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Dans un pays où la pauvreté est le lot de la majorité, où le machisme fait partie de la culture dominante, où la démocratie est souvent chancelante, les Mexicaines s’organisent. Lentement mais sûrement.

« Le mouvement des femmes est en pleine effervescence. Il fait montre de beaucoup de créativité, de maturité », affirme d’une voix feutrée Mme Laura Salinas, directrice du Programme des affaires de la femme, de l’enfant et de la famille. Créé en , ce programme relève de la Commission des droits humains du Mexique, elle-même née en . Pourtant, quelques instants plus tôt, Mme Salinas dénombrait à peine quatre maisons d’hébergement pour femmes violentées pour une population de plus de 46 millions de femmes! Situation d’autant plus critique que la violence conjugale, confirme-t-elle, s’avère un problème criant au Mexique, suivi de l’abandon de la famille par le père, des problèmes de santé et du harcèlement sexuel.

Dans un pays où les droits des femmes sont plus théoriques que réels, les femmes doivent parfois emprunter de longs détours pour arriver à leurs fins. Mme Salinas cite en exemple ces jeunes femmes qui ont créé la revue Contemporanea à Aguas Calientes, une ville du centre-nord. De prime abord, la publication, qui survit grâce aux annonceurs locaux, ressemble à tant d’autres magazines. Pourtant, sous le couvert d’une revue « typiquement féminine », les responsables y glissent des articles sur le droit familial, le niveau d’instruction des femmes et autres sujets qui n’ont rien de bien glamour. De plus, le même groupe a pu ouvrir une maison pour femmes violentées grâce, entre autres, à l’appui de quelques entreprises. Chose impensable si elles avaient donné un ton franchement féministe à leur magazine, laisse entendre Mme Salinas.

Disposant de moyens modestes, Mme Salinas a, elle aussi, dû faire preuve d’imagination pour que le programme qu’elle coordonne porte ses fruits. Ainsi a-t-elle cherché à créer le plus de liens possible avec les groupes d’intérêts en condition féminine, tant les organismes non gouvernementaux, les groupes de recherche que les politiciennes. Cette solidarité permet d’une part de recueillir un maximum d’information sur les différents besoins et problèmes des femmes et, d’autre part, de créer un groupe de pression qui a un certain poids politique.

L’arrimage entre les problèmes du milieu et le cercle de pouvoir demeure cependant un exercice difficile, concède la chercheuse Orlandina de Oliveira, spécialiste sur la question du travail des femmes au Colegio de Mexico. « Malgré qu’il y ait un certain effort pour regrouper les demandes des différents partis et groupes d’intérêts, cela reste souvent au niveau politique. Plus on se rapproche des travailleuses, plus l’écart entre le discours politique et la réalité s’accroît. »

Une ONG féministe

D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps, personne n’aurait cru possible la survie d’un organisme féministe digne de ce nom au Mexique. Le MAS, qui a vu le jour en , a pourtant gagné le pari. « Ça été très difficile au début », raconte une des coordonnatrices, Elena Tapia Fonllem. Organisation sans but lucratif, le MUTUACMAS s’emploie à combattre toutes les formes de discrimination que subissent les femmes et à les aider à améliorer leurs conditions de vie et de travail, notamment en soutenant « l’auto-organisation » des travailleuses. Ainsi, à la suite du séisme de , ce groupe a appuyé les couturières touchées, physiquement et moralement, par le désastre. Avec d’autres, le MUTUAC a aidé à la formation du Syndicat national des couturières.

« En créant notre organisation, on cherchait à faire contrepoids aux syndicats corporatistes liés au PRI — Parti révolutionnaire institutionnel, au pouvoir depuis plus de 65 ans — qui répètent toujours le même discours officiel. On voulait introduire une perspective féministe et proposer des politiques sociales et des changements dans les lois, favorables aux femmes », explique Elena Tapia. « Toutefois, poursuit-elle, il y avait une forte opposition des syndicats en place. Et parce qu’on croit encore souvent que les féministes n’aiment pas les hommes et les enfants, au départ, on n’a eu aucun appui. » Puis, peu à peu, elles ont reçu des sommes modestes pour certains projets, telles des rencontres entre des femmes de diverses régions au Mexique afin de créer des liens de solidarité. Les dons ont augmenté et même débordé les frontières du Mexique à le Congrès du travail du Canada a d’ailleurs appuyé le MUTUACMAS. Avec le temps, ce dernier est devenu l’ONG de référence en matière de condition féminine, notamment auprès des médias.

Aujourd’hui, l’organisation offre de la formation en différentes matières. « Cela va de la santé des futures mamans jusqu’à la mondialisation des marchés », précise Mme Tapia. « Même des femmes du parti au pouvoir suivent nos ateliers. » Elle raconte cependant cette conférence prononcée par une syndicaliste italienne, où celle-ci expliquait l’importance, pour les travailleuses, de pouvoir s’affilier au syndicat de leur choix. « Et qu’est-ce que ça leur apporte? », a spontanément demandé une membre du PRI… « Ces femmes, déplore Elena Tapia, répètent le même discours qu’on entend depuis des décennies et ne peuvent concevoir les choses autrement. Elles manquent d’imagination. » Cependant, les choses bougent. « Les gens, les femmes sont avides de se réunir, d’apprendre, de chercher des solutions aux problèmes du Mexique. Par ailleurs, ajoute Mme Tapia, on parle en ce moment de la création d’un service, au sein du Secrétariat du travail, qui examinerait toute la question du travail des femmes, donc qui privilégierait une approche selon les genres. Cela représenterait un très grand pas en avant. »

Du syndicalisme féminin

« On fait de la désinformation au Canada et aux États-Unis à propos des maquiladoras », s’indigne Carmen Alicia Licón Herrera, coordonnatrice au Secrétariat national à l’action féminine de la Confédération des travailleurs mexicains (CTM), le plus gros syndicat du Mexique, directement associé au parti au pouvoir. Mme Licón soutient qu’il y a peu de problèmes dans les maquiladoras. En fait, seules les maquilas golondrinas (éphémères) causent des difficultés puisqu’en général les travailleuses bénéficient d’excellentes conditions de travail, qu’elles sont majoritairement syndiquées et ont accès à des programmes de garderies, etc.

Ces propos font sourire Maria de los Angeles Lopez, du Front authentique du travail (FAT). Centrale syndicale créée en , — qui a des échanges avec la CSN au Québec depuis plusieurs années — est aussi une organisation qui favorise la liberté d’association syndicale. « Vous avez entendu le discours officiel bien connu, explique Mme Lopez. Dans les faits, les travailleuses ignorent souvent qu’elles sont syndiquées. Pratiquement toutes les maquiladoras ont des contrats avec des syndicats corporatistes. Aucun syndicat indépendant n’est présent. Aussi, tant que nous n’aurons pas obtenu le droit de libre association et que nous n’élirons pas nos représentants syndicaux, il sera difficile de faire avancer la cause des femmes. »

Toutefois, les maquiladoras n’ont pas l’exclusivité des conditions de travail lamentables. « Dans l’ensemble du Mexique, plus de la moitié des travailleuses ne bénéficient pas d’avantages sociaux (sécurité sociale, vacances, etc.), déplore Maria de los Angeles. Et inutile de dire que l’assurance chômage n’existe pas. De plus, le nombre de femmes qui gagnent moins que le salaire minimum a augmenté. Seulement une famille sur trois a accès à une garderie. »

A l’intérieur même des syndicats, les femmes doivent lutter pour se faire entendre. Le FAT, pour sa part, a organisé une première rencontre nationale de ses membres féminines en et la prochaine aura lieu en . En outre, plusieurs projets du syndicat s’adressent aux femmes dont l’incitation à participer à la vie publique. Fait à noter, ces dernières composent près de la moitié des instances du FAT.

La route sera longue

« La situation des Mexicaines peut sembler désespérante, mais il faut voir d’où nous partons », dit Elena Tapia. En effet, il y a quelques années à peine, l’existence de certains des organismes mentionnés aurait été impensable. Enfin, philosophe Maria de los Angeles Lopez : « Je dirais que nous ne sommes pas encore là où nous voudrions être, mais tout de même pas là où nous avons commencé. »

Annie Savoie a assisté à la Conférence sur les femmes et le travail au 21e siècle organisée en vertu de l’Accord nord-américain de coopération dans le domaine du travail, du au à San Juan del Rio au Mexique.

A lire :

  • Stratégies de résistance et travail des femmes, sous la direction de Angelo Soares, Harmattan, Montréal, , 304 p.

Il s’agit des textes présentés dans le cadre du 64e Congrès de l’ACFAS — Association canadienne française pour l’avancement des sciences — à Montréal en . Les auteures abordent le travail des femmes à travers l’affrontement des stratégies utilisées par les travailleuses pour accéder et demeurer au travail. Notamment, Marie-France Labrecque y analyse la situation des Mexicaines dans le contexte de la mondialisation des marchés.

Les Mexicaines déchiffrées

  • Le taux de participation des femmes au marché du travail est passé de 16 % en à 35 % en . Si on se concentre sur les femmes âgées de 25 à 40 ans, 44 % sont sur le marché du travail en , comparativement à 16 % en .
  • Des travailleuses, 57 % sont salariées. Sur l’ensemble des personnes qui travaillent pour leur propre compte, la proportion de femmes est passée de 27 % en à 41 % en .
  • Un peu plus de la moitié des emplois à temps partiel sont occupés par des femmes, proportion qui a peu varié au cours des dernières années.
  • Presque les trois quarts des femmes se concentrent dans le secteur tertiaire, dont 45 % dans les services et 28 % dans le commerce.
  • Les femmes occupent 65 % des emplois dans les maquiladoras où leurs salaires représentent 57,5 % de ceux du secteur manufacturier régulier.
  • Il y a 25 ans, un tiers des femmes âgées entre 25 et 35 ans n’étaient pas scolarisées. Aujourd’hui, c’est le cas de seulement 4 % d’entre elles. Les Mexicaines possèdent maintenant en moyenne 7,3 années de scolarité et 15 % d’entre elles ont une formation universitaire.
  • Le taux de natalité est passé de 7 enfants en à 3 en .
  • En , 17 % des familles étaient dirigées par des femmes.

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