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La Gazette des femmes : Qui est la troisième femme à laquelle vous faites allusion?

Lipovetsky: Jusqu’au Second Moyen Âge, la femme a été infériorisée au point d’être perçue comme l’espèce maudite. À partir de la Renaissance lui a succédé la deuxième femme, exaltée cette fois-ci par l’homme. Quant à la troisième, elle est le résultat de ce que j’appelle les « dernières trente années glorieuses » marquées par la maîtrise de la fécondité, le droit au travail, une énorme montée dans le domaine de l’éducation et l’obtention de diplômes. On est dans une situation radicalement nouvelle, celle de l’entrée dans l’ère d’indétermination du féminin. Maintenant, l’avenir du féminin est ouvert. Nous assistons à l’accession des femmes au principe individualiste, c’est-à-dire à la libre disposition de soi.

Votre propos pivote autour de trois thèmes : le rapport des femmes à l’amour, à la beauté et à la famille. Pourquoi les avoir choisis tout particulièrement et quel est le lien qui les unit?

Je voulais aborder la question des femmes et du pouvoir. Traditionnellement, le pouvoir féminin résidait dans le rapport amoureux, dans la beauté et, de toute évidence, dans son rôle à l’intérieur de la famille, entre autres moyens par la relation avec les enfants. Il fallait introduire un quatrième élément, soit l’entrée des femmes dans l’entreprise et l’exigence de la parité, des revendications exprimées par un féminisme du pouvoir à la fois sur le plan économique et politique. Mon fil d’Ariane est donc la dimension du pouvoir. Et j’ai essayé d’éviter de dire qu’autrefois les femmes n’avaient aucun pouvoir alors que, maintenant, elles en auraient.

Vous êtes contre l’idée de l’éternel féminin. Est-ce à dire que vous ne croyez pas en une « nature féminine » qui ferait des femmes des personnes différentes des hommes, en ce sens qu’elles seraient plus douces, plus vulnérables et plus faibles qu’eux?

Absolument.

Pourtant, vous avez constamment recours aux termes « le féminin » et « le masculin » adoptés par ceux qui croient à l’existence d’un éternel féminin. Pourquoi?

Ce n’est pas un livre de sociologie, je n’ai pas une volonté de scientificité explicite. Je ne peux pas répondre à cette question parce que je ne me la suis pas posée.

Vous analysez les trois thèmes en reconnaissant, dans un premier temps, qu’effectivement les femmes ont subi une domination, puis qu’une partie des restrictions qui pesaient sur elles ont disparu. Vous concluez que subsiste une permanence du féminin malgré la récente révolution. Vous avancez, à titre d’exemple, que si le tabou de la virginité est révolu, les femmes continuent en revanche à « se surinvestir » dans l’amour, à répondre aux canons de la beauté et à assumer la charge de la famille.

Oui, l’originalité, entre guillemets, du livre est que je n’explique cette permanence ni par l’emploi de l’argument de l’éternel féminin ni en la présentant comme une simple survivance de vieux mécanismes appelés à disparaître. Il serait naïf de croire qu’il est possible de faire table rase du passé. Les femmes ont fait tomber ce qui était devenu incompatible avec la libre disposition d’elles-mêmes. Elles ont tenu à pouvoir étudier et travailler. La permanence existe dans les domaines qui n’entravent pas leur liberté de choisir leurs conditions de vie. Si la survalorisation de l’amour avait été pour elles un obstacle, ce phénomène serait alors tombé. Puisque ça ne disparaît pas, cela signifie que la culture amoureuse et la culture individualiste sont compatibles et peuvent cœxister.

Mais parler de surinvestissement ne laisse-t-il pas entendre qu’il y aurait une valorisation normale de l’amour?

Le mot est peut-être mal choisi. J’ai voulu dire que, malgré tous les changements, les femmes continuent d’avoir un rapport à l’amour qui n’a pas la même importance pour les hommes sur le plan culturel.

Cela revient-il à dire que les femmes sont aux prises avec le problème de la double journée de travail à cause de l’amour, de la responsabilité familiale et de la contrainte de la minceur?

Oui, il y a des complications. Très simplement, l’argument fondamental qui m’a guidé est le suivant. Je me suis demandé pourquoi des blocs entiers de tradition s’effondrent et d’autres non. Je pense qu’au travers de la minceur, par exemple, les femmes expriment leur volonté de maîtrise d’elles-mêmes. Au lieu de se laisser aller à la grosseur, comme c’était le cas auparavant, elles ont maintenant à cœur de modeler leur corps selon leur envie. Et cela est la preuve d’une volonté de prise de pouvoir sur elles-mêmes.

Vous ne pensez pas qu’il existe une forme de dictature de la minceur?

Je ne conteste pas la force de la pression, mais je dis que ça n’explique pas tout. En définitive, les hommes ne désirent pas que les femmes soient minces, ce sont elles qui le veulent.

Vous abordez très peu les violences infligées aux femmes.

Voilà un exemple qui irait dans le sens de ce que vous souleviez. On aurait peut-être là quelque chose qui relèverait de la nature. La violence physique est une caractéristique infiniment plus marquée au masculin qu’au féminin. On remarque que, dans toutes les sociétés, les hommes sont violents, y compris entre eux. Ils ont inventé d’ailleurs des sports très rudes comme la boxe et ils font la guerre. Leur violence ne s’adresse donc pas particulièrement aux femmes, elle s’exprime partout.

Il existe donc, d’après vous, des différences naturelles entre les hommes et les femmes.

Tout devrait-il être homogène? Moi, j’observe d’abord, puis j’essaie de comprendre. On peut émettre l’hypothèse que, sur le plan de la violence, il y a sans doute quelque chose d’hormonal chez les hommes. Mais je n’en dirais pas autant de l’amour qui ne s’inscrit pas dans les gènes, puisque que, pendant des millénaires, les sociétés ont fonctionné sans ce sentiment. On ne peut donc affirmer que dans ce domaine, l’engagement des femmes proviendrait de leur nature.

À la lumière des critiques entourant votre essai, y a-t-il des points sur lesquels vous avez modifié votre pensée?

Je dois vous dire que non. En gros, les féministes jugent ce livre inacceptable, car je me référerais à l’idée de l’éternel féminin. Pourtant, ce n’est pas parce que les femmes demeurent à peu près ce qu’elles étaient dans certaines sphères qu’on peut parler d’éternel féminin. C’est comme si elles n’acceptaient pas qu’il y ait des limites aux changements, en somme, des recompositions des différences de rôles entre les deux sexes qui, à mes yeux, n’entravent pas la liberté de la nouvelle femme.

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