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Petit pays d’Afrique de l’Est tristement célèbre, le Rwanda a été longtemps déchiré par les conflits sanglants entre Hutu et Tutsi, qui ont culminé avec le génocide de . Bilan : entre 500 000 et 1 million de morts et un pays dévasté, toujours divisé. Aujourd’hui, les Rwandaises de la diaspora prônent la réconciliation.

La voix est chevrotante, à peine audible pour ceux qui se terrent dans le fond d’une classe de l’UQAM. Tous restent pourtant suspendus aux lèvres de Valérie Mukakarara, une Rwandaise exilée en Belgique. L’histoire qu’elle raconte — la sienne — est poignante; c’est celle d’une survivante du génocide rwandais.

Le , l’avion du président Juvénal Habyarimana, qui régnait sans partage depuis 21 ans sur le Rwanda, est abattu. Le pays s’embrase. Des militaires et des civils hutu, fidèles au régime, commencent une terrible chasse aux Tutsi qu’ils jugent responsables de tous les maux, et profitent de l’occasion pour éliminer leurs opposants hutu.

plus tard, les miliciens hutu connus sous le nom de l’Interahamwe (« ceux qui combattent ensemble ») débarquent dans la commune où vit Valérie avec sa famille, au centre-est du pays. Elle est alors seule à la maison; ses enfants sont à l’école et son mari, un défenseur des droits de l’homme, est en mission à Bruxelles.

« Cette femme est Tutsi et son mari est un opposant du régime », allèguent les mercenaires. Sans perdre une minute, Valérie court se réfugier dans la brousse. « Je me demandais sans cesse où se trouvaient mes enfants… Je les croyais tous morts », confie-t-elle, des trémolos dans la voix, devant une salle qui retient son souffle, mais pas ses larmes.

Après plusieurs jours, elle sort de sa tanière et apprend que ses enfants sont sains et saufs. Elle demande alors de l’aide à une voisine hutu. « Elle a refusé mais, insiste-t-elle, elle ne m’a pas dénoncée aux miliciens. » Un autre voisin, hutu lui aussi et haut-gradé de la gendarmerie, qui cache chez lui d’autres Tutsi, accepte de l’aider. Il remet de l’argent aux miliciens; ceux-ci évacuent à l’hôpital Valérie et ses enfants dont l’une grièvement blessée au visage par un coup de machette. « Ils étaient prêts à tuer, mais on pouvait aussi les acheter! », s’exclame-t-elle aujourd’hui.

Dans le camion, les soldats entonnent des chants de ralliement aux paroles inquiétantes : « Nous sommes invincibles », répètent-ils inlassablement. Valérie, elle, se sent si impuissante : « J’ai senti que ma fille était en danger. Ils disaient qu’ils voulaient la violer. »

Donner la parole aux Africaines

« Notre objectif : donner aux Africaines un espace d’expression qui leur appartienne. » La féministe Édith Mukakayumba, Québécoise d’origine rwandaise, a créé, il y a un an, le Réseau des chercheuses africaines de la diaspora. Au printemps, le Réseau organisait un colloque sur les victimes des conflits armés dans la région des Grands Lacs africains (Rwanda, Burundi et Zaïre). Des Rwandaises ont alors partagé leurs expériences et plusieurs d’entre elles ont éclaté en sanglots. Une occasion d’exprimer des émotions trop longtemps contenues, réprimées. « Les Rwandais, mais surtout les Rwandaises, ne se dévoilent pas en public. Au Rwanda, un vieil adage dit : « Il n’y a pas de poule qui chante. » Les femmes doivent donc se tenir tranquilles et ne pas prendre la parole en public », précise la chercheuse de l’Université McGill. « Il y a toutes ces traditions auxquelles elles se soumettent, consciemment ou pas. C’est comme si elles devaient sans cesse obtenir l’approbation et le respect des hommes. »

Prendre la parole est donc un premier pas pour ces femmes. Toutefois, le Réseau entend bien passer aussi aux actes. C’est pourquoi ces chercheuses africaines, dispersées en Amérique du Nord et en Europe, sont en train de mettre au point des projets de recherche-action. « Nous sommes interpellées par la réalité quotidienne de nos pays d’origine. A partir de nos recherches, nous voulons faire des interventions sur le terrain », déclare Mme Mukakayumba.

Ainsi, le Réseau espère bientôt créer un centre d’assistance aux nombreux orphelins du Rwanda et une clinique d’aide aux victimes du génocide, qui souffrent encore aujourd’hui dans leur chair et dans leur âme.

Les femmes paient la note

L’histoire de Valérie se termine plutôt bien. Dans sa région, l’arrivée du Front patriotique rwandais (FPR), aujourd’hui au pouvoir à Kigali, stoppe la chasse aux Tutsi. Et, accompagnée de ses cinq enfants, elle retrouve son conjoint en Belgique.

Pour d’autres femmes, le cauchemar reste sans fin, souligne Édith Mukakayumba, du Réseau des chercheuses africaines de la diaspora (voir encadré). « Au Rwanda, on a d’abord tué les hommes. Mais on a fait subir toutes sortes d’humiliations aux femmes : viol, torture, mutilation et mariage forcé. Certaines d’entre elles disent d’ailleurs qu’elles auraient préféré mourir », relate-t-elle.

Aujourd’hui, formant les trois quarts de la population rwandaise, les femmes souffrent encore de la folie meurtrière des belligérants. Seules, à mains nues, elles doivent reconstruire un pays dévasté. « Quand une guerre éclate, les femmes et les enfants en font toujours les frais, poursuit la chercheuse de l’Université McGill. Elles restent là, avec les petits, quand le mari est en fuite ou sur les champs de bataille. Et une fois la guerre terminée, elles doivent tout reprendre à zéro, sans moyens, sans appuis. Toutes les ressources du pays ont été englouties dans les armes. Et c’est le travail des femmes qui sert à rembourser la dette contractée pour payer les armes des hommes. »

Pour un combat pacifiste

La reconstruction du « pays des mille collines » passe par la réconciliation, croit Valérie Mukakarara. Elle demande d’ailleurs aux Tutsi, comme elle, de témoigner de la solidarité dont ils ont bénéficié de la part de leurs frères et soeurs Hutu : « Qu’ils se lèvent pour prendre la défense de leurs voisins hutu, de tous nos compatriotes hutu aujourd’hui menacés, persécutés, emprisonnés, voire massacrés par des extrémistes tutsi, qui semblent avoir remplacé les extrémistes hutu jadis au pouvoir. »

Et elle reprend d’un ton ferme : « Certains Tutsi ont peur qu’on oublie la souffrance dont ils ont été victimes. Alors, ils ne veulent pas qu’on dise du bien des Hutu! Cependant, les Hutu ne sont pas tous des tueurs! Ce n’est pas vrai… »

Rares sont en effet les Tutsi qui ont révélé l’aide qu’ils ont reçu de ces « Justes », pour reprendre une référence biblique chère à Valérie. Ces derniers ont mis leurs vie en jeu pour tendre la main à leurs voisins en péril. « Cette réalité vécue par monsieur et madame Tout-le-monde a été cachée souvent volontairement, souligne Mme Mukakayumba. Des gens, aux intentions politiques évidentes, ont fait taire ces voix… Valérie fait partie de ces rares personnes qui ont résisté à la manipulation ethnique. »

Courageuse certes, Valérie prêche la modestie. « Je me sentirais coupable si je ne transmettais pas ce message de paix », dit-elle simplement. C’est dans la foi qu’elle puise l’énergie pour poursuivre sa lutte contre ceux qui, encore aujourd’hui, versent le sang des innocents rwandais. « Je suis une fervente catholique », précise-t-elle avec fierté. Elle balaie de la main les accusations qui pèsent sur l’Église catholique du Rwanda. « Moi, je témoigne de ce que j’ai vu. Tout près de chez nous, un prêtre hutu a pris la défense de plusieurs de ses fidèles tutsi… Les miliciens lui ont demandé de sortir de son église où s’étaient réfugiés des Tutsi. Il a refusé et est mort avec eux. »

Cependant, le combat pacifiste qu’elle partage avec son conjoint n’est pas de tout repos. Sa propre fille de 15 ans, qui porte une cicatrice de l’oreille à la bouche, lui rappelle la difficulté du pardon. « J’en ai marre de ces gens qui défendent les Hutu », crie l’enfant rebelle à ses parents militants.

« Avec le temps, elle comprendra », explique la mère dans un large sourire. Valérie Mukakarara croit fermement qu’un nouveau Rwanda verra le jour. « Je suis convaincue que nous pourrons, un jour ou l’autre, enfin vivre ensemble, sans discrimination de race. »

Une histoire faussée

Une silhouette élancée et un nez fin. Il n’en fallait pas plus pour qu’un Rwandais soit étiqueté comme « tutsi » par les anthropologues qui sillonnaient l’Afrique du temps de la colonisation.

Tutsi ou Hutu? Au Rwanda, les colonisateurs belges, présents depuis les années , insistaient sur les différences; pour eux, les apparences physiques marquaient la distinction ethnique. Les premiers, jugés supérieurs, se voyaient accorder plus de pouvoir dans l’appareil de l’État. Jusqu’à ce que, dans les années , l’élite Tutsi se mette à contester l’emprise des colons sur leur territoire; dès lors, les Hutu se voient encouragés par les maîtres du pays à se révolter contre les Tutsi. On venait de mettre le feu aux poudres…

Les Tutsi étaient en majorité propriétaires de troupeaux et les Hutu, agriculteurs. Cependant, plusieurs Hutu pratiquaient aussi l’élevage. Dans les régions où les deux groupes cohabitaient, quelqu’un qui possédait plusieurs têtes de bétail était élevé au rang de Tutsi, celui qui en était départi était relégué au rang de Hutu. De fait, Hutu et Tutsi partagent la même culture et la même langue, le kinyarwanda. Donc, nulle différence ethnique entre eux. Il s’agit plutôt d’une distinction de classe sociale.

« Mais ça, on ne veut pas le dire pour ne pas enlever des armes aux politiciens qui jouent la carte ethnique. Une très grande partie de l’histoire a été faussée pour servir des intérêts politiques », conclut Édith Mukakayumba de l’Université McGill.

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