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Un regard dans le rétroviseur donne à voir un Québec d’il y a 25 ans pour le moins rétrograde. L’univers de la publicité cantonnait très souvent les femmes dans des activités de frotteuses au foyer. Les rôles féminins n’étaient guère plus valorisants dans les manuels scolaires où Léa lave la poupée, tandis que Léo répare le voilier. Et, en agriculture, les femmes cultivaient un jardin qui appartenait évidemment à un mari, à un père ou à un frère… De petits pas en pas de géantes, les acquis de l’égalité ont été gagnés grâce aux revendications des femmes, appuyées par des initiatives de l’État aussi originales que réussies.

Dans le fief de Monsieur Net

En , le Conseil du statut de la femme lança l’idée d’accorder le Déméritas annuel à l’annonce publicitaire jugée la plus sexiste par la population. La « distinction » alla alors à Monsieur Net pour le message télévisé mettant en scène une fillette toute à la joie de faire briller la salle de bain… que son frère avait laissée en grand désordre. Un peu interloqué de se voir attribuer le grand citron, le fabricant du produit effectua un sondage auprès de sa clientèle et s’aperçut qu’effectivement il avait intérêt à repenser sa stratégie et à déraciner les vieux clichés. Plus tard, la télévision renvoya au public l’image du même nettoyant ménager, utile cette fois à une famille dont chaque membre assumait sa juste part des tâches domestiques!

Dès la création du Conseil du statut de la femme, le nouvel organisme a été saisi rapidement de nombreuses plaintes à ce sujet. Il faut dire que l’on partait de loin. Il y a 25 ans, à en croire les messages publicitaires, les femmes n’étaient dans leur élément que s’il s’agissait de travaux ménagers, de cosmétiques ou de vêtements. Quand la réclame faisait appel à une femme, cette dernière était nécessairement guidée par un homme plus compétent qu’elle. Bien souvent, on avait affaire à des figurantes dans le genre décoratif, dont la tenue légère pouvait rehausser la valeur d’une voiture ou inviter à une quelconque destination de voyage…

Nous sommes en lorsque le Conseil du statut de la femme décide de sensibiliser les organismes gouvernementaux et les agences de publicité à la nécessité de mettre fin à cette pratique sexiste. Le Conseil convie d’abord l’Office de la protection du consommateur, la Commission des droits de la personne, des représentants de l’industrie et des groupes de femmes à se rencontrer pour explorer le phénomène auquel on « s’attaque » ainsi que les voies de solution. On en vient ensuite à établir un ensemble de règles en vue notamment d’empêcher les publicitaires de présenter un des sexes comme inférieur à l’autre ou comme simple objet dans la mise en valeur d’un produit. Ces règles précisent en outre que toute annonce doit refléter une conception égalitaire des rôles parentaux, sociaux et professionnels. Enfin, le Conseil poursuit son action et fait une étude fouillée portant sur la publicité sexiste au Québec et à l’étranger. Ne se contentant pas de participer à des salons de la publicité, il diffuse des messages… contre-publicitaires à la télévision et, volet très largement médiatisé, il remet bon an mal an ses Déméritas et Éméritas.

En , le concours prend fin. « Il devenait ardu de désigner des fautifs », explique Thérèse Mailloux, secrétaire générale du Conseil du statut de la femme. En quelques années, les créateurs avaient compris qu’il était peu payant d’aller à l’encontre de la réalité des femmes en tant que personnes responsables, autonomes, présentes dans tous les secteurs d’emploi. « Nous avions, par contre, beaucoup plus de choix pour les Éméritas! » Signe des temps, il semblait de moins en moins pertinent de déployer de l’énergie de ce côté, alors qu’ailleurs, dans le domaine des vidéoclips par exemple, on allait devoir se pencher encore sur la question des stéréotypes.

Qu’en est-il aujourd’hui? Selon Thérèse Mailloux, les mentalités ont nettement évolué. Mais la vigilance s’impose. « Le sexisme est parfois difficile à déceler, parce que beaucoup plus subtil et soutenu par l’humour qu’autrefois. »

Maman a pelé la patate, papa a bâti la maison

En , dans les écoles québécoises, les manuels scolaires délimitent le territoire des femmes à peu près de la même façon que dans la publicité: elles y sont sous-représentées, confinées dans des rôles secondaires, figées dans des attitudes stéréotypées. Voilà les conclusions auxquelles en arrive à l’époque le Conseil du statut de la femme.

À peu près au même moment, les résultats d’un sondage effectué auprès de sortantes du secondaire révèlent que seulement le quart d’entre elles estime important d’avoir des compétences en vue d’exercer un métier : les autres se préparent à demeurer à la maison pour fonder une famille. À partir de ces observations troublantes, le ministère de l’Éducation décide, dès , de mettre l’accent sur la formation professionnelle pour mieux aiguiller les jeunes. Mais comment aspirer à modifier des modèles quand, dans les écoles, les livres sont remplis de scénarios traditionnels? Il est donc temps de rajeunir le matériel didactique pour trouver des personnages, féminins et masculins, qui suggèrent des valeurs et des principes d’égalité.

C’est ainsi qu’en le ministère de l’Éducation ajoute une nouvelle phase au processus habituel d’approbation des manuels scolaires du primaire et du secondaire. Depuis, tous les ouvrages déjà scrutés sur le plan de leur conformité aux programmes d’études sont également examinés quant aux stéréotypes discriminatoires qu’ils véhiculent, y compris les considérations touchant le sexe, la race et les handicaps. Une grille d’évaluation est conçue à cette fin, et tout le matériel dit non périssable, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas un cahier d’exercices dans lequel l’élève écrit, est revu selon des normes précises. Y a-t-il autant de femmes que d’hommes dans tel livre d’anglais? Les femmes interviennent-elles en dehors des rôles traditionnels? Évite-t-on de camper l’un et l’autre sexe dans des émotions et des attitudes prétendues typiques? L’application d’une série de critères permet l’attribution d’un score, et l’ouvrage passe le test ou non. Dans ce dernier cas, l’éditeur doit remodeler son matériel à la satisfaction du Ministère, faute de quoi il ne peut être utilisé dans les établissements scolaires.

Ce fut le tollé que l’on imagine au début de l’implantation des nouvelles normes. « On nous a accusés de brimer la liberté d’expression! » Louise Roux, agente de recherche à la Condition féminine du ministère de l’Éducation, revoit le visage consterné des éditeurs auxquels on imposait de repenser la place des femmes dans leurs manuels. Depuis lors, la grille est connue et respectée.

Arrive-t-il encore que l’on refuse un ouvrage en raison de la présence des stéréotypes? D’après Gilles Allen, du Bureau d’approbation du matériel didactique du Ministère, un livre actuellement écarté pour ce motif est également presque toujours truffé de préjugés racistes et d’autres faiblesses majeures en matière de contenu. Bref, il est heureux de constater qu’à peu près seuls les projets de manuels scolaires jugés de piètre qualité véhiculent encore les stéréotypes sexistes dont on a réussi à débarrasser le matériel didactique.

« La ferme vaut ce que vaut la femme »

Vers , Adélard Godbout, premier ministre du Québec et agronome de surcroît, proclame que « la ferme vaut ce que vaut la femme. » La tournure manque certes d’élégance, mais la phrase illustre à tout le moins le rôle essentiel que jouent les femmes en agriculture. Les envolées politiques de l’époque n’ont toutefois pas pour effet d’améliorer le statut des travailleuses agricoles, presque invariablement « employées bénévoles » dans une entreprise qui demeure la propriété des hommes de la famille. C’est une injustice contre laquelle s’indigneront à maintes reprises des groupes de fermières, associations traditionnellement très soudées et militantes au Québec.

En , l’État se rallie aux positions exprimées par les agricultrices et modifie en conséquence son programme d’accès à la propriété: en vertu des nouvelles mesures, la prime de 15 000 $ versée aux personnes de moins de 40 ans qui « s’établissent », c’est-à-dire qui achètent une ferme, peut l’être aux conjointes qui détiennent au moins 20 % des parts de la ferme. Un détail qui a du poids, le programme a une portée rétroactive, les femmes étant en effet considérées comme « établies » dès lors qu’elles acquièrent leur dû même si, dans les faits, c’est le mari qui possède déjà la ferme.

Du jour au lendemain, quelques milliers de femmes peuvent faire valoir à leur mari que, s’il leur transfère une partie de la valeur de la ferme, l’entreprise s’enrichit instantanément de 15 000 $. Quatre ans plus tard, un programme semblable s’adressera aux conjoints et conjointes ayant plus de 40 ans.

« Cela a eu une portée immense! », reconnaît Élise Jacques, propriétaire depuis dix ans d’une ferme laitière et d’une érablière à Saint-Joseph-de-Beauce. De son côté, elle n’a pas eu le sentiment de ne rien posséder, car c’est elle qui a entraîné son conjoint dans l’aventure du rachat de la terre et des bâtiments de son propre père. Associés à égalité de parts, lui et elle sont cependant entourés de couples pour qui les programmes gouvernementaux ont signifié une importante redistribution financière. Et, dans beaucoup de cas, le partage ne s’est pas limité aux 20 % alors fixés.

Au quotidien, cela conférait enfin à la conjointe d’un agriculteur un droit de propriété, un statut d’actionnaire, une carte de productrice agricole et un droit de participation à des assemblées et à des activités. Bref, une reconnaissance concrète. « Et, comme ce changement est survenu avant la Loi sur le partage du patrimoine familial, la femme y gagnait en cas de séparation », souligne Élise Jacques.

« Il y a bien eu quelques réactions de machos… » Cette fois, c’est Michel Saint-Pierre, président de la Société de financement agricole, qui se rappelle l’attitude de certains fermiers à qui on forçait la main en versant une prime aux femmes. Comment refuser? Au-delà des vieux réflexes, il constate avec plaisir que le coup de pouce de l’État a réellement contribué à rattraper le temps perdu. À preuve, la hausse du nombre d’agricultrices s’explique surtout par les moyens légaux qu’elles ont mis en œuvre pour devenir officiellement partenaires de la ferme familiale — en , 4 800 en étaient propriétaires, tandis qu’aujourd’hui on en compte plus de 13 665. La majorité d’entre elles détiennent entre 20 et 50 % des actions de la ferme, alors que 40 % de la relève féminine est titulaire d’un diplôme d’études collégiales ou universitaires contre 23 % des hommes. Autre fait à noter : 1 675 des 35 990 entreprises agricoles du Québec sont dirigées exclusivement par une ou plusieurs femmes.

En dépit de ce virage, Élise Jacques conclut qu’il faut tout de même aux agricultrices une bonne dose de patience et d’humour pour faire reconnaître pleinement et entièrement leur statut. « Bien que nous vivions sur l’ancienne propriété de mon père, que les voisins m’aient toujours connue et que je sois agronome, les gens aux alentours parlent encore de chez nous comme de la ferme à Francis. »

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