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« Est-ce qu’on doit faire les « trois trous » à la première relation sexuelle? », demande une adolescente de 14 ans.

La question est révélatrice. Dans l’univers adolescent, la sexualité apparaît comme un moyen d’atteindre une sensation forte, rapidement, efficacement… et souvent dès le premier rendez-vous. L’idée de progression semble désuète. La pudeur est devenue quétaine. « En très peu de temps, les adolescentes et les adolescents se livrent à des activités génitales très précises », note Francine Duquet, sexologue et professeure à l’UQAM. « Même s’ils ne sont pas à l’aise dans ces relations, ils ont l’impression que c’est ce qu’il faut faire. »

Le corps : à conquérir et pour conquérir

Pour les jeunes, l’adolescence étant une période sans gloire, toutes les raisons sont bonnes pour en franchir rapidement le cap. Le corps est le moyen privilégié pour ritualiser le passage à l’âge adulte. C’est peut-être ce qui explique, en partie, l’abaissement de l’âge des premières relations sexuelles. Si, au Québec, l’âge moyen est d’environ 16 ans, dans les milieux défavorisés et chez les jeunes en difficulté, c’est à partir de 13 ans que le sexe est consommé. En contact avec des adolescents et adolescentes, Francine Duquet remarque une évolution. La question « quel âge doit-on faire l’amour? » est devenue fréquente chez les 11-12 ans, alors que, dans les , elle ne surgissait qu’à 13 ou 14 ans.

La sexualité est devenue un ring de performance au lieu de l’aboutissement d’une relation affective approfondie. « Les jeunes vont faire l’amour plutôt qu’être amoureux », lance Francine Duquet. Caresses, yeux doux et préliminaires sont expédiés au profit de pénétration, sexe oral et anal. Chez les jeunes sexuellement actifs, des études estiment que plus de 30 % ont expérimenté le sexe anal1. « La sexualité est une fin en soi », note Isabelle Pronovost, sexologue de l’Université Laval. « Il faut faire toujours plus pour jouir plus. Et atteindre l’orgasme à tout prix, sinon gare au sentiment d’échec. »

Dans la quête de la performance sexuelle, l’influence des médias n’est pas négligeable. Les adolescentes et les adolescents regardent beaucoup de films ou de séries comportant de la violence érotisée. « Dans ces films d’action ou d’anticipation, on introduit le message que violence et sexe vont ensemble, que c’est tripant quand on a mal », explique Mme Pronovost. « La mort des femmes se déroule cinq fois plus lentement que celle des hommes. Elles sont généralement plus dénudées que leurs vis-à-vis masculins. » Même message ou presque du côté des vidéoclips. « La femme est soiuvent présentée comme un objet sexuel », observe Francine Duquet. « Elle est un élément du décor. Elle prend des positions suggestives avec la langue sortie. Le tout, dans une atmosphère suggérant la violence. »

Messages médiatiques et violence érotisée peuvent-ils, à eux seuls, expliquer la recherche de performance sexuelle chez les adolescentes et les adolescents? Entourés d’adultes qui consomment leurs relations affectives, les jeunes ne font ni mieux, ni pire. Serions-nous dans une de ces périodes de l’histoire où la sexualité domine pour masquer un fort sentiment collectif d’absence de but social?2 Possible. Possible aussi que les tabous moins forts permettent l’expression d’une gamme plus large de pratiques. « On vient d’une culture d’interdits », rappelle Francine Duquet. « Les parents ne veulent pas que leurs enfants soient pris dans les limites qu’ils ont connues. » Comme dans le proverbe chinois qui dit : « donne des racines et des ailes à tes enfants », après avoir reçu trop de racines, donnerait-on trop d’ailes?

Comme les garçons, les filles adhèrent nombreuses au modèle de performance. À la différence que « les filles s’attendent à ce que les hommes en sachent plus sur la sexualité », précise Isabelle Pronovost. Le chum représente une source centrale d’information sur la sexualité. Francine Duquet remarque qu’« en amour, les filles n’ont pas le goût de l’indépendance, mais celui d’être enveloppées. » Vingt-cinq ans de féminisme n’auraient donc pas laissé de traces? Aujourd’hui, une fille populaire doit aimer le sexe et le faire souvent, fait remarquer Mme Pronovost. Toutefois, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les adolescentes sont plus au fait de leur désir et cherchent à obtenir du plaisir. Elles décident quand et avec qui elles feront l’amour et sont plus exigeantes envers leur partenaire. C’est une fois la relation établie que les schémas traditionnels ont tendance à se réinstaller.

« L’adolescente tout autant que l’adolescent se retrouve devant cette situation ambiguë : rencontrer l’autre avant que ne soit totalement formée et stabilisée son image de soi3. » La sexualité devient le moyen pour combler toutes les quêtes : affective, identitaire, relationnelle, corporelle et sexuelle. Les insatisfactions ne peuvent que surgir. Des jeunes femmes ont souvent le sentiment d’être perçues comme un objet sexuel. Elles se disent incomprises en tant que « femme » par le partenaire masculin et regrettent l’absence de tendresse dans l’échange4. Le malaise, difficile à exprimer, pourrait bien se dissimuler sous la question fréquemment posée par les adolescentes : « Est-ce normal de…? ».

Une éducation instrumentale plutôt que relationnelle

Dans la trop marginale éducation sexuelle transmise aux jeunes, « on a misé plus sur le transfert de connaissances que sur la dimension affective », reproche Francine Duquet. La sexualité est présentée comme une série d’accidents de parcours (grossesse, sida, MTS), mettant l’accent sur la génitalité, mais peu sur la communication et l’aspect relationnel de l’expérience. L’idée n’est pas de restreindre la pratique sexuelle des jeunes, mais de les aider à mieux vivre leur sexualité-émotivité. Pas question de tomber dans le sexe rose-bonbon pour autant. À partir de leurs propres questions, il faut les aider à ce que la sexualité fasse sens dans leur vie, leur offrir des lieux de discussions pour verbaliser leurs attentes, leurs doutes, leurs fantasmes. « Les adolescentes doivent pouvoir valider ce qu’elles aiment et ce qu’elles n’aiment pas. Cette démarche amène chacune à s’individualiser, à apprécier d’être unique », soutient Isabelle Pronovost.

L’humour, la générosité, le respect de l’autre et l’estime de soi sont au cœur d’une sexualité épanouie. « Avec leur partenaire, plutôt que d’opposer un refus à certaines positions, pourquoi les filles ne proposeraient-elles pas autre chose? », avance Mme Pronovost. Cela suggère qu’elles soient bien informées et claires sur leurs attentes. Ce qui amène les deux sexologues à réaffirmer l’importance des cours d’éducation sexuelle à l’école. Si une part revient aux parents et à tous les adultes, l’école ne peut se défiler quant au développement de l’esprit critique et à l’éducation aux médias. Même si le milieu scolaire n’est pas toujours la principale référence des jeunes, Isabelle Pronovost croit qu’un exposé ou une discussion en classe a beaucoup de force car le message est lancé à tous les membres d’une même gang. Aussi la présentation de différents points de vue rassure et confronte les jeunes entre eux.

L’estime de soi est la pierre angulaire d’une sexualité épanouissante à l’écart de la performance. Pour Francine Duquet, « le premier travail d’éducation sexuelle consiste à démystifier certains phénomènes sexuels, à les resituer dans un contexte plus réaliste et plus humain. » Du même coup, à réhabiliter la sexualité par étape. « Dans l’éveil sexuel, c’est important la progression », poursuit-elle. « La première fois que tu touches le sein d’une fille, la première fois que tu touches la fesse de ton chum, ce n’est pas rien dans la vie! »

  1. Joanne Otis, Santé sexuelle et prévention des MTS et de l’infection au VIH. Bilan d’une décennie de recherche au Québec auprès des adolescents et adolescentes et des jeunes adultes, Québec : Ministère de la Santé et des Services sociaux, .
  2. R. Tannahill, Le sexe dans l’Histoire, Paris, éditions Marabout, .
  3. Odette Litalien, Le désir sexuel à l’adolescence : étude exploratoire auprès d’un groupe d’adolescentes 17-20 ans, Rapport d’activité en sexologie, Université du Québec à Montréal, .
  4. Ibid.

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