Aller directement au contenu

Les chanteuses à texte : une espèce en « voix » d’apparition

par  et

Marie Lachance a été journaliste indépendante et rédactrice à la pige pendant plus de 20 ans. Historienne de l’art de formation et petite-fille d’une féministe de la première heure, c’est en 1998 qu’elle rédige un premier article pour la Gazette des femmes. En être aujourd’hui la rédactrice en chef lui fournit l’occasion de braquer les projecteurs sur les inégalités de sexes qui persistent toujours ; et d’apporter une modeste pierre à l’édifice du féminisme.

Jamais les auteures-compositrices-interprètes n’auront à ce point occupé la tête du palmarès et généré autant de profits dans l’industrie de la musique. Même qu’elles semblent maîtriser leur carrière mieux qu’avant et réussir à gravir les échelons de la chanson francophone en imposant leurs goûts musicaux avec des compositions en rupture pourtant avec les sacro-saints diktats commerciaux. La plupart à l’orée de la trentaine, ces filles témoignent d’une urgence de dire l’imaginaire des femmes. Leurs chansons que le public se met à fredonner et à faire siennes expriment une vision carrément féministe dans certains cas. Pleins feux sur un phénomène ascendant qui fait écho au mouvement américain du Girl Power.

« Il y a toujours eu des femmes qui ont pris la parole par la musique rock. Ce qu’il y a de nouveau depuis un an ou deux, ce sont leur nombre, leur succès au palmarès et leur rentabilité pour l’industrie. Je dirais même qu’actuellement ce sont les filles qui sont les plus intéressantes dans cette catégorie. » L’arrivée des chanteuses qui n’ont pas peur des mots et des notes est à ce point significative sur la scène musicale que la journaliste culturelle Louise Dugas, de l’hebdomadaire Voir-Montréal, n’hésite pas à la comparer à celle des groupes rock and roll des années 50 et 60. Son collègue Philippe Rezzonico, du Journal de Montréal, renchérit : « L’émergence des femmes dans l’industrie durant les années 90 est tellement marquante qu’elle est en train de définir cette fin de siècle autant que le progressif ou le punk l’on fait en d’autres temps. »

La radio fait plus que jamais entendre en rafale les chansons d’auteures-compositrices-interprètes. Les doublés et triplés féminins étaient impensables il y a à peine quelques temps; les directeurs de la programmation prétendaient que ceux-ci ennuieraient l’auditoire. Aujourd’hui, force est d’admettre que, loin de rebuter, la musique au féminin a la cote. L’équité des palmarès semble d’ailleurs influencer les habitudes des Nord-américaines qui sont pour la première fois plus nombreuses que les hommes à acheter des disques.

Cette popularité ne serait pas qu’une mode passagère, confirme André Lallier, directeur de Mutuelmusique, organisme qui gère les programmes musicaux de stations radiophoniques québécoises. « Un bloc de cinq chansons peut très bien laisser toute la place aux chanteuses. Quand c’est bon, c’est bon! Le sexe des interprètes n’est jamais un critère pour nous. C’est la qualité qui prime. Et je dirais que le partage du palmarès entre les gars et les filles s’équilibre. » La vague américaine du Girl Power (voir l’article « Chants de bataille ») y serait pour quelque chose, de même que la détermination nouvelle des chanteuses, leur prise de parole sans équivoque qui se traduit par des textes incisifs et l’évolution du style musical aux résonances rock plus audacieuses.

Le début d’un temps nouveau

Cette génération d’auteures, qui visent au succès comme jamais, jonglent avec des styles si variés que l’on ne peut y apposer l’étiquette d’un son féminin. Lynda Lemay, France D’Amour, Marie-Jo Thério, Lhasa De Sela, Térez Montcalm ou Judi Richards, pour en nommer quelques-unes, s’inspirent de genres musicaux des plus diversifiés. Malgré cet éclatement apparent, toutes ont un d’nominateur commun : une écriture intimiste qui puise à leur vision du monde.

Il aura fallu les influences du folk et du jazz pop américains pour que les chanteuses à texte soient en « voix » d’apparition. Sheila Nopper, collaboratrice au magazine féministe Herizons, de Winnipeg, fait remarquer que, depuis quelques années, les femmes sont effectivement plus enclines à raconter leurs histoires personnelles. Selon elle, cette façon de prendre la parole, dans l’indignation tout autant que dans la célébration, constituerait un acte de résistance qui leur fournit l’ultime occasion de rejeter les rôles socialement imposés. Une façon en quelque sorte de briser les barrières du silence.

Au Québec, Diane Tell et Francine Raymond, qui signent leurs textes et leurs musiques, ont été les premières à défricher le champ des auteures-compositrices-interprètes — exception faite de la Bolduc qui, devançant son temps, chantait les misères du peuple durant la crise.

Lynda Lemay est sans contredit la figure de proue de ces chanteuses qui composent leurs textes et leurs mélodies. Ses albums partent comme des petits pains chauds — son deuxième s’est vendu à plus de 200 000 exemplaires et lui a valu un disque double platine, tandis que son tout dernier lui en a rapporté un d’or. Et les Français, qui viennent de la découvrir, sont sous le charme de sa poésie. Même le Nouvel Observateur y a été d’une analyse socio-critique élogieuse en parlant de l’œuvre de « celle qui sait chanter des choses graves d’un air léger (…) et semble vouloir caresser, de la voix, de la main, toutes les souffrances du monde ». Un succès tout de même étonnant pour une douce voix sans trémolo, une musique sans artifice et des textes touchants de simplicité qui racontent ce qui se passe dans la tête des femmes — la chanson Les souliers verts, qui raconte l’infidélité de manière tout à fait désopilante, est inspirée d’une confidence de Denise Bombardier.

Mais ce qui surprend le plus du succès des chanteuses qui osent la plume, c’est que, en dépit de la franchise des mots qui exposent à tout vent des sujets aussi durs que le viol, l’euthanasie, les difficiles relations amoureuses ou encore la maladie, elles retiennent l’attention du public sans semer l’ombre du désespoir. Il ne faut tout de même pas croire que leurs textes sont tous autobiographiques ou empreints de lourdeur de vivre. Chacune raconte plutôt avec humour et gravité la condition des femmes.

Laurence Jalbert — Mots de femme

Dans cette lignée intimiste, le dernier album de Laurence Jalbert illustre un grand moment de la vie d’une femme qui persiste et signe. Avant le squall — l’expression qui signifie « avant la tempête » trahit ses origines gaspésiennes — laisse libre cours à la douleur de ses récentes épreuves, alors que la maladie a plané sur elle et sa fille et qu’elle a traversé une difficile rupture amoureuse. Les couplets de la chanson thème de cet album-bilan présagent d’une vulnérabilité mise à nue :

Pour les matins
Où je me sens comme un rien
Que le vent tient par la main
Les lendemains je me vois
Tout comme un matin
Dans un écrin
Où j’ai mis ma tête?
Où j’ai mis ma tête? […]

Dans l’espace
qu’occupe un moment
Me reste-t-il encore de la place
Pour un instant?

Quand je serai celle que je dois être
Dis, m’aimeras-tu autant?
Ce qu’il en coûte
La recherche et le doute
Voilà mon lot maintenant
C’est par où la mer?
C’est par où la mer?

Les chansons de celle qui revient de loin racontent ce que les tempêtes peuvent emporter d’illusions. « Ce disque-là, c’est plus que mes tripes. C’est moi tout entière, du bout des cheveux jusqu’aux orteils. Ça va tellement creux : c’est la racine de mes frissons », confie Laurence Jalbert dans une entrevue qu’elle trouve le temps d’accorder malgré l’horaire de fou que commande le lancement d’un nouvel album. « Ce qui me touche, je le dis avec mes mots, à ma manière. Je parle de ce que j’ai vécu, sans entrer dans les détails, parce que profiter de mes épreuves pour gagner de la popularité serait une atteinte à l’intelligence des gens. Il s’agit donc d’un disque dense en substance, mais je ne retourne pas dans la grande douleur. Je m’étonne même du recul avec lequel j’ai écrit mes chansons. »

Il lui en aura fallu du courage avant que les paroles qui trottaient dans sa tête deviennent les mots d’une chanson. Surtout que, dès qu’elle a commencé à écrire, la chanteuse a fait lire ses textes à un ami qui, ménageant ses encouragements, lui a répondu : « C’est juste pas pire » « J’ai aussitôt perdu confiance en moi. On a ce réflexe-là, les filles. » Maintenant qu’elle est engagée de pied ferme dans le métier d’auteure, Laurence Jalbert affiche ouvertement ses couleurs féministes. Au point de dédier une chanson de son dernier album, Mots de femmes, à ses prédécesseurs qui ont défriché sa place.

Moi je le dis avec des
Des mots de femme
Et j’veux plus jamais entendre
« Et puis après »
Oh! des mots déjà entendus
Des mots qui n’en pouvaient plus
D’entendre et entendre toujours
« Et après »

Des mots bien réfléchis
Des phrases bien gonflées
Comme ces ventres de femmes
Prêts à éclater
Et je lève la tête en hommage
À celles qui ont fait qu’aujourd’hui
Je l’ai ma place

Tout ce qu’on a pu subir
Tout ce qu’on peut endurer
Au nom de la beauté
Ou de la féminité
Et je baisse ma tête en hommage
En mémoire de celles
Qui l’ont défrichée ma place

Et je les entends rire
Je les entends penser
Ceux qui croient que je suis
De celles à exagérer
C’est de ma voix qui casse
Qui déraille
En mémoire de celles
Qui l’ont défrichée ma place

Sylvie Paquette — Être vraie

Ce n’est pas que toutes les chansonnières aient la fibre féministe en commun. Sylvie Paquette, pour sa part, se défend de vouloir véhiculer une idéologie quelconque. Pour elle, le besoin de prendre la parole se fait essentiellement introspection. « Il ne faut pas tenir compte des différences entre les gars et les filles. L’essentiel pour moi, ma motivation première, c’est de faire de la musique tout en restant moi-même. Et il faut être collée sur soi pour être vraie ». Pour elle, l’affirmation de soi se vit au-delà des mots. « Moi, ce n’est pas tant dans le discours que dans la musique que j’ai une approche personnelle. Dans cet univers propre à moi, j’impose mon intensité ».

Et cette musique semble plaire. Si elle promène depuis des années sa guitare et sa voix chaude d’un bar à l’autre, Sylvie Paquette s’est surtout fait connaître du grand public avec Oser, son succès de l’été dernier. Une composition qui lui a d’ailleurs valu le prix Félix-Leclerc (auteure-compositrice la plus prometteuse) en plus d’une nomination à titre d’interprète féminine de l’année au dernier gala de l’ADISQ. Au fil de cette chanson qu’elle cosigne avec Luc De Larochellière, la musique tout autant que les mots racontent les émotions et le désir impétueux d’oser être pleinement.

Ça fait des heures
Qu’on est ici
On parle de tout, de rien
Ça fait des heures
Qu’en fait je n’ai rien dit
Et tu regardes les gens passer
Et je regarde aussi
Tu me souris quand je passe la sortie

J’aurai dû oser
Jamais su oser…
C’est bien entendu

J’voudrais jamais plus
Dire des j’aurais dû
C’est bien entendu […]

Ça fait des siècles
Qu’on est ici
Et c’est comme pas assez
Pour se connaître et se laisser aller
Et un détail, j’ai pas un bail pour l’éternité
Ça fait des siècles que j’aurais dû bouger

Les chansons de cette fille sincère, qui parle d’elle et de sa carrière avec la plus grande humilité, évoquent l’amour et toute la gamme de sentiments qu’il fait naître. « Ça ressemble à de la fragilité, mais, les émotions, c’est la force des femmes. Il faut les exprimer : la peine, la tristesse, la tendresse, la colère aussi. La colère, c’est une avenue que j’aimerais explorer à l’avenir, la faire sortir dans mes textes et ma musique. » Sans pudeur, sa chanson J’te quitte ou j’t’attends laisse deviner les tourments d’une femme dont l’amour est en veilleuse.

Sous les blessures
Y’a des blessures
Sous les secrets
Y’a des mensonges […]

Pour rester en vie
L’amour en souvenir
Plus de romance
La réalité […]

J’te quitte ou j’t’attends
J’te quitte ou j’tattends
J’sais plus on est quel jour
Mais on meurt pas d’amour
Au secours, mon amour

Espérer tout bas
Comme une prière
Que notre histoire d’amour
Veuille encore de nous

Chez Sylvie Paquette, les mots interpellent parfois l’être aimé d’une manière franche, et ce désir est clairement exprimé. Voilà une écriture que l’on aurait, il n’y a pas si longtemps, associée plutôt au langage masculin.

Donne-moi du feu de ton âme
Oh! bébé, donne-moi,
Je t’en prie, donne-moi
Donne, donne de ton rythm and soul […]
Comme le musicien qui se donne en solo
Je veux jouer sur les touches de ta peau
C’est comme un désir
Qui vous prend sans le vouloir
Fais-moi plaisir, dis-moi « Je veux ce soir »

Nancy Dumais — La chanson-exutoire

On a l’impression qu’une affirmation de soi sans détour permettrait à ces filles de se tailler une place dans les métiers de la chanson. Et peu importe que les mots se fassent violence. Toute nouvelle, déjà figure majeure des auteures-compositrices-interprètes, Nancy Dumais, une fille du Lac-Saint-Jean, se décrit comme une ex-timide que la chanson a poussé à devenir « quasi-effrontée ». Elle s’est attiré les éloges de la critique pour son premier album, Parler aux anges, et a été en lice pour le Félix de la chanson populaire de l’année. Ses compositions ressemblent à la vraie vie.

« Quand t’aimes comme moi je t’aime, tu flottes sur le bonheur, tu vois pas les problèmes, même gros comme un bulldozer », écrit-elle dans Reste.

Sa poésie n’était pas au départ destinée à devenir paroles de chansons. Il s’agissait plutôt de phrases qu’elle a écrites pour débroussailler ses idées noires. Des mots cinglants qui donnent froid dans le dos. À preuve Cirque fou qui décrit le spectacle désolant des bulletins d’informations.

Sous le grand chapiteau
De ce cirque fou
Voyez nos blancs bourreaux
Fidèles, au garde-à-vous
Voyez Monsieur l’agent
Tirant à bout portant
Voir son bel uniforme
Éclaboussé de sang

Regardez cette femme
Et son mari jaloux
La traînant vers sa cage
En lui tordant le cou

Regardez tous ces vieux
Délaissés par leurs enfants
Allez-y, faites vos jeux
Tiendront-ils encore longtemps?
Sur la scène tournante
Notre meilleur numéro
Les enfants au gros ventre
Jouant avec leurs os

Regardez et riez
Ils ne sont là que pour vous
Ils sont pendus à vos pieds
Les clowns du Cirque Fou
Applaudissez, criez
Ils dépendent tous de vous
Prenez donc un cliché
Du Merveilleux Cirque Fou

Nancy Dumais confie qu’il lui en a fallu de peu pour qu’elle campe le rôle de la travailleuse de rue au lieu de celui de la chanteuse. Celle qui a opté pour le pouvoir de la parole tient à préciser qu’elle n’impose aucune morale ni ne parle au nom des femmes. « Je me suis battue pour défendre ce que j’étais, pas parce que j’étais une fille. Le seul moyen de faire valoir notre talent, c’est d’être soi et d’être bonne. » Chaque chanson, apposée de sa date de création, donne au disque les allures d’un journal intime d’une fille visiblement impuissante devant la bêtise humaine. Aussi chante-t-elle dans Soudés à jamais.

[…] Tout est folie dehors
On nourrit le veau d’or
On marchande la peau
On brûle les berceaux
Tout est à faire dehors
Si tant de voix t’implorent
Resteras-tu là-haut?

Rêver que nos murs s’effondrent
Marcher vers un nouveau monde
Rêver que nos espoirs se fondent
Soudés à jamais, soudés à jamais

« J’ai écrit cet album durant une période difficile, névrotique presque. J’écoutais les nouvelles et je déprimais en m’interrogeant sur l’amour universel et ce que je pouvais faire pour le monde. » Cette remise en question donne des chansons à connotation spirituelle, un thème plutôt rare jusqu’ici dans la catégorie musique populaire. Parler aux anges, qui l’a propulsée dans le monde des vedettes, illustre cette tendance.

Ce n’est pas que je sois seule J’dirais plutôt qu’on m’aime, je crois Ce n’est pas que je sois triste J’dirais même que j’peux rire, des fois Paraît qu’c’est pour rien que j’ai peur Paraît qu’il faut garder la foi

Mais moi, j’veux parler aux anges
Les supplier de faire tourner le vent
Mais moi, j’veux parler aux anges
Demander plus d’amour qu’avant […]

Paraît qu’y’a trop de questions sur ma liste
Paraîtrait que j’devrais faire comme eux
Car après tout le chien n’est pas si triste
Et l’oiseau si malheureux

Sophie Anctil — La « chanteuse sociale »

Favorablement remarquée par les critiques, Sophie Anctil, gagnante de la finale nationale de l’édition 1994 du Concours Cégeps en spectacles, fait partie de la relève de celles qui ont des choses à dénoncer au fil de leurs couplets. Ne reculant devant rien, cette fille de Lévis a produit elle-même un premier album éponyme. Ses compositions, qu’elle interprète la plupart du temps seule au piano, sont « politiquement incorrectes, ironiques au cube et parfaitement dérangeantes », selon l’expression de la critique Michèle LaFerrière, du journal Le Soleil.

Malgré ses jeunes ving-cinq printemps, Sophie Anctil endosse pleinement et ouvertement les combats des féministes. Les mots et la musique deviennent pour elle une tribune offensive pour pointer du doigt l’inacceptable et peindre des tranches de la vie quotidienne. Celle qui se définit comme une « chanteuse sociale » est d’ailleurs de tous les spectacles organisés par des groupes populaires — on l’a vue notamment auprès de Marie-Claire Séguin et de Françoise David, présidente de la Fédération des femmes du Québec, à l’occasion d’une protestation en faveur des droits des assistés sociaux. « Il y a encore trop peu de femmes qui disent les choses de leur propre point de vue, la littérature étant davantage masculine. Je crois aussi que beaucoup de filles ont peur de la création, parce qu’il s’agit d’une manière de prendre position. On s’attend à des banalités de leur part plutôt qu’à un haut degré d’authenticité et de créativité. Moi, je veux briser les moules. Si je peux au moins réussir ça… »

Elle est bien partie, du moins. Et cela, malgré une musique, qui s’inspire de la chanson française, et des paroles sans concession, même pas pour entrer dans les ligues majeures des tubes répétitifs des radios populaires. Authenticité oblige! Bien ancrés dans son temps, les thèmes qu’elle aborde s’avèrent humoristiques et graves à la fois, qu’il soit question de politique, de violence ou de vieillesse.

De La vie elle dit qu’elle

a une longue chevelure d’ébène
Avec une repousse grise
D’au moins huit semaines […]

Il faut la mordre à belles dents
Comme une pomme qu’on sait pas
Qu’y a un ver dedans
Il faut la voir positivement
Comme un test de grossesse
Quand on veut pas d’enfant (…)

La chanson Déficit, dont la musique est inspirée d’un air de la Bolduc, dénonce la primauté du discours économique au détriment de l’individu.

Bien sûr vue la conjoncture
Tout le monde doit faire sa part
Et l’euthanasie sauve des dollars
Mourir dans la dignité
C’est pouvoir se vanter
« Moi, au moins, je ne vais plus rien coûter » […]

L’ampleur du déficit
C’est comme la grosseur de ta « bite »
J’m’en fous
Fait qu’arrête de le sortir
Pis de l’brandir à tout vent
Pour justifier tout ce qui n’a pas d’bon sens […]

J’annonce à la baisse
Le cours de l’être humain
Les pertes dépassent les gains
Être ou ne pas être qu’une dépense superflue
Ou un profit qui gonfle les surplus

Ironique, elle égratigne une certaine littérature rose dans Harlequin.

J’en ai assez d’me poser la question
« Ce que j’écris, est-ce que c’est bon? »
Et à chaque panne d’inspiration
D’remettre en cause ma vocation
Dire que si j’écrivais « Les amants de la nuit »
Je serais lue dans trente pays
Tout le monde trouverait ça joli
Et je gagnerais très bien ma vie […]

Mais voyez-vous depuis avant-hier
Il n’y a plus rien dans le frigidaire
Et j’ai pas envie d’appeler ma mère
Elle qui voulait qu’je sois infirmière

Je vois d’ici mes deux protagonistes
Lui est beau, riche et plein de charisme
Elle a les cheveux blonds comme les blés
Des yeux bleus qu’on pourrait s’y « néyer »
Ils vont s’aimer, se séparer
À la page cent vingt, se retrouver
Puis dans ses bras virils, elle succombera
Tremblante, faible et soumise à la fois

Harlequin, Harlequin
Demain matin j’commence à l’écrire
Harlequin, Harlequin
Et demain soir vous pourrez le lire

Quand les filles s’en mêlent

Les chanteuses de la génération X sont aux antipodes de Janis Joplin ou Alys Robi qui furent victimes de leur succès ou de leur impressario. Au contraire, elles tiennent résolument les rênes de leur carrière, louvoyant dans une industrie où se brassent de gros capitaux et dominée surtout par la gent masculine. Une industrie qui, traditionnellement, a cherché à imposer aux femmes les contraintes étouffantes du showbiz. Avec ses cinq pieds et ses lunettes d’intello, Nancy Dumais a bataillé pour conserver intacte son image d’« antistar ». À ceux du milieu professionnel qui lui demandaient d’une manière insinuante pourquoi elle ne portait pas des lentilles, elle répliquait : « J’arrive avec ce que j’ai. Prenez-moi comme je suis, point final. » Elle aurait d’ailleurs refusé de signer avec une compagnie de disques qui lui aurait dicté des façons de faire et de s’habiller. « Sur scène, je porte un pantalon, et personne ne me forcera à mettre une jupe. Mais, pour être honnête, je pense que si j’avais débuté cinq ans plus tôt, je n’aurais pas pu percer dans le milieu. Maintenant, plus besoin d’être une blonde Miss Canada de six pieds pour chanter. »

Les exigences du star system rebutent Sophie Anctil que les remarques désobligeantes au sujet de ses cheveux emmêlés mettent dans tous ses états. « On ne me passerait pas ce genre de commentaires si j’étais un gars. On voudrait que je sois une « pitoune! » On demande aux filles d’être belles, pire d’être « cutes », ce qui implique une manière d’être gentille et émotive. Ça me dérange! » Les attentes élevées envers les chanteuses, de qui l’on exige des sans-faute sur scène, agacent aussi Laurence Jalbert. « Paul Picher et Richard Séguin — de bons amis à moi — peuvent porter la même chemise plusieurs fois, et personne ne le remarquera. Nous, les filles, il faudrait toujours suivre la mode. Et j’haïs les moules! C’est pour ça que j’ai opté pour une sorte d’uniforme sur scène. »

La volonté de ces chanteuses d’être reines et maîtresses de leur image vaut aussi pour tous les aspects de la production de leurs albums. Ainsi, il n’est pas question de se laisser imposer quoi que ce soit quand elles enregistrent en studio. « Moi, je suis de tous les instants, de toutes les décisions, affirme Laurence Jalbert. J’approuve ou j’argumente, mais j’ai toujours le dernier mot. » Hélène Morin, directrice artistique à la compagnie de disques Warner Music, observe cette nouvelle détermination. « Je constate que de plus en plus de chanteuses mènent le bal, tandis qu’avant elles devaient être prêtes à tout pour décrocher un contrat. Aujourd’hui, elles passent du temps en studio et participent vraiment à la production. » Pour sa part, Nancy Dumais a mis son nez partout au moment de la réalisation de son album. « Maintenant, ce n’est plus je chante et je laisse les hommes qui connaissent ça faire le reste. »

Il y a gros à parier que ces filles de la relève chantante, ambassadrices de la parole et de la mélodie au féminin, deviendront à leur tour des modèles pour celles qui suivent et qui ont déjà des refrains plein la tête. « Nous sommes la transition de ce courant, qui n’est pas qu’une mode passagère et qui va marquer la prochaine génération, pense Sylvie Paquette. » Et pas seulement celle des filles. Le tout jeune groupe beauceron Noir Silence, un populaire quintette dans la vingtaine, offre dans sa dernière cuvée de chansons-portraits de la jeunesse des années 90 L’Homme de Cro-Magnon, une caricature du conjoint qui domine sa partenaire. Qu’un disque de gars (Piège) en voie d’être certifié or donne à entendre une pièce rock s’attaquant au sexisme est peut-être signe que les temps changent!

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre