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Propos et confidences de féministes sur l’amour

Toutes à leurs revendications, les féministes ont-elles sacrifié leur vie amoureuse? Ariane Émond nous invite à suivre la Carte du Tendre de cinq d’entre elles : un parcours dans l’intimité dont ni la passion, ni la nostalgie ne sont exclues.

Qu’en disent les jeunes femmes qui osent s’afficher féministes? Comment accordent-elles leur tête et leur cour? Marie-Anne Poussart, elle-même de la relève féministe, s’est immiscée dans leur univers.

Enfin, comment les fils de féministes s’accommodent-ils de leur « héritage » à l’heure des rapports amoureux? Danielle Stanton nous rapporte leurs propos : francs, émouvants et… parfois étonnants!

Maria de Knonick : femme heureuse au bout du fil

Ariane Émond

Par un petit matin tout gris, comme si septembre s’installait en mai, je cause au téléphone des choses de l’amour, du sexe et de l’engagement avec Maria de Koninck. Même si c’est samedi, l’ex-directrice de la Chaire d’étude sur la condition des femmes de l’Université Laval, aujourd’hui professeure titulaire au Département de médecine sociale et préventive, travaille chez elle. Elle vit avec un autre bourreau de travail, Roger, qu’elle a dans la peau depuis… 18 ans. Sous la voix douce de Maria, j’entends la braise chanter. Femme heureuse au bout du fil.

« Je suis une indécrottable romantique qui a eu des hommes dans sa vie pour partager son quotidien, et des amants dans les périodes creuses. Aujourd’hui, à 52 ans, je vis le parfait bonheur dans une relation qui va plus loin que tout ce que j’ai connu. »

Voilà qui conforte mon indéfectible espoir et je m’entends soupirer… d’envie. « J’ai parfois l’impression d’avoir gagné le jackpot, dit-elle en riant. J’ai avec Roger (prononcez à l’anglaise pour la coquetterie) une relation stable, stimulante intellectuellement, et très passionnée. » Potin de filles : ce n’est pas rare que Maria-ou son homme, c’est selon-roule plusieurs centaines de kilomètres à la brunante, pour le plaisir, le pur plaisir, de dormir avec son amour retenu dans une autre ville par des réunions, colloques, séances de négociation.

J’aime ça, j’en redemande. Essentiel le désir? « Pour moi, c’est fondamental. Mais il y a aussi cet autre désir très fort d’un échange en profondeur. J’ai découvert avec lui combien nous n’avions pas besoin d’artifice pour continuer à nous séduire et à nous soutenir. »

Ces deux tourtereaux-là ont néanmoins connu leur part de tourmente! Ils se sont connus à l’époque du féminisme flamboyant, à un âge où ils avaient tous les deux encaissé des ruptures. Ils en ressortaient avec une sainte peur d’avoir mal à nouveau, et… chacun avec un « ado ». Ils semblent avoir su s’apprivoiser sans s’effaroucher. « L’homme que j’aime est solide et libre. Et il m’aime ainsi, solide et libre. Je n’aurais jamais vécu ça si je n’avais pas été féministe, j’en suis assez convaincue. »

Tiens donc. Expliquez-moi ça? « Malgré mon côté cucul-romantique-je rêve toujours d’un voyage de noces dans les Alpes, mais… sans le mariage de peur de tuer notre flamme! -j’ai désiré et cherché une relation égalitaire, faite de réciprocité. Lui aussi. Nous l’avons façonné cet amour-là au fil des années. Ensemble. C’est donc possible! Et je porte toujours en moi l’utopie féministe. »

Mais tant de gens, dont plusieurs jeunes, croient que le féminisme a tué l’amour, la séduction, le mystère : que rétorquer à ces balivernes? « Que ça n’a rien à voir. J’aime les hommes et ils me l’ont bien rendu. On confond tout : le discours de confrontation et le projet féministe. J’étais personnellement pour les soutiens-gorge brûlés : il faut des symboles pour faire image. Mais bon sang, le féminisme ne se résume pas à l’affrontement! Le féminisme, c’est un projet d’équilibre entre les hommes et les femmes, un projet social fondé sur l’amour, le partage, la justice. C’est pourquoi on n’a pas les moyens d’abandonner ce projet-là. »

On ne lui fera pas dire que les femmes sont allées trop loin, qu’elles ont dépassé les bornes à une certaine époque. Pour Maria, les années de tumulte furent nécessaires et bénéfiques : la fermeté dans le propos a été un des moyens de réveiller les gens et de les amener à considérer les choses autrement.

Je reviens à la charge. N’a-t-elle pas connu des moments d’écourement total où, franchement, le sexisme la décourageait du genre masculin au grand complet? « Oui, comme bien des femmes qui ont travaillé près des femmes et des enfants battus. A un moment, j’ai contracté une attitude anti-mâle et je me suis posé la question : puis-je continuer à vouloir vivre avec eux en sachant tout le mal que certains sont capables de faire? Comme vous voyez, j’ai fait la part des choses… »

Louisette Dussault : un gouffre nous sépare

Sans la connaître, au fil des ans, j’ai partagé avec Louisette Dussault des bribes de conversations, des éclats de rire et une certaine connivence. Notre premier contact remonte à 1976 après une représentation de la Nef des Sorcières, première grande pièce féministe où elle partage la scène avec Pol Pelletier et Luce Guilbault, entre autres. A la fin d’un monologue-choc sur le corps féminin, elle laissait tomber son peignoir exposant sa nudité à tous les regards. Jeune journaliste, je l’aborde après la pièce : quel effet peut avoir un tel rôle sur sa vie, publique et privée? Plongeant ses yeux marrons dans les miens, elle répond : « Je suis en pleine rupture. C’est très dur. J’ai l’impression que je resterai sans homme longtemps. Ils ont beaucoup de mal à entendre ce qu’on essaie de dire. » Je n’ai jamais oublié ce moment-là. Louisette a le don de parler vrai, sans détour et sans exhibitionnisme.

Vingt ans plus tard, je lui pose presque la même question : son engagement féministe, les rôles de femmes volontaires, sa démarche d’autonomie l’ont-elle acculée à une certaine solitude? « Oui en un sens. Depuis dix ans, je vis sans amour. La Louisette forte fait peur. Et l’amoureuse a eu du mal à comprendre qu’elle attendait trop d’une relation. Les hommes qui ont atterri dans ma maison venaient s’y reposer, comme en vacances. Et moi, je jouais à la mère. A la longue, ils se sentaient dépossédés de côtoyer une femme qui les soutenait dans tout, y compris, à l’occasion, financièrement. De mon côté, je me disais : à quand mon tour de me reposer sur mon amour? Avec le temps, j’ai compris que ce jeu malsain se joue à deux. Si la vie place de nouveau un compagnon sur ma route, j’ai envie qu’il soit de même stature émotive que moi. A 57 ans, je ne cherche plus, je laisse faire la vie. »

Je me trompe ou vous croyez que nous avons dérapé, exagéré quelque part? « En public, il fallait nommer nos insatisfactions, expliquer notre point de vue, convaincre. Mais en privé, nous avons souvent chargé nos chums de tous les drames depuis 300 ans! Avec le recul, j’avoue que nous étions pas mal « renoteuses », intolérantes même. Les gens ne font jamais les progrès que nous voulons; ils changent à leur rythme. Il faut laisser vivre. Ma mère m’a souvent répété : « Toute vérité n’est pas bonne à dire. » Elle avait raison. Sur la place publique, le discours féministe a été, à une époque, trop dominé par certaines militantes radicales et lesbiennes. Le ton était très dur. Ça m’a vraiment dérangée ».

Son diagnostic sur l’état de la question sera sombre, ça se sent. « Il y a un gouffre entre les hommes et les femmes de ma génération. Jusqu’à un certain point, les femmes me paraissent plus entreprenantes, plus passionnées souvent que leurs vis-à-vis. Les hommes que j’ai croisés ont été, somme toute, assez dépendants affectivement, moins autonomes, moins stimulés par les obstacles. Ils cherchaient le réconfort. J’ai une hypothèse là-dessus. Dans l’inconscient masculin, le fait d’être sans pays véritable, sans prise sur sa destinée nationale marque sans doute plus qu’on ne le croit. »

Sans projet de pays, sans projet de vie : toute une métaphore psychanalytique! « Bien sûr que ça relève du symbole, mais j’ai l’impression que cet avenir bloqué les démobilise, leur enlève leur combativité, un certain tonus. Les femmes sont moins apathiques parce qu’elles ont continué d’assurer la survie des familles et d’en mener de plus en plus large dans la sphère publique. Vous savez, je suis souverainiste aussi parce que l’indépendance pourrait rapprocher les hommes des femmes. »

Davantage que ne l’a fait le féminisme? « J’en ai bien peur… Malgré tout, nous vivons des relations plus franches, moins esclaves. Mais nous ne sommes pas encore, ensemble, souverains de notre territoire amoureux! L’espoir, je le vois du côté des jeunes. Ma fille et son chum discutent d’une manière plus constructive, plus ouverte, me semble-t-il, que nous ne l’avons fait. »

Vivian Barbot : s’appartenir avant de se partager

L’année de l’Expo bat son plein lorsque Vivian Barbot met les pieds au Québec. Jeunesse haïtienne vécue dans une famille aisée, aimante et politiquement active. Le début de sa vie adulte, elle le passe exilée en Argentine, après l’assassinat de son père par les duvaliéristes. C’est là qu’elle rencontre Réal, « sa partie adverse », dit-elle en riant, un Québécois aux cheveux longs et aux idéaux costauds.

« Dans les bons jours, il affirme qu’il sillonnait le monde à ma recherche », souffle-t-elle. Trente ans plus tard, Réal est toujours tendrement épris de sa Vivian, une femme de parole et d’action. « Des collègues masculins qui connaissent mon franc-parler plaignent parfois mon « pôvre » mari. Nous, on rigole : il est heureux d’avoir une femme solide, qui sait ce qu’elle veut et sur laquelle il peut compter inconditionnellement. Mes confrères semblent oublier qu’il y a une différence entre la dialectique et la vraie vie! »

Elle a suivi son Réal au fond d’une campagne en Estrie-l’heure du retour à la terre et de la rénovation carillonnait fort en 1970! – « Ça a été notre chance : tous les deux, on se retrouvait en terre inconnue, à la campagne, obligés de se faire accepter. Ma mère ne nous donnait pas trois mois… » Ils y sont toujours, trois grands enfants plus tard, « heureux d’avoir su préserver ce doux lien. » Leur pacte amoureux passait par une famille tricotée serrée. Pacte tenu. « Je suis une mère haïtienne “dans toute son horreur”! »

Professeure de littérature au Cégep de Victoriaville, Vivian Barbot milite aussi à la Fédération des femmes du Québec, après une participation soutenue au comité de condition féminine de son syndicat et à la Ligue des droits et libertés. Ses absences du foyer ont donc été fréquentes. « Réal a été travailleur autonome toute sa vie, et ne fut jamais carriériste en un sens. Cela nous a servis. Un père présent quoi, mais un homme de sa génération-il a 54 ans-tout de même! Le partage des tâches domestiques, ce n’était pas évident au début. »

Le maître mot qui résume leur lien, c’est un respect total de l’autre malgré des différences de tempérament, de culture et d’expression. « Mon mari sait que mon engagement féministe n’est pas superficiel, que cette bataille pour l’équité est viscérale chez moi. Il m’appuie sincèrement et apprécie ma cohérence. Je connais tellement d’hommes qui dénigrent le féminisme pour masquer leur propre faiblesse. Se rendent-ils compte que le sentiment de perte qu’ils ressentent vient essentiellement de privilèges abusifs que leur sexe autorisait depuis des générations? »

Vivian Barbot ne mâche pas ses mots. A-t-elle le sentiment que nous sommes allées trop loin par moment? « Pas du tout : cette révolte féministe était pleinement justifiée. Cela dit, nous ne sommes pas en guerre. Et les jeunes ne peuvent pas ressentir la même urgence que nous avions. Il m’est arrivé-et il m’arrive encore-d’être contre les hommes, comme on nous le reproche. Je continue d’être contre cette façon qu’ils ont de s’approprier le monde et qui vient avec les couilles comme je dis souvent! La jeune génération d’hommes, dont font partie mes propres fils, n’a pas toujours non plus le réflexe de partager avec des femmes de leur âge les responsabilités, les privilèges. Je ne manque pas de le leur dire. »

Côté cour, que pense-t-elle de ce malaise entre hommes et femmes, de cette solitude et de cette distance craintive? « Faut pas y voir que des contrecoups du féminisme. Il y a aussi ce grand malaise de vivre la vie d’aujourd’hui. Et puis les hommes ne sont ni aveugles ni idiots. Ils voient qu’ils sont en train de changer, et ça les trouble. Comme jamais, ils sont invités à se regarder eux-mêmes et à évaluer la vie qu’ils mènent. Quant à la solitude des femmes, elle est réelle, mais elle n’est pas nouvelle. A l’époque des « mauvais matchs » qui duraient la vie entière, il y avait des épouses atrocement seules mais cloîtrées dans leur couple indissoluble. Aujourd’hui, quand les femmes sont seules, c’est en « mono ». Et plus elles sont exigeantes, plus le bassin d’amoureux se rétrécit ».

Si je vous suis bien, le prix des coudées franches n’est pas si cher payé? « Nous n’avons pas perdu au change. Nos relations sont plus délicates, mais nous sommes en train d’apprendre à nous appartenir avant de nous partager. Le plus dur, c’est d’oser se respecter soi-même et son vis-à-vis. Après, le reste suit. »

Geneviève Paris : la rockeuse et sa fiancée

Tous guitaristes rock confondus, elle est une des très grandes parmi les plus grands. Parce qu’elle survolte les salles de spectacle en Europe et au Québec depuis 20 ans, chantant l’amour et ses multiples tressaillements, j’ai cru que Geneviève Paris devait avoir deux ou trois choses à dire sur l’épineuse équation des féministes et de l’amour. Et cela d’un point de vue qu’on n’entend pas si souvent. L’an dernier, elle était la première chanteuse d’ici à faire un coming out, comme disent les Anglaises, et à s’afficher au bras de sa nouvelle fiancée, une anglophone de dix ans sa cadette.

« Le courage, ç’aurait été de ne pas le dire. Cette entreprise de camouflage m’étouffait. A 40 ans, un grand vent d’urgence et de remue-ménage s’était mis à souffler. J’aime l’amour, j’aime voir le sentiment évoluer, et vivre en duo me procure un certain équilibre. Bref, je suis une « mémère-couple » comme disent mes amies! Et j’en avais marre d’écrire des textes de chansons en message codé, de telle manière qu’on n’entende jamais qu’une femme les avait inspirés ».

A 20 ans, elle était la première jeune femme guitariste aux côtés de Julien Clerc, Maxime le Forestier et de tant d’autres; à 30 ans, elle participait allègrement à tous les spectacles-bénéfice du mouvement des femmes d’ici. Elle est la première chanteuse à produire son album, en plus d’écrire souvent les paroles et la musique. Pour toutes ces raisons, j’ai imaginé que Geneviève était féministe, bien qu’elle n’ait jamais milité à proprement parler.

« Mon féminisme est intégré à mon éthique de citoyenne qui vit en démocratie. C’est comme un intérêt supérieur. On n’a pas les moyens de ne pas se sentir concernée par la manière dont les choses se passent pour les femmes. Je crois qu’on devrait tous et toutes participer à trouver cet équilibre social qui manque encore entre les droits et les responsabilités de toutes et chacune. J’estime qu’on devrait se préoccuper de faire en sorte que la vie soit plus confortable à vivre pour tout le monde. Et cela implique de se tenir debout et de rester vigilante. »

Et l’équilibre amoureux s’établit comment? « A l’heure! » lance-t-elle. « Cet équilibre a quelque chose à voir avec la confiance en soi. Je me fais assez confiance pour ne pas aller piger dans celle de l’autre. J’ai un besoin absolu d’une femme autonome à mes côtés. Un de mes grands plaisirs, c’est d’être au travail dans ma salle de musique et de savoir ma belle pas loin en train de mener ses propres projets à terme. »

Mais son amour des femmes n’a rien d’un engagement politique. « Je le sais depuis que j’ai huit ans. Plus jeune, j’ai eu des fiancés, et puis que des fiancées. J’ai mis du temps à le dire à ma famille et au public. En bonne Balance, je comprends celles qui le camouflent et celles qui ne veulent pas être prises pour des lesbiennes. J’ai constaté à l’occasion qu’il y avait entre hétérosexuelles et lesbiennes, de part et d’autre, des tensions qui frôlaient le racisme. »

Quand je lui fais remarquer que certaines féministes ont été heurtées à une époque par les propos excessifs que des lesbiennes ont eu à l’endroit des hommes-du genre « Vous n’en avez pas assez de coucher avec l’ennemi? »-, Geneviève secoue la tête. « Des excès de langage, dit-elle, il y en a eu beaucoup et qui ont fait des blessées des deux côtés. »

Ses amies de filles sont surtout hétérosexuelles. Normal, dit-elle, elles sont majoritaires dans la société. « Oserais-je vous dire que ce sont elles, féministes ou pas, qui décochent les propos les plus durs à l’endroit des hommes? » Et les lesbiennes se plaignent âprement de leur chérie? « Évidemment, c’est dans l’ordre des choses. »

Francine Pelletier : le privé n’est pas politique

Francine Pelletier est journaliste. Elle avait été libraire et avait rêvé de médecine avant de trouver sa voie, en 1980, à travers l’aventure du magazine féministe La vie en rose qu’elle a codirigé pendant six ans. Nous étions complices dans cette équipée. Notre amitié s’est soudée là et ne s’est jamais tarie. Aujourd’hui, Francine est une reporter et une animatrice chevronnée de la CBC, notamment à l’émission de grands reportages The Fifth Estate. Elle vit à Toronto et court le vaste monde. Sa vie professionnelle n’a pas été tout à fait conventionnelle. Sa vie amoureuse non plus. Elle a eu beaucoup d’hommes dans sa vie et n’a pas d’enfants. Des tribulations de nos cœurs, nous avons souvent parlé elle et moi. Mais jamais tout à fait de cette façon-ci.

« Si on m’avait dit plus jeune qu’il y aurait eu un prix à payer pour être une femme forte, une femme libre, je ne l’aurais pas cru. » Ce prix, c’est la solitude? « Une certaine solitude. Nous avons été la première génération à expérimenter de nouveaux rapports amoureux. Et il y a inévitablement des conséquences à ce genre d’expérimentation. »

Tu crois vraiment que le discours féministe est responsable de cette prétendue déroute des sexes? L’oscillation entre l’attirance et la peur de l’engagement n’est tout de même pas d’hier? « Par rapport au malaise flagrant dans lequel on baigne, je ne saurais dire quelle est l’exacte part de responsabilité imputable à la lutte des femmes. Ou plutôt à la manière dont nous avons mené cette bataille au cours des années 70 et 80. Qu’est-ce qui m’appartient en propre et quelle part provient du désarroi des hommes eux-mêmes? Qu’est-ce qui les désarme et les déroute? Leur propre éveil en train de s’opérer peut faire en sorte qu’ils sont fragiles et apeurés… Mais il y a quelque chose d’insidieux qui joue, qui a joué, et que j’essaie de comprendre. »

Penses-tu que ta notoriété a fait en sorte que certains t’ont cru intouchable? « Ça ne m’a pas aidée. Etre quelqu’une en vue provoque deux choses : d’abord on croit que tu n’as besoin de personne. Ensuite si les hommes que j’ai aimés ont été en grande partie attirés par ma visibilité, je pense aussi que mon rayonnement leur faisait un peu peur. »

Nous avons appris à aimer en même temps que nous défendions la cause des femmes. Avons-nous manqué de discernement parfois? « Oui. Je ne suis pas nécessairement fière de la manière dont j’ai mené ma vie amoureuse. Notre fière indépendance nous a nui en un sens. A moi en tous cas. Et nous nous sommes bernées en croyant que ce que nous gagnions comme reconnaissance sur la place publique allait se répercuter sur le plan privé. Erreur. Nous discutions beaucoup de politique et de stratégies, mais bien peu de nos émotions en pagaille à et de celles de nos chums. Des slogans comme « le privé est politique » ont ajouté un peu plus à la confusion. Le privé est beaucoup plus compliqué que le politique! »

Je me dis aussi que nous étions si certaines d’avoir raison, de bien comprendre ce qui allait ou n’allait plus! Je constate qu’en amour on ne comprend pas grand-chose. Ça se joue-et se perd-dans l’abandon et la confiance, non? « Et la souffrance éduque, tu le sais. Dur apprentissage. Avec le recul, je vois comment j’ai parfois utilisé à tort ce désir d’autonomie et d’indépendance qu’on revendiquait haut et fort dans le mouvement collectif. Sous cette peur panique d’être brimée dans mes relations affectives se terrait aussi un sentiment d’orgueil mal placé. Et peut-être une peur de m’engager totalement. La peur, c’est le contraire de la libération. »

Que dire aux jeunes qui ont peur de rater leur vie privée en se déclarant féministes? « Que les gars n’ont pas besoin de néon pour savoir à qui ils ont affaire. J’aurais été une femme forte et fière sans le féminisme. Mais c’est clair que le discours public, assez méprisant pour les hommes, a blessé et a soulevé un certain ressentiment. »

Comment vois-tu la suite, mon amie? « Avec moins d’espoir que toi, tu le sais, mais je continue à croire que l’amour est la valeur suprême. Le piège de notre génération, hommes et femmes, aura été de ne pas avoir su encaisser les critiques, la lune de miel passée. Et de durer ensemble quand ça valait le coup. »

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