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Robertine Barry est la première femme au Québec à gagner sa vie comme journaliste. L’audacieuse intellectuelle défend ouvertement ses idées féministes dans le Québec résolument patriarcal de la fin du XIXe siècle. Quitte à soulever l’ire des bien-pensants et de l’élite cléricale. Portrait d’une libre-penseuse d’avant son temps qui a ouvert aux femmes le monde du journalisme.

« Patience, […] je rêve, tout bas, que les générations futures voient un jour, dans ce vingtième siècle qu’on a déjà nommé « le siècle de la femme », qu’elles voient, dis-je, des chaires universitaires occupées par des femmes. »

Si elle avait pu voyager dans le temps et arpenter les couloirs des universités d’aujourd’hui, Robertine Barry se serait réjouie de son esprit visionnaire. Elle pourrait même esquisser un sourire de contentement à l’idée que ses chroniques revendiquant l’éducation pour les filles n’ont pas été des coups d’épée dans l’eau.

De son poste d’observation privilégié pour une femme de cette époque — celui de chroniqueuse à La Patrie dès , l’un des plus importants quotidiens montréalais du temps —, Robertine Barry insuffle une nouvelle dimension à la presse en s’intéressant à la condition féminine. Il faut dire que la presse québécoise est alors en pleine transformation. Le journal d’opinion, à faible tirage et réservé à une élite, fait place au premier média de masse, le journal d’information. La presse se démocratise et peut compter sur une plus large clientèle. Parmi elle, les femmes.

Dirigé par son fondateur, Honoré Beaugrand, La Patrie est le premier à intégrer une femme à son personnel de rédaction. Sous le pseudonyme de Françoise, Robertine publie, chaque semaine, durant près de dix ans, sa « Chronique du lundi ». À partir de , elle dirige la page féminine hebdomadaire, « Le Coin de Fanchette », dans laquelle, en plus de ses articles, elle répond aux lettres des lectrices.

Sans relâche, la chroniqueuse exige pour les femmes le droit à une instruction universitaire et l’accès aux professions libérales. Femme de caractère et déterminée, elle prône la création d’un ministère de l’Instruction publique, ce qui a le don d’agacer le pouvoir en place, en particulier le clergé. Peu de féministes de son temps ont d’ailleurs osé critiquer l’institution religieuse. Et pourtant, en , elle proteste quand, sous la pression de Mgr Bruchési, son article sur la question de l’instruction obligatoire est censuré.

Rebelle dans l’âme, et parce qu’elle estime que ses contemporaines sont exploitées, Robertine défend vigoureusement les droits des femmes. Parfois, devant le peu de cas qu’on accorde à leurs demandes, elle s’exaspère : « Si on voulait, une bonne fois, prêter l’oreille à nos justes demandes, on trouverait bientôt que nous ne voulons, dans le régime social, que la part qui regarde spécialement la femme […], mais non, on discute, on s’emballe, on crie que nous voulons détruire la famille et le foyer, que sais-je encore? »

Elle-même célibataire et fière de son indépendance — « Je ne suis pas de celles qui considèrent le mariage comme le but vers lequel doivent tendre les plus nobles efforts de toute une vie », écrit-elle dans son journal personnel —, Robertine Barry sait pertinemment que l’émancipation des femmes passe d’abord par l’amélioration de leur condition économique. Elle encourage donc les femmes, célibataires ou non, à gagner elles-mêmes leur vie.

Ce n’est pas que les courtisans se faisaient rares. Au contraire, Robertine en est venue à un cheveu près de se marier, et puis elle aurait pu vivre une belle passion avec le poète Émile Nelligan qu’elle a contribué à faire connaître. Dans ses rêves d’idéal, le jeune poète tourmenté s’est en effet épris de cette amie de sa mère, de seize ans son aînée. Devant le refus de celle-ci qui ne consent qu’à une « amitié littéraire », Nelligan compose le poème À une femme détestée et le lui dédie.

Bien qu’elle s’intéresse particulièrement au sort réservé aux femmes dans la société, Robertine Barry dénonce toutes les injustices et revendique de meilleures conditions de vie pour les démunis. Elle réclame l’amélioration de la condition ouvrière, la fondation de crèches pour les enfants et des centres d’accueil pour les vieillards.

Fine observatrice de la société, les petites tracasseries de la vie quotidienne retiennent aussi son attention. Son style est simple, direct et ne manque pas de piquant comme en fait foi cet extrait d’un article portant sur le mauvais état des rues de Montréal. « Dites donc un peu, M. le Rédacteur, si j’écrivais que la ville de Montréal ressemble à l’enfer, parce qu’elle aussi semble pavée de bonnes intentions, croyez-vous qu’il y aurait libelle, et que Belzébuth me traduirait devant ses tribunaux correctionnels? »

Très populaire, Robertine tient salon et s’avère une personnalité montréalaise bien en vue. On l’apprécie pour son franc-parler et son sens de la répartie, doté d’un humour certain. À preuve, la réponse qu’elle fit un jour à un officier français au cours d’une réception soulignant l’inauguration du monument Champlain à Québec. En lui donnant une vigoureuse poignée de main, celui-ci lui demanda de quelle région elle était originaire. Elle répondit sans hésiter : « Des Escou… mains. » L’officier comprit et parut, dit-on, vexé. À l’un de ses confrères à La Patrie qui lui fait remarquer, d’un air satisfait, qu’il a gagné ses élections, elle réplique : « Rien de surprenant, le cimetière a si bien voté », faisant allusion aux procédés douteux du processus électoral. Et, dans une chronique où elle raconte sa visite chez une guérisseuse, elle conclut qu’elle a bel et bien été guérie… de sa curiosité.

Robertine mène une vie trépidante. Confiante en sa robustesse, elle a coutume de lancer : « J’éprouve toujours une certaine gêne à demeurer dans le voisinage des médecins; je crains que ma mine de bonne santé leur fasse l’effet d’une insultante provocation. » Excellente communicatrice, elle donne de nombreuses conférences et en profite pour exposer ses idées féministes. En , elle est la première femme à prendre la parole devant les membres de l’Institut canadien de Québec. Elle y parle de Carmen Sylva, nom de plume de la reine de Roumanie, femme au destin remarquable qui, d’institutrice et de conférencière dans les écoles, devint souveraine.

Ouverte sur le monde et infatigable voyageuse, Françoise fait de nombreux séjours en Europe et aux États-Unis. Elle prend plaisir à relater ses voyages dans ses chroniques. En , le gouvernement canadien la délègue à l’Exposition universelle de Paris. Le Conseil national des femmes du Canada y présente l’ouvrage Les Femmes du Canada : leur vie et leurs œuvres, auquel elle a collaboré. À cette occasion, elle assiste aussi au Congrès international des femmes. En , elle représente de nouveau le gouvernement canadien à l’Exposition internationale de Milan.

Au début de , la maladie ralentit ses activités, et elle est hospitalisée d’urgence à l’hôpital Victoria pour y faire soigner une typhoïde aggravée d’une pneumonie. Elle y restera deux mois. L’aventure lui laissera une lésion au poumon gauche. Sa convalescence achevée, Robertine se sent prête à réaliser de nouveaux projets. Elle quitte La Patrie et publie une sélection de ses « Chroniques du lundi », portrait animé de la vie d’une époque. Elle poursuit son œuvre journalistique et fonde, en , Le Journal de Françoise, dont la devise est Dire vrai et faire bien. Ce bimensuel s’intéresse et s’adresse d’abord aux femmes. La littérature y tient une place de choix. On y trouve, entre autres textes, ceux de Laure Conan, dont elle fut la première à reconnaître le talent, et de Louis Fréchette.

Surmenée, elle doit cependant suspendre la publication de son journal en . Sa santé est encore compromise et le médecin lui suggère un voyage. Elle se rend en Europe pour une dernière fois et, à son retour, ragaillardie, commence une nouvelle carrière — le premier ministre Lomer Gouin l’a nommée inspecteur (sic) du travail féminin des établissements industriels. Mais cette occupation ne sera que de courte durée. Elle tombe malade, et en quelques jours, c’est la fin. Elle meurt d’une congestion cérébrale le , au mitan de sa vie, à 46 ans.

L’année suivant sa mort, la ville de Montréal nomme en son honneur la rue Robertine-Barry. Et, depuis , l’Institut canadien de recherches sur les femmes (ICREF) décerne le prix Robertine-Barry au meilleur article ou à la meilleure chronique féministe.

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