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Lori Saint-Martin sonne le glas d’une certaine nostalgie du féminisme des et propose le concept inédit de métaféminisme. Incursion dans l’univers mythique d’une professeure de théorie littéraire et d’études féministes au Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal, auteure de Contre-voix : essais de critique au féminin.

La Gazette des femmes : Dans Contre-voix, vous mettez en avant le concept de métaféminisme. Vous décrivez par ce terme des préoccupations féministes qui ne s’expriment plus comme dans la littérature des . Une littérature féminine postféministe, en somme.

Lori Saint-Martin : Surtout pas. Le terme postféminisme est trompeur et démobilisateur. Il pose le féminisme comme une espèce d’anachronisme qui appartient à une époque révolue dont il ne resterait rien ou presque. Or, comme le signale l’écrivaine Toril Moi, un véritable postféminisme est impossible sans un postpatriarcat. Et on est encore loin du compte. Cela dit, il faut reconnaître que l’écriture au féminin a bien changé depuis . C’est pourquoi je parle de métaféminisme pour décrire un féminisme qui a non seulement survécu, mais qui s’est naturellement intégré à l’écriture des Québécoises.

Comment avez-vous ressenti la nécessité de décrire cette nouvelle réalité?

J’en avais assez d’une certaine nostalgie du féminisme bouillonnant de cette époque héroïque. « Que reste-t-il de ces beaux combats? », pensent de nombreuses femmes désabusées. Comme si on avait fait un beau rêve dont il ne subsisterait rien. Pourtant, les ont produit des femmes qui, aujourd’hui, sont pleines d’une assurance nouvelle et, chez les auteures, une expression différente des explorations féministes. C’est une certaine approche en vogue il y a quinze ou vingt ans qui a disparu, pas le féminisme.

… qui s’exprime maintenant dans les œuvres métaféministes.

Voilà. Les thèmes féministes ne constituent plus nécessairement les principaux sujets des livres, mais on les y trouve. Toutefois, ils sont présentés de façon différente, souvent avec humour ou ironie ou encore au moyen d’une histoire personnelle plutôt que collective.

Vous citez, à cet égard, Le sexe des étoiles de Monique Proulx.

C’est un bel exemple de métaféminisme. Le personnage central est une transsexuelle, une femme qui a été jadis un homme. Par son entremise, Monique Proulx pose des questions fondamentalement féministes : sommes-nous hommes ou femmes par notre corps ou notre esprit? Reconnaît-on une femme à ses seins, à son langage, à ses talons hauts? D’autres auteures posent dans leurs fictions la question des rapports avec les hommes, de la relation avec les autres femmes ou avec une société encore largement favorable aux hommes. Tout y est, sauf le ton combatif, revendicateur.

Sauf, également, la facture un peu obscure des écrivaines féministes des . Certaines œuvres de porte-étendards du féminisme comme Nicole Brossard, Jovette Marchessault ou Louky Bersianik n’étaient pas d’un abord facile pour la lectrice moyenne. De sorte qu’on a eu un moment l’impression qu’elles s’adressaient à un public intellectuel restreint.

Ces femmes tentaient de s’approprier le langage, d’inventer littéralement un « parler femme » libéré de l’empreinte de millénaires de domination masculine. Forcément, ça passait par une littérature plus éclatée, plus expérimentale. Mais il n’y avait aucun snobisme littéraire chez ces auteures. Elles exploraient les possibilités du langage et accomplissaient un travail qui devait être tenté, bref elles préparaient le terrain pour celles qui suivraient. Les écrivaines d’aujourd’hui, qui pratiquent souvent une littérature proche du vécu, plus abordable, doivent beaucoup à ces pionnières.

Dans le chapitre intitulé Mise à mort de la femme et « libération de l’homme », vous fissurez trois monuments de la littérature québécoise nationaliste : Le couteau sur la table, Trou de mémoire et Jos Connaissant, respectivement de Jacques Godbout, d’Hubert Aquin et de Victor-Lévy Beaulieu. La critique que vous en faites est plutôt dure pour ces auteurs, non?

Mais, ils le sont, eux, envers les femmes dans leurs écrits. J’ai toujours ressenti un malaise — et mes étudiantes me font part du même trouble — devant ces trois livres qu’on nous donne à étudier comme autant d’œuvres remarquables et authentiquement québécoises. Les héros de leurs romans, dit-on, symbolisent tous, à divers degrés, le Québécois dans sa quête nationaliste. Mais ces trois hommes doivent-ils nécessairement perpétrer, dans leur démarche, le meurtre d’une femme? Car, c’est bien ce qui se passe dans ces histoires. Le héros de Godbout tue son amie anglophone, et le Jos Connaissant de Beaulieu pousse la haine et le désir de sa Marie jusqu’à la violence physique. Quant au roman d’Aquin, on y lit que la protagoniste du roman jouit du viol… avant de périr plus loin sous les coups du héros.

On pourrait objecter à ces critiques que le meurtre dans ces fictions n’a qu’une fonction symbolique et qu’il ne cherche pas tant à faire mourir une femme qu’à représenter un passage ou un acte libérateur.

Lorsqu’il y a une pareille convergence dans trois œuvres — ce ne sont d’ailleurs pas les seules —, on ne peut plus faire abstraction du sexe des personnages tués ou violentés. Il est évident que les héros accomplissent un acte libérateur. Mais pourquoi doivent-ils s’affirmer aux dépens des femmes? Tout se passe comme si, au lieu de s’attaquer au véritable oppresseur qu’est le colonisateur, on se retourne vers quelqu’un de moins menaçant, la femme.

Quelle lecture cela suggère-t-il du discours nationaliste d’alors?

Les relations malsaines entre les sexes que ces œuvres révèlent ne sont peut-être pas étrangères au constat d’échec permanent auquel renvoie sans cesse le roman nationaliste. Comment, en effet, se libérer lorsqu’on se fait tortionnaire?

Le chapitre II de votre livre s’intitule La littérature féminine peut-elle changer le monde? Au fait, le peut-elle?

Au fond, il faudrait commencer par se demander si l’écriture peut changer les choses. Comme je suis professeure de littérature, je crois que oui. Elle crée une vision du monde. Et si on y adhère, on change sa perception. Et ça, ça change le monde. L’écriture féminine est riche de nouvelles facettes de la réalité. En ce sens, elle demeure une parole révolutionnaire, car elle déplace le propos, modifie les perspectives. Porteuse de valeurs différentes, plus humanistes, elle pourra contribuer à rendre ce monde plus vivable.

N’est-ce pas là poser un peu trop facilement que les femmes réussiront là où les hommes ont échoué en supposant qu’elles sont fondamentalement « meilleures »?

Je ne crois pas à une supériorité « naturelle » ni des femmes ni des hommes. Cela dit, les femmes ont le grand mérite, en raison de certaines expériences passées, de pouvoir apporter du nouveau au moment où le monde en a furieusement besoin. Mais la nature humaine étant ce qu’elle est, l’expression révolutionnaire des femmes comporte toujours le risque de porter des « tyranes » sur les trônes des tyrans ou de transformer les femmes en hommes qui adhèrent aux mêmes valeurs qu’eux en occupant postes et fonctions de la même façon. Ce serait tragique, car on aurait alors manqué un tournant de l’histoire.

Votre livre ne fait pas que s’interroger sur l’avenir, il explore également les traces du passé à la recherche d’un mythe bien à nous, la Corriveau, que vous situez dans le contexte plus large d’une réhabilitation féminine de la figure de la sorcière.

Vous avez raison de parler de mythe, car la Corriveau a joué chez nous le rôle d’une figure mythique de première importance. Elle fut un temps le prototype de la mauvaise femme, de la sorcière. Puis elle est devenue pour les féministes une représentation de la femme rebelle et indépendante qui se révolte contre la domination masculine. Les féministes d’Europe et des États-Unis ont retracé l’histoire de centaines de milliers de femmes qui ont été portées au bûcher. Nous avons notre Corriveau. Le plus fort de l’histoire, c’est que les recherches ont démontré que le mari qu’on l’accusait d’avoir tué la battait. On aurait voulu l’inventer qu’on n’aurait pas fait mieux.

Mais elle a existé précisément. Que devient la véracité historique dans tout ça?

La Corriveau révoltée, anti-patriarcale des féministes, n’a pas plus de réalité historique que celle de Philippe Aubert de Gaspé qui, dans Les Anciens Canadiens, en faisait une femme qui pactise avec le diable. C’est bien pour cela qu’elle est devenue un mythe.

Et presque une martyre de la cause féministe.

En fait, la sorcière est une figure si riche qu’elle cristallise plusieurs symboles en elle. Elle représente la victime de la société patriarcale qui forçait une femme à rester avec un mari violent sous peine de rejet social et de misère matérielle. La sorcière évoque la folie : démence de la femme piégée, oui, mais également folie libératrice de celle qui brise ses entraves. Elle symbolise aussi, dans les textes féministes, la résistance politique et la maîtrise de la fertilité, car beaucoup de sorcières étaient en fait des sages-femmes ou des guérisseuses. Mais l’importance de la Corriveau — et des sorcières en général — réside surtout dans le fait qu’elle est pour les femmes une figure puissante qu’elles peuvent situer dans l’histoire, une histoire écrite par les hommes, et qui les met en scène.

Vous analysez le thème de la prostituée dans la littérature de la même façon, soit une figure féminine honnie par les hommes et réhabilitée par les féministes.

À la différence que la prostituée est beaucoup plus délicate à récupérer. Certaines féministes y voient le prototype de la femme indépendante ou même puissante par sa domination des hommes au moyen de la fascination du sexe. Pour d’autres, elle est l’image même de l’aliénation et de l’avilissement. Victime ou révoltée, elle est un emblème de la femme dans la société patriarcale. Dans les œuvres écrites par des hommes, par contre, les prostituées ne sont que prétexte à aborder la femme et son sexe de façon morbide ou dévalorisante.

Vous consacrez un chapitre au discours médiatique sur les nouvelles technologies de la reproduction. Nous voilà un peu loin de la littérature…

Oui et non, car nous sommes toujours dans le domaine des mythes. Les sciences de la reproduction donneront lieu à des monstruosités faute d’une lecture lucide des mythes qui les entourent. Le seul vocable de nouvelles technologies de la reproduction est tristement révélateur. On dirait un slogan publicitaire pour vendre une nouveauté, la sacro-sainte technologie qui lave plus blanc. Pour le reste, on se croirait dans une mauvaise histoire de science-fiction. On est pourtant dans la réalité, et ce sont les femmes qui vont en faire les frais. Il faut de toute urgence que cessent les abus perpétrés surtout par des hommes qui bricolent le vivant et tentent de s’approprier la maternité avec la froide brutalité de la raison scientifique et, surtout, économique. Car les sommes en cause sont énormes.

Et quels sont les mythes sur lesquels reposent les technologies de la reproduction?

Parmi les plus insidieux, on trouve le médecin-Dieu et l’enfant-produit. Le second est un produit vicié du capitalisme. Si on en a les moyens, on peut se procurer la maternité comme n’importe quel autre bien de consommation. Quant au médecin-Dieu, le prestige qui entoure la science en général et la profession médicale en particulier laisse une marge de manœuvre trop importante aux praticiens. Avec les nouvelles technologies de la reproduction, ils deviennent des enchanteurs qui mettent les femmes enceintes grâce à leur savoir. Nombre d’entre eux jouent en toute inconscience dans les fantasmes millénaires de l’enfantement au masculin, de la domination de la vie jusque dans ses derniers secrets et de la paternité triomphante qui prend le pas sur la maternité. Dans cette histoire, la femme devient un réceptacle, un expédient. Elle est chosifiée et dépossédée de sa maternité. Voilà une question qui devrait préoccuper toutes les femmes, pas seulement celles qui font appel à ces technologies.

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