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On compte au Québec une trentaine de groupes pour hommes violents. Tous conviennent de la nécessité d’agir auprès des agresseurs. Mais les moyens pour mettre un frein au cycle de la violence divergent. Dans certains cas, par un curieux glissement de sens, parfois subtil, toujours pernicieux, on assiste à une inversion des rôles de sorte qu’on ne sait plus trop bien qui est la victime…

Une main de fer

Rudolf Rausch, psychologue, consultant et formateur auprès d’intervenants en violence conjugale et familiale

« Le noeud du problème de la violence conjugale ou familiale réside dans ce besoin qu’ont les hommes violents d’exercer un contrôle sur les femmes, qu’elles soient leur conjointe, leurs soeurs ou leurs collègues de travail, tranche d’entrée de jeu Rudolf Rausch. Ce n’est pas un phénomène asexué, et si des femmes exercent une certaine forme de violence, on ne peut prétendre que ces comportements soient semblables ou comparables, ni qu’ils procèdent d’une même dynamique ou des mêmes motivations. Il n’y a pas égalité dans l’oppression. »

Rudolf Rausch est catégorique : la violence conjugale n’est pas que la manifestation, à la fois extrême et marginale, d’un symptôme ou d’une carence socio-affective. « Elle est le résultat d’une construction sociale et d’un choix individuel. Il faut à mon sens agir sur ces deux tableaux pour amener un agresseur à se remettre en question et à se responsabiliser », évalue-t-il. Cela dit, l’objectif premier de l’intervention consiste à confronter l’agresseur à son propre sexisme pour l’amener à se départir des privilèges qu’il se croit en droit d’exiger. Il doit d’abord reconnaître son propre répertoire de violence — qu’elle soit verbale, psychologique, sexuelle, physique ou même économique — et admettre les effets dévastateurs de cette statégie sur ses proches.

« La préoccupation pour la sécurité de la conjointe et des enfants doit l’emporter sur les besoins ou la détresse de l’agresseur. Nous recourons donc à une intervention psycho-éducative visant à rééduquer les hommes violents quant à leurs rôles et à leurs valeurs, dont leur vision des rapports hommes-femmes. On ne peut espérer de réels changements que s’ils renoncent à leur présomption de droit de contrôler les femmes », ajoute-t-il. Et pour qu’un agresseur accepte de renoncer au pouvoir, et aux gains qu’il lui procure, il faut que l’utilisation de la violence entraîne dorénavant une perte pour celui qui en use.

« On nous reproche d’être trop coercitifs et contrôlants. Mais un agresseur ne doit pas se responsabiliser qu’envers lui-même. Il est d’abord imputable envers sa conjointe et tous ceux qui subissent sa violence parce que le respect de leur sécurité est fondamental. Il doit également rendre des comptes au système judiciaire, et pas seulement à son groupe thérapeutique. D’ailleurs ces groupes devraient eux aussi être redevables à l’appareil judiciaire, et même aux ressources d’aide aux victimes. Notre loyauté, nous la devons d’abord aux victimes de la violence, peu importe le vécu affectif de l’agresseur », insiste Rudolf Rausch.

Chaque année, une vingtaine de drames conjugaux secouent le Québec. Et chaque année, les quelque 90 maisons d’hébergement accueillent chacune près d’une centaine de femmes avec leurs enfants. Ces drames servent de plus en plus aux groupes d’intervention auprès des hommes violents à opposer le manque de ressources dont ils disposent à celles consenties aux organismes qui travaillent auprès des victimes. « La polarisation du débat est perceptible, et le lobby de certains groupes d’hommes se fait pressant, reconnaît Rudolf Rausch. Moi, je maintiens que l’aide et le soutien doivent d’abord s’adresser aux victimes, donc aux ressources mises en place pour les accueillir. »

Ou un gant de velours

Clément Guèvremont, coordonnateur d’option, une ressource en violence familiale et conjugale pour les hommes

À Option, on privilégie d’abord et avant tout la relation avec l’homme engagé dans une démarche thérapeutique. « Notre responsabilité, c’est d’accompagner un client dans une démarche de changement, pas de le contrôler », explique Clément Guèvremont. « Si en cours de thérapie quelqu’un ne respecte pas l’ordonnance de la Cour visant précisément la sécurité de ses proches, il est expulsé. De même, il est clair que nous ne pouvons entreprendre une démarche avec une personne qui ne se sent aucunement responsable de ses actes et qui ne reconnaît pas, tout au moins, que la violence a un effet sur son entourage. Ceux-là, nous devons les refuser. »

Le déroulement des séances de groupe illustre bien les principes qui guident les interventions d’Option. Ainsi, rapporte Clément Guèvremont, les participants sont appelés à relater les élans ou les manifestations de violence survenus depuis le dernier échange, lesquels doivent être consignés dans « un journal de responsabilisation. » L’objectif n’est pas tant de condamner ces gestes — et encore moins de les signaler — que d’en cerner les déclencheurs. « De là, on tente de voir avec chacun comment il a géré la crise, quels ont été les effets sur les tiers ou comment il est parvenu à se contrôler. On part de l’idée que personne n’est toujours violent, et qu’il faut construire à partir des succès des individus. Sinon, ils ne font que s’enfoncer encore davantage dans la rage et la violence. »

« Plusieurs facteurs sont à l’origine de la violence familiale et conjugale, soutient M. Guèvremont. On ne peut ignorer la détresse psychologique de nos clients. La majorité ont à la fois une histoire d’agression et une histoire de victimisation. C’est pourquoi il m’apparaît difficile de travailler avec des groupes qui ne prônent que la répression. »

« La moitié des personnes qui nous consultent y sont contraintes par un tiers : le système judiciaire, dans 30 % des cas, ou leurs conjointes. Les autres clients qui s’adressent à nous, sans avoir déterminé clairement le problème, reconnaissent à tout le moins qu’ils ont une part de responsabilité », explique Clément Guèvremont.

« Plusieurs femmes se tournent vers nous en dernier recours; c’est souvent pour elles une stratégie de survie. Mais nous ne pouvons offrir à personne une police d’assurance-vie. D’ailleurs, poursuit-il, tous les acteurs du drame familial doivent se responsabiliser. »

Qui vise-t-il ainsi? Les gouvernements et les intervenants sociaux qui, selon lui, font preuve d’un laxisme inacceptable : les premiers en offrant trop peu de programmes pour hommes violents en milieu carcéral, les seconds en n’entreprenant pas le ménage qui s’imposerait dans leur code de déontologie trop rigide. On peut penser notamment à l’étanchéité absolue du secret professionnel pratiqué par certains ordres professionnels, problème d’ailleurs mis en lumière par le coroner à la suite de l’assassinat de Françoise Lirette et de son fils Laurent à Baie-Comeau en .

Et à Option, comment traite-t-on le lien de confidentialité? En cours de thérapie, l’organisme ne le rompra que si son client exprime clairement son désir de passer à l’acte pour éliminer des gens de son entourage ou pour s’enlever la vie. « A ce jour, souligne M. Guèvremont, aucun homme n’a tué sa conjointe ou ses enfants. Par contre, au moins deux d’entre eux se sont suicidés. »

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Luc Gilbert

    J’ai observé sur une personne violente, que le comportement de ses proches (sa famille) faisait comme ombrage sur lui. C’est comme si sa réputation était détruite par un comportement qui ne coincidait pas avec ce que lui désire projeter. Ses proches sont comme un prolongement de lui-même. Ses proches n’étant pas lui, il essait de (se) contrôler (se, étant les autres qui font partie de lui). Le comportement répréhensible de l’autre partie de lui, lui est insuportable et c’est pour cela qu’il essai de le corriger, comme s’il agissait sur lui-même… mais c’est sur les autres qu’il agit. Sa personne étant deux, il n’est sensibilisé que par la première partie, celle qui est réelle et c’est pour cela qu’il ne ressent pas la douleur qu’il inflige à l’autre par son comportement violent.

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