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Des déchets, elles en mangent! C’est une vraie passion. Actives en protection de l’environnement, des femmes de différents horizons font avancer le dossier de la gestion des déchets au Québec. Ce qui compte? : les résultats avant tout. Pour la reconnaissance, on repassera…

« Parfois mes parents se demandent ce qu’ils ont fait au bon Dieu pour que leur fille aime tant les déchets! », s’esclaffe Lynne Lagacé. La présidente de Vision Compost inc., entreprise située à Richelieu, pourrait parler des heures durant de son dada : le compostage. Pourtant rien ne la destinait à prendre, avec son frère, la tête d’une telle entreprise. Avec sa formation en relations industrielles, c’est un peu par hasard qu’elle s’est intéressée à la gestion des déchets.

« Il y a quelques années, dans ma communauté, un promoteur a voulu construire un lieu d’enfouissement. Des voisins m’ont invitée à la réunion d’information à l’hôtel de ville, puis on m’a recrutée dans le réseau de citoyens qui contestaient le projet. Ça a été mon baptême. » De fil en aiguille, elle acquiert des connaissances sur la gestion des rebuts. « Je me disais : c’est bien beau de ne pas en vouloir dans sa cour, mais encore faut-il savoir quoi en faire. » À la même époque, sa municipalité lui demande de travailler à l’implantation de la collecte sélective des ordures. Depuis ce temps, les déchets ne l’ont pas lâchée, elle en a fait une profession, presque une vocation.

Naissance d’une passion

Au fil des ans, Mme Lagacé suit une formation de maître-composteur, puis devient membre du Conseil canadien de compostage pour ensuite se faire élire présidente du chapitre québécois et vice-présidente du conseil d’administration canadien. « Ce travail bénévole m’a permis de beaucoup voyager et d’apprendre », raconte-t-elle. « Il faut être un peu autodidacte dans ce domaine; il n’y a pas de maîtrise en compostage. » En fait, on doit plutôt compter sur un transfert de technologie. Ce dont Mme Lagacé a bénéficié auprès de Compost Management, entreprise ontarienne dont elle est partenaire, et Organic Recycling Inc. aux États-Unis. « Nous sommes des pionniers dans le domaine au Québec. Implanter ici des projets dont les coûts deviennent compétitifs par rapport à l’enfouissement, c’est tout un défi. »

« De la vrai dynamite cette Lynne », commente une de ses complices, Liliane Cotnoir, cofondatrice et membre du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets. C’est par la filière universitaire que Mme Cotnoir a vu croître son intérêt et ses connaissances en environnement. Détentrice d’une maîtrise sur la participation du public en environnement, elle effectue présentement sa thèse de doctorat sur la gestion des déchets au Québec. Ses études l’ont amenée à faire de la « recherche-action », donc à rencontrer sur le terrain des personnes partageant ses préoccupations. Avec ces dernières, elle a fondé le Front commun. L’organisme vise une gestion des déchets qui contribue à mieux protéger l’environnement et qui soit plus démocratique. À la suite de pressions du Front notamment, le gouvernement a mis en place la Loi sur l’établissement et l’agrandissement de certains lieux d’élimination de déchets, « la loi des poubelles », dit en riant Liliane Cotnoir. Maintenant, chaque projet de lieu d’enfouissement doit faire l’objet d’une étude d’impact environnemental et doit être soumis au Bureau des audiences publiques.

Pour Liliane Cotnoir, le défi consiste à « se doter d’outils législatifs et de solutions à l’échelle provinciale. Il faut créer un programme de réduction des déchets et de compostage. Si chacune des régions y va de façon individuelle, on aura des normes disparates et on ne pourra s’assurer que chacune assume ses responsabilités. Toute la population doit se sentir concernée. »

Un réseau pour les déchets

Les femmes en environnement ont plus d’un tour dans leur sac pour prendre la place qui leur revient. Au cours des audiences sur la gestion des déchets solides au printemps , elles se retrouvent cinq ou six femmes. « On s’est rendu compte que c’était une majorité d’hommes qui siégeaient aux tables de concertation et au sein des comités d’experts, explique Liliane Cotnoir. On a alors voulu créer un lieu d’échange où on pourrait enrichir nos expertises, aller plus loin. Des femmes du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, du ministère de l’Environnement et de la Faune, du milieu agricole et municipal, de groupes environnementaux, de la CEQ et de Recyc-Québec se sont engagées. » Le but poursuivi par ce réseau informel? Arriver à obtenir un meilleur cadre juridique, politique et social en matière de gestion des déchets.

« On sentait que nous les femmes avions une idée beaucoup plus claire et globale de la situation, que chacune ne cherchait pas à tirer la couverture à soi », précise Lynne Lagacé. « Ensemble, en tant que femmes, on avait la force de faire ça dans l’ombre ». En fait, certaines membres, à cause de leur position délicate à l’intérieur même de leur organisation majoritairement masculine, n’auraient probablement pas pu se regrouper ouvertement sans créer de tensions. « Mais c’est le résultat qui comptait, renchérit Mme Lagacé. Alors qu’on était parfois vingt femmes autour de la table, on parvenait tout de même à un consensus. Grâce à ces réunions, on sait qu’on a eu une influence. On travaillait en coulisses, on ne faisait pas ça pour la gloire. »

Mmes Cotnoir et Lagacé assurent que chacune des organisations a bénéficié de ce travail en commun. Toutes ont pu ajuster leurs positions aussi en fonction des intérêts des autres. Sur le plan individuel, l’exercice semble avoir été très « ressourçant ». « Cela m’a beaucoup stimulée et aidée à persévérer. Ça m’a soutenue, car je me suis souvent sentie seule », confirme la présidente de Vision Compost.

Et qu’advient-il maintenant du réseau? Rien pour le moment semble-t-il, les membres attendent la suite des événements. En effet, au printemps dernier, le Bureau des audiences publiques a déposé son rapport sur la gestion des déchets solides. Le réseau a accompli un travail d’analyse pour en déterminer les points forts et les points faibles. Toutefois, le gros morceau à surveiller, c’est le plan d’action que le ministre de l’Environnement déposera cet été. Le groupe verra alors s’il y a lieu de se réunir de nouveau.

Les confrères…

On s’en doute un peu, des femmes dans le domaine de l’environnement, il n’en pleut pas. « Je me souviens d’une réunion où, sur 35 personnes, j’étais la seule femme. C’est sûr que ça crée une dynamique différente. Il faut savoir prendre sa place », témoigne Liliane Cotnoir.

« Pour ma part, déclare Lynne Lagacé, je me démarque de certains entrepreneurs parce que j’ai une vision beaucoup plus écologiste que capitaliste. De plus, en tant que femme, il n’a pas toujours été facile d’établir ma crédibilité. Il n’y a pas de femmes dans le domaine du compostage centralisé. En fait, la gestion des déchets, c’est un peu comme le monde de la construction. Plusieurs hommes pensent souvent : « Qu’est-ce qu’elle peut bien connaître là-dedans? » ». Elle rappelle cette visite, à titre d’experte, aux Iles-de-la-Madeleine. Sur le chantier, elle essayait d’expliquer à l’opérateur du chargeur comment effectuer certaines opérations. Comme ça ne fonctionnait pas très bien, elle a elle-même pris les commandes. « Je lui ai montré comment faire. Il avait la langue qui pendait; il n’en revenait pas de voir une petite bonne femme faire fonctionner une grosse machine! », raconte-t-elle en riant.

Un avenir rose dans les déchets

Quand on leur demande comment elles voient la place des femmes en environnement, les deux interlocutrices sont plutôt optimistes, quoique réalistes. Mme Cotnoir se réjouit du nombre croissant de femmes à l’université. « Nous aurons donc plus d’expertes. Je pense toutefois qu’il y a encore beaucoup de travail à faire pour intégrer les femmes dans le milieu de l’environnement à tous les niveaux (groupes, institutions, entreprises, etc. ). »

« Il commence à y avoir plus de femmes en compostage, surtout dans des projets municipaux, remarque Lynne Lagacé. Par ailleurs, lorsque mon entreprise exploitera davantage ses propres aires de compostage, j’ai l’intention d’engager des opératrices de machines et des gérantes. »

Pour Liliane Cotnoir, si le réseau des femmes a permis de recueillir un consensus, elle trouverait maintenant intéressant de discuter avec les hommes de la place des femmes dans le milieu. Notamment en vue d’instaurer un rapport de force plus équilibré. « Plus j’y pense, plus je crois que ça serait une très bonne idée, soutient-elle. »

À suivre…

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