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S’il y a moins de pauvres, il y aura moins de pauvreté. L’équation est simple : l’explosion démographique limite l’essor économique des pays du Sud. Ce discours, en apparence irréfutable, vise-t-il vraiment la bonne cible?

Depuis plus de 30 ans, cette logique cautionne les programmes de limitation des populations. Pourtant, des millions de stérilisations et d’anovulants plus tard, des femmes comme Clara Baez, démographe en République dominicaine, ne peuvent s’empêcher de constater : « Nous avons certes moins d’enfants qu’il y a 20 ou 30 ans, le ratio est passé de 7 pour 1 à 3 pour 1, mais nous sommes encore plus pauvres1. »

Et si la pauvreté n’était pas la conséquence de la forte densité de la population? A preuve, le Japon compte 3 280 habitants par 1 000 hectares alors que le Mexique n’atteint pas 500 habitants pour le même territoire2. Si les ressources alimentaires, énergétiques et environnementales étaient suffisantes pour subvenir aux besoins de la population mondiale? C’est ce que défend le chercheur Vaclas Smil pour qui « il n’existe aucun obstacle infranchissable à ce que la terre supporte 10 milliards d’individus3 », soit la population mondiale estimée par les Nations Unies pour le milieu du XXIe siècle.

Analyse partagée par Inter Pares, une organisation de coopération internationale qui, dans une brochure parue en , Au nom du développement, attribue la pénurie de ressources dont souffrent les deux tiers du monde davantage à un problème de répartition des richesses. Ainsi, les pays industrialisés, qui représentent seulement 22 % de la population mondiale, consomment pourtant 60 % de la production alimentaire et 75 % des ressources énergétiques de la planète. Pour France Tardif, de la Fédération du Québec pour le planning des naissances, il faut prendre la lorgnette par l’autre bout et « contester le mode de développement plutôt que la croissance de la population. »

Cependant, on comprendra que les pays du Nord aient préféré s’attaquer à la fécondité des populations du Sud que de remettre en question leurs privilèges par un meilleur partage des richesses.

Le non-choix du Sud

Par contre, comment expliquer qu’au Sud les gouvernements et les populations, spécialement les femmes, adhèrent aux programmes de limitation des naissances? D’abord, pour des raisons économiques, surtout depuis que l’aide internationale est conditionnelle à une baisse de la croissance démographique. La coercition s’exerce aussi directement sur les femmes, rapporte France Tardif : « On associe contraception et gains économiques. Ainsi, en Inde, on offre un cadeau après la stérilisation : les femmes reçoivent du riz pour nourrir leur famille. Même les promoteurs des programmes de limitation des naissances sont payés au rendement. S’ils atteignent les objectifs, ils obtiennent de l’argent pour finir la construction de leur maison, par exemple. »

Par ailleurs, les femmes du Sud, à l’instar des femmes du Nord, attendaient avec beaucoup d’espoir des méthodes contraceptives efficaces et sans danger pour leur santé. S’il est permis de remettre en question les objectifs des programmes de contrôle des populations, on doit aussi critiquer les moyens contraceptifs diffusés. Bien sûr, l’industrie pharmaceutique est visée au premier chef. Mais avec elle, tous les groupes qui, depuis les années 70, financent la recherche : gouvernements, groupes privés et agences internationales. Selon France Tardif, « la peur de ce qu’on a qualifié de population bombe a conduit à privilégier l’efficacité, très souvent au détriment de la sécurité4. » D’ailleurs, les histoires d’horreur ne manquent pas. En , le stérilet Dalkon Shield est mis en vente aux États-Unis, mais, rapidement, il s’avère plus dangereux que d’autres. Le fabricant, sentant son profit menacé, offre ses stérilets à l’Agence d’aide au développement des États-Unis (USAID) à 48 % du prix. A compter de , le Dalkon Shield est interdit aux États-Unis… tout en poursuivant une « belle carrière » dans le tiers-monde!

Plus récemment, on a bâclé les essais du Norplant, cet implant qu’on insère dans le bras et qui libère graduellement une hormone contraceptive pendant cinq ans. « Au Brésil, pendant les essais, une femme qui portait le Norplant depuis un an a dû prétexter vouloir un enfant pour réussir à se le faire retirer, raconte France Tardif. Le médecin ne trouvait pas que les maux de tête ou les irrégularités menstruelles dont elle se plaignait constituaient une raison suffisante pour le lui enlever. Pour venir en aide à d’autres Brésiliennes qui éprouvaient des problèmes mais ne trouvaient plus le médecin qui leur avait installé le Norplant, des groupes de femmes ont dû payer la formation d’un médecin pour l’habiliter à extraire les implants. Et on nous vante l’efficacité à 99 % de ce produit alors que, parmi celles qui l’ont gardé cinq ans, certaines ont subi des dommages allant jusqu’à la perte de la vue. »

Et les besoins des femmes?

La Déclaration des droits liés à la recherche, au développement et à l’emploi des contraceptifs, rédigée par le Comité canadien des femmes sur la population et le développement, arrive donc à point. Elle vise tant l’amélioration des essais de contraceptifs que la révision des principes directeurs de la recherche en vue de remettre les besoins des femmes en matière de santé au premier plan. France Tardif a participé à l’élaboration de ce texte. « On souhaite que la recherche s’oriente vers le développement de contraceptifs sur lesquels l’utilisatrice a le contrôle. On demande aussi que soit effectuée une compilation mondiale des effets secondaires des contraceptifs pour en accélérer l’évaluation. »

Le texte insiste aussi sur la nécessité d’offrir un choix aux femmes, notamment en leur présentant diverses méthodes contraceptives, tout en exposant leurs avantages, leurs inconvénients et leur mode d’emploi. Elles doivent connaître les effets potentiels sur la fécondité future et le degré de protection contre les MTS et le VIH. Enfin, pour aider les femmes à faire un choix éclairé, on réclame une meilleure information des médecins et des infirmières. « Si la pilule et le stérilet sont souvent les seules méthodes qu’ils proposent, précise MmeTardif, c’est que ce sont celles qu’ils connaissent le mieux après avoir été inondés de publicité par l’industrie pharmaceutique. Pour ces entreprises, il est plus lucratif de vendre des anovulants que des diaphragmes. Surtout si on ajoute les médicaments prescrits pour contrer les effets secondaires des contraceptifs. On entre ici dans un engrenage où le corps des femmes devient surmédicalisé. »

Au Québec, une femme sur cinq en âge de procréer opte pour la stérilisation. « Il faut se demander si les autres méthodes sont satisfaisantes pour les femmes, soulève France Tardif. Ces statistiques nous obligent aussi à nous redemander pourquoi on fait des enfants. » Peut-être aussi la ligature fait-elle de plus en plus d’adeptes chez les femmes de 25-29 ans en raison de la simplification de la réversibilité des interventions et l’avènement des nouvelles technologies de la reproduction. « On nage dans une ambiance sociale d’immédiateté », analyse MmeTardif.

Voilà qui amène à se demander si, au Nord comme au Sud, la technologie tient ses promesses de libération pour les femmes…

  1. Clara Baez, Inter-Mondes, vol. 8, no 4, printemps .
  2. Rita Parikh, Au nom du développment, Inter Pares, , 32 p.
  3. Victor Piché et Richard Marcoux, « On a fini par oublier les vrais enjeux de la Conférence du Caire », La Presse .
  4. France Tardif, Exposé sur les droits des femmes et la santé reproductive présenté au Colloque de l’EUMC,

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