Aller directement au contenu

Trente ans après les autodafés de soutiens-gorge sur la place publique, plusieurs décennies après les proclamations solennelles sur la fin de la mode et la libération du corps, le pèse-personne s’impose comme l’ultime épée de Damoclès. La position de son aiguille a le pouvoir de propulser les utilisatrices de l’euphorie la plus complète à la dépression la plus profonde. Pourquoi des femmes, qui donnent par ailleurs l’impression de piloter leur vie avec l’aisance de championnes en titre, cèdent-elles aussi facilement aux chants de sirènes de vendeurs de beauté en tout genre? Et si toute cette aisance féminine, acquise de haute lutte, fondait dès que notre reflet nous revient en plein cour au détour d’une glace? Suivez le guide dans ce dédale de faux-fuyants.

À l’écran, une jeune femme, tout sourire dehors, s’enveloppe méthodiquement dans une pellicule de plastique transparent, après s’être enduite les fesses de crème amincissante. Quelques minutes plus tard, miracle, la nymphette annonce d’une voix enjouée qu’elle a déjà perdu un centimètre ou deux de tour de hanches, galon à l’appui! N’ajustez pas votre appareil, cette scène se déroule bien en 1998, au cours d’une émission de vente déguisée dont notre télévision raffole.

Les articles des magazines féminins ont beau évoquer l’importance de l’estime de soi et le retour au naturel, les images de mode et la publicité vantent un monde rempli d’artifices. Un univers où les mannequins les mieux proportionnées voient leurs jambes allonger ou leurs pupilles se dilater — ce qui donne un regard plus accrocheur — grâce aux retouches faite à l’aide de l’ordinateur. Impossible d’ouvrir un magazine sans subir le déroulement d’un remodelage facial ou de se faire informer sur les progrès accomplis en matière d’utilisation de corail pour les pommettes ou de prothèses pour les mollets tristounets. Notre miroir ne nous dit plus que nous sommes les plus belles, mais simplement belles comme…

La chirurgie esthétique connaît un engouement sans précédent. Même si cette industrie cache jalousement ses revenus, la liste des praticiens qui augmentent ou diminuent le volume des seins, dérident les paupières ou rectifient le nez ne cesse de s’allonger. On estime que, depuis 1994, deux fois plus de Canadiennes qu’avant ont subi une liposuccion. Le pays compterait en effet 10 000 adeptes de cette opération esthétique, la plus populaire quotidiennement dans le monde.

Au régime à 9 ans

Bien que la frénésie californienne pour les transformations du corps à répétition semble encore nous épargner, les normes de beauté et de minceur n’en exercent pas moins leur dictature de ce côté-ci de l’Amérique. Selon l’Institut national de la nutrition du Canada, un tiers des femmes affichant un poids santé suivraient un régime amaigrissant, tandis que certaines petites filles commenceraient dès 9 ou 10 ans à réfréner leur appétit. Les médicaments coupe-faim se succèdent, même si des scandales quant aux effets secondaires ont récemment poussé le ministère de la Santé à en bannir quelques-uns. Après les boulimiques et les anorexiques, une nouvelle catégorie d’obsédées du surplus pondéral ferait par ailleurs son apparition : les restrictives. Louise Thibault, professeure à l’Université McGill, explique que, malgré un poids convenable, la crainte de grossir est tellement obsédante chez ces femmes qu’elles risquent de souffrir de déficiences nutritionnelles par privation de nourriture.

Interrogées sur leurs motivations à se faire vomir, à absorber des laxatifs et à s’entraîner à outrance dans des gymnases, les femmes avouent chercher sans fin la silhouette dont la minceur incarne aussi bien le dynamisme et la santé que la beauté. « Les anorexiques deviennent nos héroïnes, les Jeanne d’Arc des calories », écrit Danielle Bourque dans À 10 kilos du bonheur (les Éditions de l’Homme, 1991). D’après cette professeure de psychologie qui a recueilli les confidences de dizaines de batailleuses du poids qu’elle recevait en traitement, la minceur symboliserait la discipline, le courage et la maîtrise de soi.

« Avec la pseudo-libération sexuelle, nous avons transféré les tabous entourant le sexe aux tabous alimentaires, explique-t-elle. Le simple plaisir de manger s’accompagne maintenant de culpabilisation, de la peur de grossir et de ressembler à nos mères. » À en croire la psychologue, la quête effrénée de la minceur s’explique en partie par l’évolution très rapide du rôle féminin. En rejetant le modèle maternel traditionnel, les femmes modernes auraient inconsciemment refusé la silhouette qui l’accompagnait, comme le large bassin et les hanches enrobées.

Dessins à l’appui, Danielle Bourque démontre que les modèles de femmes présentées ad nauseam au fil des pages des magazines ou des publicités n’ont cessé de maigrir et leur corps, de se masculiniser (voir l’encadré Des femmes androgynes). Ayant de plus en plus recours à des mannequins au corps prépubère, la mode introduit une certaine confusion chez les consommatrices dont la silhouette ne correspond plus aux standards de la publicité. Pire, selon l’auteure, seule la pornographie met aujourd’hui en valeur les représentations d’un corps pourvu d’attributs féminins, c’est-à-dire « des femmes aux seins, à la taille et aux hanches bien marqués, surtout si on les compare aux mannequins des revues de mode.[…] À travers la pornographie, le corps féminin adulte devient ainsi associé à un comportement de soumission masochiste aux fantasmes sexuels les plus violents. »

Tout, sauf le corps de maman!

Dans son récent essai (La troisième femme, Gallimard, 1997), le philosophe français Gilles Lipovetsky ne pousse pas l’analyse aussi loin, mais il attribue tout de même « l’allergie féminine aux volumes adipeux » à une évolution de la perception du rôle de la femme. « La passion de la minceur, écrit-il, traduit, sur le plan esthétique, le désir d’émancipation des femmes à l’égard de leur destin traditionnel d’objets sexuels et de mères de même qu’une exigence de contrôle sur soi. » Bien décidées à mettre en avant leurs qualités professionnelles et à prouver qu’elles ne se contentent plus de subir les décisions d’autrui, les femmes n’auraient de cesse de se modeler un corps à la hauteur de leurs ambitions, sans égard à leur héritage génétique ou à leur métabolisme.

Suzanne Marchand, étudiante au doctorat en ethnologie à l’Université Laval, a réussi à reconstituer la naissance de ce phénomène au Québec, à l’époque des années folles. Pour y arriver, elle a dû fouiller dans des piles poussiéreuses de journaux, écouter les témoignages de femmes qui avaient vécu leur jeunesse autour de 1920 et s’intéresser aux écrits de cette époque; les résultats de sa recherche sont présentés dans l’ouvrage Rouge à lèvres et pantalon (les Cahiers du Québec, Éditions Hurtubise HMV, 1997, collection ethnologie). « Les pratiques esthétiques se sont surtout établies avec l’urbanisation, observe-t-elle. Les conseils sur la coiffure, le maquillage et l’habillement font alors leur apparition dans les revues. L’apparence devient aussi plus importante dans les rapports avec les autres. Contrairement à la campagne où tout le monde se connaît, dans une ville, on dispose seulement de quelques secondes pour juger les passants croisés sur le trottoir. »

Son étude décrit l’importance sociale qu’acquiert peu à peu la minceur féminine dès les années 20. Les « garçonnes » se libèrent de leur corset en adoptant les fameuses robes droites qui, soit dit en passant, reviennent en force. Dans le même temps, elles proclament leur volonté de sortir du rôle matriarcal dans lequel les hommes les confinaient depuis des siècles.

La minceur n’a pourtant rien d’un rêve égalitaire, loin de là. À une époque où le travail répétitif en usine s’impose partout au Québec, la taille fine et le hâle prouvent à la face du monde que les femmes de condition ont du temps à consacrer à leur corps. Si les bourgeoises indolentes du XIXe siècle se démarquaient du peuple par leur blancheur et leur embonpoint, celles du début du XXe s’entraînent, s’alimentent finement et soignent leur hâle pour se distinguer des ouvrières, condamnées par leur petit budget à une nourriture plus lourde et enfermées entre quatre murs.

Un instrument de promotion sociale

Encore aujourd’hui, les femmes dont le corps correspond aux normes esthétiques en vigueur ont plus de facilité à s’élever dans l’échelle sociale. Des études américaines indiquent que les personnes avantagées par la nature gagnent de 5 à 15 % de plus que celles qui le sont moins. Et, de l’avis du sociologue Daniel Mercure de l’Université Laval, la nature ne dispenserait pas aveuglement ses largesses. « La beauté peut être considérée comme un moyen d’ascension sociale. Dans les classes supérieures, les gens consacrent plus de temps et d’argent aux soins corporels et esthétiques ainsi qu’à la dentition. Il y a de fortes chances que vous trouviez davantage de gens beaux dans un quartier huppé, de la même façon que vous y comptez plus de BMW, que dans un quartier populaire. »

Cet aspect sociologique de la beauté expliquerait en partie, selon lui, les salaires plus élevés versés aux belles personnes, puisque les heureuses élues sont non seulement agréables à regarder, mais elles bénéficient en outre de relations sociales et de l’entregent nécessaires pour se trouver un emploi payant.

Une beauté toujours plus codifiée

Malheureusement pour celles dont le capital de beauté ne coïncide pas avec les canons esthétiques en vigueur, l’apparence prend une place grandissante dans le quotidien. Même si chaque époque valorise certaines caractéristiques féminines (voir l’encadré Rien de nouveau sous le soleil), jamais les normes n’auraient été aussi détaillées et précises qu’aujourd’hui. Suzanne Marchand abonde dans le même sens en s’appuyant sur le fait que la beauté demeurait une notion assez floue anciennement. « Peu de critères définis ressortent dans les contes ou les chansons, précise l’ethnologue. L’accent est plutôt mis sur la fertilité, les qualités morales de la future épouse, mais on ne parle presque jamais d’une couleur précise de chevelure ou d’une certaine silhouette. Je crois que c’est un phénomène très contemporain que d’imposer une image stéréotypée de la femme à travers les photographies, le cinéma, la publicité et les médias. »

Ce stéréotype correspond d’ailleurs à une caste de privilégiées, dont les mensurations concordent avec celles d’un infime pourcentage de la population féminine (voir l’encadré Des femmes androgynes). Cette vision très hiérarchique de la beauté a le don d’irriter prodigieusement Sylvie Poirier, professeure d’anthropologie à l’Université Laval, qui a étudié l’esthétique dans de nombreuses autres cultures. « En Occident, les critères en matière d’esthétique s’accompagnent toujours d’un jugement, d’une exclusion, s’indigne-t-elle. Je n’ai jamais entendu dire en Australie, chez les peuples aborigènes, que telle jeune fille était affreuse par exemple. » Elle fait ainsi remarquer que les aborigènes prennent toujours soin de mettre la beauté en relation avec la puissance sociale et la capacité d’action. Une personne ne se définit pas que par son apparence physique, mais également par sa capacité de chasser ou encore ses habiletés à soigner ou à communiquer avec les esprits.

D’après la chercheuse, c’est la division philosophique entre le corps et l’esprit instituée au XVIIIe siècle qui a conduit à célébrer une beauté désincarnée, élevée au rang de statue. « Quand nous regardons une photographie d’une mannequin, peu nous importe son histoire de vie, ses actions, son passé, observe Sylvie Poirier. Nous poursuivons un idéal de jeunesse, d’immortalité qui, au fond, traduit notre incapacité à affronter la mort. Vous savez, dans de nombreuses cultures, les vieilles femmes se sentent fières de leur visage ridé qui indique aux autres qu’elles détiennent un certain savoir. »

Des femmes androgynes

Marilyn Monrœ peut aller se rhabiller. Les mensurations en vogue chez les mannequins la classeraient de nos jours dans la catégorie des boulottes! Si, dans les années 50, une sex-symbol pouvait facilement mesurer 1,65 mètre et peser 58 kilos (5 pieds, 6 pouces; 128 livres), les filles photographiées sur papier glacé nous toisent aujourd’hui du haut de leur 1,80 mètre. Par magie, le poids et le tour de hanches des mannequins semblent avoir fondu en même temps qu’elles grandissaient d’une dizaine de centimètres, tant et si bien que les top models pèsent environ 25 % de moins que la femme moyenne. Comme le fait d’ailleurs remarquer Danielle Bourque, dans À 10 kilos du bonheur, les silhouettes à la mode ressemblent bien plus, avec leurs épaules carrées, leurs hanches étroites et leurs muscles dessinés, à des corps masculins qu’à des corps féminins. Si vous ne mesurez pas au moins 1,75 mètre (5 pieds 10 pouces) et si votre tour de taille excède 62,5 centimètres (25 pouces), vous avez donc peu de chance d’entreprendre une carrière de mannequin professionnelle.

Sois belle et battante

Il faut dire que la sagesse, même féminine, occupe une place moins importante que le dynamisme et le succès liés à l’engagement professionnel. Tout le monde sait que la femme de carrière ne prend pas une ride ni un pli à ses vêtements en sautant du dernier avion dans un taxi, téléphone cellulaire à la main, pour négocier un faramineux contrat qui la classera meilleure battante du mois. Même stressée ou fatiguée, on n’imagine pas qu’elle puisse négliger son maquillage ou laisser ses bas filer.

Selon le sociologue Daniel Mercure, chercheur à l’Université Laval, c’est le type même de responsabilités qu’assument les femmes de carrière qui pèserait de tout son poids dans le jeu des apparences. « Leur accession à des postes de direction passe par des fonctions très précises, celles de représenter l’entreprise qui les emploie. Dans les organigrammes, on les trouve à la tête des services des ressources humaines, du marketing, des communications, mais très rarement en charge des opérations de production. Par exemple, les ingénieures sont encore des exceptions. » En relation constante avec le public, ces cadres doivent soigner leur allure, tout comme un représentant des ventes veille à sa prestance qui reflète la qualité des produits qu’il vend, qu’il s’agisse d’aspirateurs ou de lingerie fine.

Ambassadrices de charme d’une entreprise, les femmes de carrière deviennent donc des clientes de choix pour les industries de la mode, de la chirurgie esthétique et des produits de beauté, sans compter qu’elles disposent d’un pouvoir d’achat accru, puisqu’elles jouissent désormais d’une autonomie financière. Le philosophe Gilles Lipovetsky signale d’ailleurs l’augmentation croissante de la publicité liée aux produits cosmétiques qui martèle l’idée que la beauté peut s’acheter. Il n’est pas sans souligner le rôle que jouent les magazines féminins dans cette vision « consommatrice ». « En propageant auprès d’un public féminin de plus en plus large des flots d’information esthétiques, des photographies de mode, des conseils relatifs à l’apparence et à la séduction, la presse féminine s’est imposée comme un agent de démocratisation du rôle esthétique de la femme », écrit-il.

Un rôle qui s’exerce également auprès de leurs collègues masculins. En effet, de l’avis des sociologues, le bureau se classe actuellement comme le premier espace de fréquentation amoureuse, à cause de l’étiolement des réseaux sociaux. Les femmes ont donc tout intérêt à s’y montrer à leur avantage pour se faire remarquer de compagnons possibles.

La bataille de la beauté

Comme quoi, malgré les grandes déclarations d’intention des années 60 et 70 sur la nécessité de revenir aux vraies valeurs dans les rencontres amoureuses, mieux vaut encore et toujours jouer la carte de la séduction! C’est du moins ce que constate l’ethnologue Suzanne Marchand, qui a milité au sein de divers groupes féministes. « Je crois que, tant que les relations entre les sexes seront marquées par l’inégalité, les femmes devront se plier aux modèles esthétiques en vigueur. Le discours actuel sur la beauté nous dresse les unes contre les autres, en créant une compétition. Finalement, nous sommes toujours en quête de l’approbation de l’autre, en attente du prince charmant qui nous choisira. »

Naomi Wolf, la grande prêtresse du féminisme américain, pousse l’analogie plus loin dans son virulent pamphlet Quand la beauté fait mal : enquête sur la dictature de la beauté (Document First, 1991). Elle avance l’idée que les hommes utiliseraient la dépendance féminine envers les normes de beauté actuelles pour asseoir une domination fortement ébranlée par les mouvements de revendication des femmes. Autrement dit, les différentes tentatives d’asservissement des femmes par les tâches ménagères ou éducatives ayant échoué, le pouvoir s’exercerait désormais grâce à la conformité à un modèle esthétique idéal. « Le mythe de la beauté a repris le flambeau de la religion au foyer », dénonce Naomi Wolf. Citant Betty Friedan, qui déplorait dans les années 50 que les femmes soient obligées de continuer à procréer pour être des héroïnes, elle remarque qu’« aujourd’hui une héroïne doit continuer à être belle. »

Cette théorie du complot des mâles, qui exploitent sciemment le désir de beauté des femmes, laisse Lyne Mongeau un peu perplexe. La présidente du Collectif action alternative en obésité croit plutôt que la fascination que la mode et l’esthétique exercent sur la population féminine dépend de la conjonction d’influences multiples. Elle mentionne, en vrac, l’orientation du système de production vers les produits de beauté en vue de fournir des emplois aux hommes démobilisés après la Seconde Guerre mondiale (une industrie dont le chiffre d’affaires atteint des sommets faramineux, faut-il le souligner), les pressions exercées par les médecins pour que leurs patientes maigrissent au nom de la santé ou encore les valeurs inculquées dès l’enfance.

« Quelle jolie petite fille! »

« Malgré toute notre bonne volonté, nous n’élevons pas les petites filles de la même façon que les garçons. Nous accordons en général plus d’attention aux détails vestimentaires et à la coiffure en ce qui les concerne, reconnaît Lyne Mongeau. Des siècles de conditionnement ne s’effacent pas aussi aisément. Je pense que, même si les femmes sont de plus en plus indépendantes, elles conservent encore une forme d’insécurité, un complexe d’infériorité. » Finalement, il ne suffit peut-être pas de donner des camions plutôt que des poupées Barbie aux filles pour qu’elles puissent s’adapter en un clin d’oil à la révolution des rôles attribués à chaque sexe depuis des décennies.

« Les femmes qui travaillent dans des métiers non traditionnels ne savent plus très bien à quel « modèle » se vouer, remarque la psychologue Danielle Bourque. Le marché de la consommation récupère souvent ce malaise en l’orientant vers la quête d’une minceur idéale. » À son avis, les féministes n’ont peut-être pas encore saisi l’ampleur du problème que vivent les nombreuses femmes en rupture avec leur corps, car les recherches dans ce domaine se limitent trop souvent à certaines spécialités, la psychologie, par exemple. Danielle Bourque voit quand même une lueur d’espoir pour toutes les obsédées ordinaires du régime amaigrissant qui se désolent de ne pas ressembler aux jeunes top modèles. L’industrie de la mode et même de nouveaux magazines de facture luxueuse qui apparaissent sur le marché mettent en valeur des corps féminins épanouis et bien en chair.

Anna Alexander, chercheuse à l’Institut Simone-de-Beauvoir, considère quant à elle que les femmes, loin de suivre aveuglément les diktats de la mode, font preuve d’inventivité et créent leur propre style. « Les jeunes filles bricolent avec les modèles proposés; elles empruntent un élément ici, un autre là. La thèse de Naomi Wolf est dépassée. Je crois plutôt que les femmes retrouvent une forme de pouvoir en se forgeant leur mode personnelle. » Ainsi, cette féministe convaincue considère l’engouement pour le perçage ou le tatouage comme une sous-culture à part entière qui permet à une partie de la population féminine de résister à la culture dominante de la mode.

« Bien sûr, reconnaît-elle, le standard de la femme jeune reste encore déterminant. Mais on nous offre de plus en plus une pluralité de modèles dans les émissions de télévision et la publicité: des femmes aux gros seins, corpulentes, de petit poids, et même des droguées. Je crois que, si nous disposons de représentations aussi diversifiées, le message dominant devient de plus en plus ambigu. »

Finalement, la confiance en soi et l’imagination demeurent sans doute les meilleures armes pour éviter le chant des sirènes susurrant que bonheur et beauté standard vont de pair. Comme si le prix de la réconciliation avec notre apparence passait par la prise de conscience que le corps représente bien plus qu’une simple enveloppe, modelable à souhait.

Les Sirènes de Rubens

Dans cette œuvre, Dominique Paul établit une relation entre les images de la femme véhiculées dans les magazines de mode contemporains et le corps féminin tel que l’a peint Rubens au XVIIe siècle. L’artiste s’intéresse aux archétypes dans notre culture médiatisée. Elle traite aussi de l’effet des nouvelles technologies sur la perception que les gens ont de leur corps et des possibilités de le façonner. « Un corps, dit Mme Paul, qui devient de plus en plus comme une image qu’on met en marché. »

L’artiste

Dominique Paul fait des arts visuels depuis 1993. Après une carrière comme informaticienne spécialiste en télécommunications chez IBM, elle est retournée sur les bancs d’école pour obtenir un baccalauréat en arts plastiques. Elle poursuit présentement des études de maîtrise en arts médiatiques à l’Université de New South Wales, à Sydney, en Australie. Mme Paul a participé à de nombreuses expositions, en groupe et en solo, au Québec, au Mexique et, en France, au Musée d’art contemporain de Lyon.

Pas dans ma cour

L’industrie de la mode demeure étrangement silencieuse devant la progression du nombre de personnes souffrant de troubles alimentaires, problème qui affligerait environ 5 % de la population. Et cela, même si des milliers de femmes se rendent malades chaque jour pour rendre leurs corps conformes à ceux que donnent à voir la publicité et les magazines. On semble en fait s’en remettre au libre arbitre des clientes et à leur capacité de faire la distinction entre l’image qu’elles voient sur papier et la réalité.

Marianne Trudel, une mannequin de 20 ans qui mène sa carrière au Québec et à l’étranger, est la première à constater que le résultat de son travail de présentation ne correspond pas forcément à sa véritable apparence. « Je ne me reconnais pas toujours sur les photos, explique-t-elle. L’image représente en fait un produit artistique; c’est l’œuvre du maquilleur qui redessine certains traits du visage, du photographe et de la mannequin qui essaie de mettre en valeur certains aspects du vêtement. » Musique forte ou langoureuse dans les oreilles, selon les poses à adopter, elle joue avec l’objectif comme une actrice avec la caméra, pour fournir à ses clients un cliché qui répond à leurs besoins.

Peu importe que la jeune femme vive à plein son rêve de petite fille en exerçant un métier glamour qui lui permet de voyager aux quatre coins du monde, elle garde une certaine lucidité par rapport à la profession. « Je ne veux pas virer folle et devenir maigre comme un clou ou avoir un look malade comme c’est la mode actuellement dans les grandes capitales où les filles semblent vraiment droguées, précise Marianne. Je fais quand même attention à mon corps. Après tout, c’est mon entreprise. » Plusieurs fois par semaine, elle s’astreint donc à un entraînement musculaire et cardiovasculaire de trois heures en alliant vélo, step et jogging et s’efforce de manger d’une manière équilibrée. Conserver une apparence de femme mince et musclée lui demande donc de faire preuve d’une vigilance constante, même si la nature l’a dotée de proportions agréables.

Bien qu’elle reconnaisse que les mannequins jouent un rôle dans la promotion de l’idée de minceur, elle refuse de porter quelque responsabilité que ce soit dans la frénésie que mettent les jeunes filles à la rechercher à tout prix. « Les gens doivent faire la part des choses, comprendre que nous vendons un produit artistique, dit-elle. Je me contente de m’adapter aux volontés des clients. » De son côté, Richard Simons, gérant de la mise en marché chez la Maison Simons, a l’air surpris qu’on lui pose une question pareille. « Notre rôle, c’est de présenter la mode pour que les femmes puissent être à leur meilleur, précise-t-il. Si je ne le fais pas, les consommatrices iront ailleurs. »

Selon cet homme d’affaires, l’anorexie ou les troubles alimentaires relèvent vraiment du domaine privé, du choix personnel, et la mode n’a que peu à y voir. Bien sûr, il reconnaît que les vêtements tombent mieux sur une personne mince, en indiquant du même souffle qu’il choisit les mannequins essentiellement pour leur personnalité et l’impression qu’elles dégagent. « C’est surtout l’harmonie des proportions qui compte plutôt que les mensurations ou la taille. » Son explication laisse perplexe. Surtout lorsqu’il précise qu’aucune femme qui porte les vêtements que vend Simons n’habille du 10 ans, et qu’il a parfois de la difficulté à trouver des échantillons pour une de leurs mannequins-vedettes, particulièrement petite.

« C’est vrai qu’on revient vers des jeunes femmes du genre Twiggy dans les années 60, remarque Claude Roussel qui dirige l’agence de mannequins Les Muses, de Québec. Les lignes très épurées des vêtements tombent mieux sur des filles sans hanches, ni trop de courbes. » Depuis quelques années, les adolescentes de 14 ou 15 ans, aux membres graciles et au bassin encore effacé, font en effet une entrée remarquée sur les estrades des défilés ou dans les pages des magazines de mode. Un phénomène, d’après le directeur de l’agence Les Muses, qui ne serait pas étranger à l’intérêt des stylistes pour l’aspect androgyne. Claude Roussel se fait rassurant. Il estime que la moue boudeuse et les airs blasés des nymphettes qui nous narguent du haut de leur crise d’adolescence mal digérée ne s’avéreraient qu’une mode passagère.

Rien de nouveau sous le soleil

Les femmes bien en chair, qui se désolent devant leur miroir en se comparant aux mannequins émaciées en vogue, ont parfois tendance à regretter de ne pas avoir vu le jour à cette époque bénie où les formes bien rebondies tenaient le haut du pavé. Il serait naïf pourtant de croire que les conventions ne pesaient pas alors de tout leur poids sur certaines mensurations à respecter. Des normes précises donnent d’ailleurs de claires indications sur la place dévolue aux femmes dans la société. Petite exploration dans les siècles derniers sous la houlette de Philippe Perrot, auteur de l’ouvrage Le travail des apparences : le corps féminin XVIIIe-XIXe siècle (Éditions du Seuil, 1984, collection Points Histoire).

Ainsi, au XVIIIe siècle, la matrone opulente et majestueuse impose sa personnalité à la cour de Louis XV. Elle glisse d’idylles en amourettes entre les courtisans poudrés et enfarinés qui perçoivent déjà leur fin prochaine à l’aube de la Révolution française. L’époque de la décadence de la noblesse se caractérise par une abondante utilisation d’artifices. Par la magie du fard, jeunes et vieilles se voient ainsi dotées d’un masque identique.

En même temps qu’ils perdent tous les jours un peu plus de leur pouvoir politique, les nobles n’ont de cesse de se distinguer du bas peuple. L’embonpoint clame ainsi clairement qu’une femme a accès à une nourriture abondante, alors que les famines sont chose fréquente, et sa taille prise dans un corset lui donne une allure altière. Une attitude encore renforcée par le port de talons hauts qui l’élève au-dessus des travailleurs, courbés sous leur fardeau. Pour bien indiquer que les dames n’ont pas à trimer au champ, sous le soleil, elles s’enduisent la peau d’un mastic blanc qui dissimule la moindre trace de hâle. Sans perdre de vue que cette épaisse couche de pommade cache les trous laissés sur l’épiderme par la petite vérole et la syphilis, des maladies qui ravagent les cours européennes à l’époque. Par ailleurs, une véritable passion érotique entoure les pieds menus qui, par leur délicatesse, témoignent du peu d’usage qu’en fait leur propriétaire, toujours alanguie sur sa bergère ou son canapé.

Dans cette société extrêmement codifiée, le maquillage lui-même devient porteur de messages. Les mouches, ces grains de beauté que les femmes s’appliquent sur le visage, portent des noms lourds de sens. Placées sur le nez, elles s’appellent des effrontées, tandis qu’on les qualifie d’assassines sur l’œil, de baiseuses au coin de la bouche ou de discrètes sous la lèvre inférieure.

Avec l’avènement de la bourgeoisie triomphante au XIXe siècle, les normes vestimentaires et esthétiques féminines évoluent. Évincées de la vie publique, les épouses doivent surtout mettre en avant leurs habiletés maternelles. La taille fine, oppressée par les lacets du corset, fait donc ressortir l’ampleur de la gorge nourricière et la largeur d’un bassin accueillant pour la descendance. Une largeur encore accentuée grâce à l’utilisation d’un panier ou d’une crinoline. Ensevelie sous les étoffes qui visent à mieux arrondir ses formes, la femme devient donc une ode vivante à la maternité. Les garçonnes, qui s’aplatiront les seins dans les années 20, désiraient-elles avant toute chose se débarrasser de l’image de la femme qui trouvait son unique épanouissement dans l’éducation de ses enfants?

Obsession minceur

Mourir de faim dans une société dite riche peut sembler le comble de l’absurde. Pourtant, chaque année, des dizaines de jeunes filles anorexiques décèdent au Canada, la plupart du temps à cause d’arrêts cardiaques soudains provoqués par leur faible poids. Des milliers d’autres subissent les conséquences de régimes alimentaires draconiens. Leur cycle menstruel se dérègle, certaines souffrent d’ostéoporose et de ralentissement de leur croissance, d’un manque de concentration et de mémoire. D’aucunes voient leurs cheveux tomber ou leur peau se détériorer.

Selon les statistiques, 1 % des jeunes Canadiennes se considéreraient comme de véritables anorexiques, 2 %, comme des boulimiques, tandis que de 7 à 8 % ont un rapport obsessionnel en ce qui touche la nourriture. Pour les anorexiques, la maîtrise de soi et le succès se traduisent par une recherche presque compulsive de la minceur. Une quête d’absolu qui fait dire à certains spécialistes que des saintes catholiques très ascétiques, telles que Thérèse d’Avila, auraient tout simplement souffert d’anorexie.

« Dans une société où l’on valorise la minceur, il n’y a rien d’étonnant à ce que le malaise dont souffrent ces jeunes filles se vive par l’intermédiaire de leur corps », reconnaît Carole Ratté, psychiatre au Centre hospitalier de l’Université Laval. Depuis quelques années, elle a vu passer des centaines d’anorexiques dans son cabinet. Sa première prescription : reprendre confiance en soi. Car c’est souvent l’estime d’elle-même qui leur manquerait le plus. « Bien des jeunes femmes que je reçois ont des diplômes en architecture, en actuariat ou en droit. Mais, très fréquemment, elles ne peuvent exercer leur profession, parce qu’elles hésitent trop à prendre des décisions et se montrent incapables d’assumer leurs responsabilités. »

Souvent issues de milieux aisés, qui prônent la réussite sociale, les anorexiques souffriraient d’un excès de conformisme. Plus influençables que la moyenne, elles s’identifient assez facilement aux critères de minceur et de beauté qu’elles confondent souvent avec le rendement scolaire ou autre. Juguler son corps, maîtriser jusqu’à l’extrême son poids deviennent aussi des moyens d’exercer un certain pouvoir dans une famille où, parfois, les parents étouffent leurs enfants dans un cocon trop protecteur. « Je n’en peux plus d’entendre mes patientes proclamer que leur mère est leur grande amie, s’exclame Carole Ratté. Pour les parents, la meilleure prévention possible contre l’anorexie consiste peut-être à laisser les jeunes se découvrir eux-mêmes, même si cela ne correspond pas forcément à leurs attentes. Il faut savoir faire le deuil de l’enfant idéal. »

Les revues qui mettent en vedette des mannequins émaciées ou certaines disciplines artistiques telle la danse, qui valorisent les jeunes filles vraiment maigres, jouent évidemment un rôle dans la propagation de l’anorexie. Toutefois, la psychiatre signale d’autres facteurs comme les changements très rapides des rôles dans la société. Les anciennes valeurs liées à la beauté et au pouvoir d’attraction des femmes ont en effet tendance à se télescoper avec les nouvelles, davantage axées sur la réussite. Pour certaines jeunes filles, moins sûres d’elles, la difficulté à définir leur identité se traduirait par un rapport conflictuel avec la nourriture.

Pour Edward Shorter, professeur d’histoire de la médecine à l’Université de Toronto, l’anorexie traduit avant tout un désordre psychologique. Il établit d’ailleurs un lien entre l’augmentation importante du nombre de jeunes filles atteintes depuis une vingtaine d’années et la vague de paralysies hystériques qui caractérisaient les jeunes femmes du siècle dernier. « Les premiers diagnostics liés à l’anorexie remontent à 1873, indique-t-il. Mais ce n’est qu’au XXe siècle, et surtout après 1960, que cette maladie se répand comme une épidémie, alors qu’on en parle de plus en plus. » Même si le chercheur ne nie pas l’existence de l’anorexie, il constate que de nombreuses jeunes filles en intègrent inconsciemment les symptômes à la lecture de très nombreux articles ou de mises en garde sur le sujet. À l’entendre, les parents ont donc tout intérêt à essayer de prévenir les désordres psychologiques de leurs adolescentes, plutôt que d’appréhender qu’elles ne deviennent anorexiques.

La prêtresse du culte des muscles

La Québécoise Dayana Cadeau, numéro 11 mondial dans sa catégorie musclée, possède un attribut de taille pour devenir la prêtresse du culte des muscles : la conviction. Quand elle regarde son corps dans la glace, elle ne contemple pas seulement un reflet que certains jugent difforme ou d’autres particulièrement beau : elle y voit le résultat de dix ans de labeur.

Dès l’instant où l’on rencontre la jeune culturiste, sa présence musculaire assomme un peu, dérange même par son incongruité. Mais, au bout d’une heure d’entretien dans un gymnase où des miroirs reproduisent les silhouettes à l’infini, c’est l’intervieweuse qui se sent hors norme.

L’entraînement physique donne un pouvoir particulier si l’on pousse l’exercice plus loin que la moyenne : celui de sculpter son apparence. « Chaque fois que je me présente à une compétition internationale, j’ai amélioré tel ou tel aspect que le jury m’avait souligné précédemment, remarque fièrement la culturiste. Cette année, par exemple, j’ai beaucoup travaillé mes abdominaux et le haut de mon dos. » À six mois d’un concours qui l’amènera à affronter les meilleures culturistes mondiales, Dayana commence à s’entraîner progressivement.

Plus que l’énergie déployée à se forger une silhouette qui satisfasse l’oil hyper critique des juges, c’est l’incroyable discipline de fer à laquelle elle se plie qui surprend. Ni sucre, ni graisse dans son régime alimentaire. Aucune sortie avec des amis autour d’une bière, ni au restaurant : il faut se coucher tôt. Mais surtout, torture suprême pour les non-initiées, trois jours sans rien boire avant la compétition, pour que la peau déshydratée mette en valeur ses muscles chèrement modelés. « Parfois, certaines s’évanouissent durant le concours, car il fait très chaud sous les projecteurs, précise placidement la jeune femme. Et je peux vous dire que, sur scène, ça paraît celles qui ont fait leur devoir et qui n’ont pas mangé une seule barre de chocolat durant tout leur entraînement! »

Malgré sa masse musculaire déroutante, cette sportive convaincue, professeure d’aérobique dans la vie, se considère encore comme très féminine. Elle a toujours ses cycles menstruels, contrairement à de nombreuses autres culturistes qui subissent des dérèglements hormonaux, à cause parfois d’un entraînement excessif ou souvent à la suite de l’usage de drogues, tels les stéroïdes. « J’ai la chance d’avoir une bonne poitrine, des hanches étroites, une belle rondeur de muscles. Ce sont des éléments que les juges apprécient, indique Dayana Cadeau. Je refuse de me développer comme un homme. » Par ailleurs, quant aux limites au-delà desquelles elle pourrait mettre sa santé en danger, la culturiste demeure vague. On comprend tout au plus qu’elle veut s’entraîner pour être « belle jusqu’à un certain point », sans savoir jusqu’où exactement la conduira sa passion pour la sculpture humaine.

En complément d’info

Nombre de chirurgies esthétiques pratiquées aux États-Unis : chaque année, plus de 272 900 personnes passent sous le bistouri.

  • 29 072 exfoliations chimiques 35 927 « refaçonnages » du nez
  • 32 283 remodelages faciaux 27 052 injections de collagène
  • 10 053 remodelage mammaires 39 247 gonflages mammaires
  • 16 829 suppressions de bourrelets
  • 31 400 « liftings » fessiers
  • 51 072 liposuccions

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre