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« Analyse différenciée. » Voilà deux mots qui n’ont l’air de rien, mais qui, une fois juxtaposés, forment un couple potentiellement explosif.

Ce nouveau concept, les femmes ont intérêt à le connaître, car il pourrait bien, au cours des prochaines années, jouer un rôle clé pour améliorer leur sort. C’est du moins l’avis exprimé par la ministre responsable du dossier de la condition féminine, Mme Louise Harel, qui fait de l’analyse différenciée selon les sexes le fer de lance du programme d’action pour les Québécoises. S’il ne fait pas de doute à ses yeux qu’il s’agit de l’engagement qui entraînera le plus de retombées positives pour l’ensemble des femmes, il constitue aussi, admet-elle, le plus difficile à réaliser.

Aussi structurant que l’équité salariale puisse l’être, ce projet viendra changer les cultures, c’est-à-dire modifier le type de rapport que l’État entretient avec les femmes. Tout un contrat! En clair, en vertu de ce concept, le gouvernement se verra obligé, à l’occasion de l’élaboration de tout nouveau programme, projet de loi ou réforme, de vérifier si leur effet est différent selon les sexes, voire potentiellement négatif pour les femmes et, le cas échéant, d’adopter les correctifs qui s’imposent.

A titre d’exemple, la ministre Harel évoque le programme de départs volontaires visant à réduire la taille de la fonction publique. Il aurait sans doute intéressé davantage de femmes si, à l’aide d’une grille d’analyse différenciée, on avait considéré le cheminement de carrière propre à ces dernières, souvent bien différent de celui des hommes, et qu’on l’avait adapté en conséquence. Mais tant « du côté patronal que syndical, personne n’a posé la spécificité de la progression de carrière des femmes », ce qui peut expliquer, selon elle, que des 15 000 fonctionnaires séduits par la retraite anticipée, seulement 28 % soient des femmes.

Quels que soient les obstacles, la détermination du gouvernement Bouchard en viendra à bout, promet-elle. C’est d’ailleurs pour s’assurer que son programme d’action ne se transforme en programme bidon qu’elle a mis au point avec son équipe de militantes du Secrétariat à la condition féminine le concept de « projets mobilisateurs » — on en compte trois, dont l’analyse différenciée — qui constituent le cour du nouveau programme triennal. Fini le temps où les politiques de condition féminine cachaient en fait un catalogue de pseudo-engagements gouvernementaux plus souvent qu’autrement bien peu… engageants. Cette fois, fait-elle valoir, il s’agit d’intentions fermes, nécessitant une action concertée de plusieurs ministères, avec à la clé une obligation de résultats. Le succès de l’entreprise repose aussi sur le fait que, contrairement à ce qui s’est produit dans le passé, les projets, loin d’être élaborés en vase clos, découlent d’une vaste consultation auprès du mouvement des femmes.

Pour cette jeune grand-mère de 51 ans, il importe, à l’aube du prochain millénaire, de jeter un pont entre les générations : d’où une préoccupation marquée pour les adolescentes. Deux phénomènes, qui se traduisent en autant de projets mobilisateurs, l’inquiètent particulièrement : les grossesses précoces et le manque d’intérêt des jeunes femmes à l’égard des choix de carrière les plus prometteurs, ceux liés à la science et à la technologie.

Ainsi, entre et , le taux de grossesse chez les filles de 14 à 17 ans a augmenté de 60 % : un phénomène qu’on ne peut plus ignorer et qu’il faut comprendre pour mieux le contrer, selon la ministre. Pour ce faire, il faut « aller voir derrière les statistiques quelle est la motivation » des filles qui se retrouvent enceintes malgré tous les moyens d’information et de contraception disponibles. Pour l’heure, la ministre refuse d’associer ce phénomène à ceux, plus vastes, de la pauvreté croissante d’une bonne partie de la population et du décrochage scolaire. Si le programme d’action se montre peu disert sur les moyens d’action privilégiés, c’est que, explique la ministre, le projet vise précisément à formuler un « plan d’action global » pour éviter les actions « à la pièce. » Ainsi évitera-t-on sans doute des décisions comme celle de couper de moitié le nombre de places en hébergement pour jeunes filles enceintes, prise en par les centres jeunesse de Montréal. Rappelons que cette décision a, depuis, été mise sur la glace.

Si le fait d’éviter une grossesse prématurée est un bon moyen de ne pas boucher son avenir, faire le bon choix de carrière constitue certainement l’élément clé pour le réussir. C’est pourquoi Mme Harel a retenu la promotion des carrières scientifiques et technologiques comme troisième projet mobilisateur. La trop faible représentation des femmes dans ces secteurs d’avenir et bien rémunérés explique en bonne partie, à son avis, l’écart salarial qui persiste entre les hommes et les femmes.

Mais le programme en condition féminine, c’est aussi un chapelet de 58 actions « sectorielles », plus ciblées, que s’engagent à mener différents organismes du gouvernement. Pour livrer la marchandise, la ministre dit miser beaucoup sur le réseau des répondantes à la condition féminine de chacun des ministères, auquel elle veut insuffler une nouvelle énergie.

Parmi les actions qui lui tiennent le plus à coeur, se trouvent celles ayant trait à la coopération internationale. « On n’est pas assez éveillées à la dimension internationale de la cause des femmes », déplore-t-elle. D’où sa volonté d’enrichir ce volet et de renforcer la place des femmes au sein des organismes internationaux. Elle compte notamment augmenter le nombre de missions à l’étranger et d’ententes gouvernementales pour nouer plus de liens de solidarité entre Québécoises et femmes d’ailleurs. « Il est impossible de penser qu’on respire un air sain alors que celui du reste de la planète est vicié », soulève-t-elle.

D’ailleurs, déjà elle prévoit faire du volet « coopération internationale » la sixième orientation de la politique en matière de condition féminine (), qui s’ajoutera au moment de la confection du prochain programme triennal (). Cette année, c’est d’une cinquième orientation sur la place des femmes dans le développement des régions qu’elle a enrichi la politique de condition féminine. Dans un contexte de régionalisation, on ne sera pas surprise qu’on vise ainsi augmenter la représentation féminine dans les lieux de décision locaux ou régionaux, mais aussi assurer une meilleure prise en considération des intérêts et des réalités des femmes par ces instances.

Au terme de l’exercice, en l’an , fera-t-il plus beau pour les femmes? Tout dépendra de la détermination des femmes elles-mêmes, répond Louise Harel. Car le plus grand obstacle à l’amélioration de leur condition n’est pas, selon elle, la priorité gouvernementale donnée à la lutte au déficit, ni la redéfinition du rôle de l’État ou encore la persistance de préjugés sexistes envers les femmes. Le plus grand obstacle « serait de renoncer à faire une pression constante » pour faire bouger les choses dans le sens des intérêts des femmes : « S’il y a maintien de la mobilisation, je n’ai pas vraiment d’inquiétude. »

Naissance d’une politique

En , le gouvernement adoptait, pour guider ses interventions des dix prochaines années, la politique en matière de condition féminine, Un avenir à partager. Du même souffle, la ministre responsable de la condition féminine d’alors, Mme Violette Trépanier, lançait un premier programme d’action triennal rassemblant les engagements des ministères et organismes en vue de la concrétisation de cette politique.

En , la ministre Louise Harel rendait public un nouveau programme d’action triennal en condition féminine. A cette occasion, le gouvernement ajoutait une cinquième orientation aux objectifs déjà prévus dans la Politique, en accord avec un des grands courants qui est en voie de transformer la société québécoise : le développement des régions.

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