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Le phénomène à la hausse des filles d’ici qui ont trouvé une « voix » de sortie grâce à la chanson s’inscrit dans le mouvement américain du Girl Power, des femmes qui font du rock une arme de combat pour affirmer leur identité. Tout a commencé dans les couloirs de la musique underground américaine au tournant des années 90. Des filles se sont groupées et se sont mises à jouer de tous les instruments, autant de la batterie et de la guitare que le clavier. Les Riot Grrrls comme on les appelle (Riot pour « émeute » et les trois r pour évoquer le rugissement de ces jeunes femmes en colère), envahissent la scène avec une musique qui casse la baraque. Cortney Love est certainement la plus connue d’entre elles — il s’agit de la compagne de Kurt Cobain, ex-leader du groupe Nirvana qui s’est enlevé la vie il y a quelques années.

Love et ses consœurs parlent de sexualité, de pouvoir et de violence dans un langage on ne peut plus direct. Des messages qui ne se manifestent pas qu’en paroles, puisque les Riot Grrrls vont jusqu’à dénuder leur poitrine sur laquelle elles ont peint un slogan féministe ou même à recouvrir leurs mamelons de ruban adhésif. Une façon, expliquent-elles, de s’approprier leur propre corps et d’affirmer qu’elles sont les seules maîtresses à bord.

Ce mouvement de révolte crée rapidement des remous chez les artistes de la chanson populaire qui le récupèrent, mais d’une manière nettement plus atténuée dans la forme (on comprendra pourquoi!). Sans rien perdre en signification, l’émeute est devenue pouvoir, et le rugissement a fait place à un Girl qui, avec un seul r, semble plutôt ronronnant. Les filles de la musique pop ont elles aussi un cri de ralliement, Girl Power!, et s’affirment tout autant, mais surtout en paroles. Le message des chanteuses qui abordent les thèmes de l’amour-propre et de l’indépendance est sans équivoque : elles revendiquent le pouvoir de leur identité et veulent l’assumer maintenant!

Une nouvelle génération d’auteures-compositrices-interprètes a fait surface dans le sillage des artistes du Girl Power, et leurs albums atteignent des records de vente aussi mirobolants que ceux de leurs collègues masculins. La jeune Canadienne Alanis Morissette prend la tête du peloton. Cette chanteuse, qui connaît depuis trois ans un succès incroyable aux États-Unis, a débuté très tôt en faisant d’abord dans le dance music le plus insipide. Dégoûtée à l’époque du peu de respect accordé aux interprètes qui doivent se plier aux quatre volontés d’un impresario, la jeune femme de 21 ans effectue un virage en épingle à cheveux en décidant de tourner le dos à une image d’elle-même qui ne lui convenait plus. Branchée sur une sonorité rock pop, Alanis se met alors à chanter ses propres compositions, agressives et revendicatrices, et confesse à qui veut l’entendre qu’elle en a marre d’être l’objet d’abus de confiance ou d’incarner un fantasme sexuel jetable après usage.

Les successeurs des Patti Smith, Carole King, Joni Mitchell ou Tracy Chapman, qui avaient la dénonciation plus tranquille, ont troqué la somptueuse robe longue pour leur guitare acoustique ou électrique. Toutes âgées entre 20 et 30 ans, ces jeunes femmes ont pour nom : Sarah McLachlan, instigatrice canadienne du festival exclusivement féminin Lilith Fair (voir l’encadré « Douce revanche »), dont l’album, Surfacing, plusieurs fois platine, lui a fait obtenir deux grammys; Jewel, grâce à Pieces of you, s’est retrouvée au deuxième rang du palmarès des disques les plus vendus en 1997, tout juste derrière les Spice Girls et loin devant Céline Dion; Sheryl Crow, dont le récent album autoproduit est aussi plusieurs fois platine; Fiona Apple qui, à 20 ans, vient de recevoir le grammy de la meilleure voix féminine dans la catégorie rock; Tori Amos, qui a pris entièrement à sa charge les coûts de production de son dernier disque; Meredith Brooks, ou bien Joan Osborne qui, dans une de ses compositions, chante « Pourquoi Dieu ne serait pas une femme? » et qui fait du bénévolat en escortant des clientes dans les cliniques d’avortement. Et ce n’est là que la pointe de l’iceberg.

Sophie Anctil connaît les chanteuses qui sont en train de briser le cliché de la fille fleur bleue. « Ce qui me plaît, c’est qu’elles se permettent d’exprimer leur colère. Qu’elles chantent avec agressivité brise une image rétrograde de la femme, et cela est sain. Voilà une autre façon de faire connaître notre point de vue. » Nancy Dumais ne cache pas la grande influence qu’a eue sur elle Alanis Morissette; elle avoue même savoir par cour chacune de ses chansons. Sylvie Paquette pareillement voit dans le Girl Power l’impulsion qui aidera sans doute les Québécoises à occuper avec encore plus d’assurance le marché de la chanson. « Au Québec, on a tendance à demeurer « gentilles » dans nos chansons et on est moins enclines que d’autres à faire de la musique très rock. La percée des chanteuses anglophones, Alanis Morissette et Sheryl Crow en tête, nous donne du guts. »

Il est plutôt surprenant de constater que nombre des chanteuses rock qui signent leurs compositions ont été victimes de violence sexuelle. Tori Amos et Fiona Apple avouent ouvertement avoir été violées, de même que Alanis Morissette — dans son cas, l’assaillant la menaçait d’un fusil. C’est comme si les mots exutoires leur servaient à dépeindre des réalités remplies de points de suture.

Douce revanche

Le talon d’Achille des chanteuses? Les tournées musicales. Le nombre de leurs apparitions sur scène est nettement inférieur à l’importance de leur production de disques. C’est qu’un certain principe du milieu veut que les artistes femmes attirent moins les foules que leurs confrères. Lasse de se faire rebattre les oreilles avec ces vieilles rengaines, Sarah McLachlan, originaire de Halifax, a fait le pari d’organiser un festival de la chanson version féminine. Une douce revanche qui connaît un succès sans précédent!

L’idée lui est venue au moment de préparer une tournée quand elle a manifesté le désir de voir une autre artiste chanter à ses côtés. Les promoteurs lui ayant répondu qu’il était impensable de mettre le nom de deux femmes sur la même affiche, Sarah a claqué la porte et créé Lilith Fair, un nom tout désigné pour une tournée exclusivement féminine. Dans la tradition juive, Lilith est le nom que l’on attribue à la première femme d’Adam, non pas sortie de la côte de celui-ci, mais bien œuvre de Dieu. Lilith a été contrainte de quitter l’Eden pour avoir refusé de se soumettre et désiré être l’égale de l’homme.

La première édition de cette tournée, qui a eu lieu en 1996, met en vedette une cinquantaine de femmes de la chanson qui se produisent dans quatre ou cinq villes partout au pays. Coup de maîtresse, le festival connaît un succès tel que l’édition 1997 compte 35 points d’arrêt et s’avère la tournée la plus populaire de l’été. Et elle n’attire pas que des spectatrices. Selon la journaliste Louise Dugas, la foule rassemblée à Montréal lors du passage du Lilith Fair l’été dernier comptait environ deux gars pour cinq filles.

Au-delà du spectacle (qui a fait l’objet d’un album-compilation), l’événement a une portée sociale plutôt inédite dans le lucratif marché de la musique. Ainsi les filles du Lilith Fair se sont-elles associées à des commanditaires qui montraient patte blanche, c’est-à-dire des entreprises qui n’employaient pas d’enfants dans leurs usines ou ne testaient pas leurs produits sur des animaux, par exemple. En outre, un certain pourcentage des profits est remis à des organismes qui luttent contre la violence notamment et de l’information est fournie au public sur le mouvement Pro-Choix ou la contraception.

La tournée — que McLachlan surnomme ironiquement « Vulvapalooza » par opposition au festival de musique Heavy Metal très masculin « Lollapalooza » —, aura fait dire à quelques critiques qu’il s’agissait d’un véritable remodelage du portrait de la musique pop. D’autres pensent plutôt que les chansons « de femmes » sont empreintes de mièvrerie pour un combat inutile. Chose certaine, Lilith Fair favorise une meilleure visibilité des artistes féminines tout en instaurant un climat de solidarité. Celles-ci ont maintenant un lieu de rencontre pour échanger leurs points de vue sur le drôle de métier qu’elles ont choisi.

Cas de conscience

La réussite phénoménale des Spice Girls — certains les présentent comme les plus grandes vedettes pop de la Grande-Bretagne depuis les Beatles — se révèle un épineux cas de conscience pour les féministes. D’un côté, l’image des femmes qu’elles projettent les fait grincer des dents : elles sont court-vêtues, chaussent des souliers à talons de six pouces et se déhanchent comme des danseuses exotiques; de l’autre, ce groupe de cinq filles, dont chacune se désigne par un surnom, incarne à la perfection le Girl Power, un mouvement que les féministes en général voient d’un bon oil. C’est que les Spice Girls considèrent qu’elles véhiculent une philosophie, Geri Halliwell, connue sous le nom de Ginger Spice, ayant déjà décrit l’ex-première ministre britannique Margaret Thatcher comme l’inspiratrice du groupe, « la pionnière de leur idéologie du Girl Power ».

Leurs chansons, qu’elles prétendent féministes, sont plus des textes accrocheurs et provocants que chargés de sens. L’écrivaine américaine Jennifer Pozner les a étudiés et y a trouvé des compositions fort « élogieuses » du genre de leur premier succès, I wanna, I wanna, I wanna, I wanna really really really wanna zigazig-ha. « Il faudrait avoir des rayons X à la place des lunettes pour voir une signification profonde dans ces chansonnettes », écrit-elle dans un essai publié dans le Sojourner : The Women’s Forum, un magazine féministe de Boston. À son avis, l’image hyper sexualisée du groupe « renforce la notion traditionnelle qui veut que la force des femmes réside dans le fait d’être belles et d’avoir une grande bouche ».

« Il me semble qu’elles travaillent dur pour défaire tout ce que le féminisme a tenté de faire au cours des dernières générations », déplore Audrey Kobayashi, directrice de l’Institute of Women’s Studies à l’Université Queen’s de Kingston, en Ontario. Selon elle, le groupe véhicule l’image des rôles sexuels traditionnels, en vertu desquels les femmes ne se réalisent qu’en fonction des attentes du sexe opposé. Valérie Zergulne, qui signe un article sur la question dans le périodique français Technikart, abonde dans le même sens. D’après elle, le courant des « babe » (celui de la femme-objet-fière-de-l’être) dans lequel les Spice Girls s’inscrivent constitue un pas en arrière, puisque, provoquer les hommes, c’est encore et toujours chercher à se définir par rapport à eux. Pour son collègue Alexis Drai, ce groupe provocateur a tout l’air d’une sauce Girl Power étirée, diluée et affadie. « Le problème : les Spice Girls usent d’un marketing des plus perspicaces. Comme chacune d’entre elles joue la carte du stéréotype prédéfini (la Spice-enfant, la Spice-dominatrice, la Spice-sportive, etc.) chaque fillette, à l’étape de s’identifier, est assurée de trouver chaussure à son pied. » Les petites filles de 5 ans sont effectivement les principales admiratrices des Spice Girls révèle une étude effectuée ce printemps. Elles réclament en cadeau des poupées à leur effigie, apprennent par cour leurs chansons et collectionnent leurs affiches, leurs tee-shirts et tout le bataclan qu’offre ce marché lucratif à l’émancipation féminine douteuse. Inquiétant tout de même.

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