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Conviées à un colloque de la maturité, des féministes sont venues de tous les coins du Québec, leur expérience de vie en bandoulière, pour débattre des grandes questions pièges qui les ébranlent. À l’horaire, des paradoxes comme autant de pelures de banane capables de faire tomber les convictions. Difficile en effet de déterminer si le droit des femmes à l’intégrité physique a une limite. Allez savoir si la dévalorisation du rôle maternel est la faute des féministes, ou encore si les mesures de correction proposées pour favoriser l’accès des femmes aux postes de pouvoir ont un avenir. Et que penser d’un certain féminisme paternaliste? Une à une, ces questions à dilemmes ont été livrées en pâture aux participantes par le Conseil du statut de la femme qui a inscrit cette réflexion à l’agenda des célébrations de son 25e anniversaire de fondation. Un face-à-face courageux.

Une centaine de femmes et… trois hommes ont assisté à ce colloque ironiquement intitulé « Marcher sur des œufs ». D’entrée de jeu, Diane Lemieux, présidente du Conseil, pose une série de questions qu’elle qualifie de « difficiles, paradoxales, taboues, complexes », et elle invite l’auditoire à « dépasser une certaine rectitude féministe. » « On n’a pas beaucoup de choix. Si on n’y répond pas, d’autres le feront à notre place, et toutes les femmes en pâtiront. Même si on les met sous le tapis, ces questions sont bien présentes : dans la tête du public, des décideurs, des législateurs et des féministes aussi. » Tout en reconnaissant qu’il comporte un risque, l’exercice de haute voltige lui semble nécessaire pour amorcer avec succès la prochaine étape : passer de l’égalité des droits à l’égalité dans les faits.

À dire vrai, conférencières et participantes n’ont pas toujours résisté à la tentation de se réfugier derrière l’objectivité des chiffres et des analyses d’universitaires. Plutôt tentant de diriger les projecteurs en terrain sûr pour se dispenser de regarder des horizons plus troubles. Face à la critique, certaines féministes, pourtant aguerries, ont adopté une attitude défensive qui laisse peu de place à l’innovation idéologique.

N’en déplaise à l’historienne Micheline Dumont qui s’est demandé pourquoi il fallait que ce soit « encore les féministes qui marchent sur des œufs et fassent attention de ne pas choquer », les participantes ont allègrement patiné. Et, si elles n’ont pas refusé le débat, elles ne l’ont tout de même fait qu’à moitié.

Ce n’est pas faute d’avoir été provoquées par la conférence d’ouverture de l’américaine Élizabeth Fox-Genovese, auteure de deux best-sellers, Feminism Without Illusions et Feminism is not the Story of my Life — que l’on peut traduire par Le féminisme sans illusions et Le féminisme n’est pas l’histoire de ma vie. L’historienne de l’Université Emory, à Atlanta, en Georgie, défend des positions qui suscitent des remous dans la salle. Selon elle, le féminisme, du moins aux États-Unis, a profité presque exclusivement aux femmes de l’élite bourgeoise et professionnelle, principalement de race blanche. « Le progrès de celle-ci est lié à l’appauvrissement des femmes d’autres classes sociales […] qui commence à séparer les femmes. » Cette élite dirige la National Organization of Women (NOW) dont l’influence sur le gouvernement et les médias demeure considérable, bien que cette dernière soit maintenant désertée par de nombreux groupes de femmes.

Élizabeth Fox-Genovese fait réagir lorsqu’elle note que la principale menace à l’égalité s’avère… les enfants. Parce qu’ils rendent les femmes pauvres. « Ceci est d’autant plus pénible […] que, pour la grande majorité des femmes, les enfants représentent une, sinon LA joie centrale de leur vie. » Résultat pour le moins contradictoire, les grands débats de l’heure, ceux sur l’avortement et les programmes de garde par exemple, s’articulent autour du droit des femmes d’être libérées des enfants.

Par ailleurs, la convergence de la quête de l’autonomie et de la libération sexuelle des femmes a eu pour effet pervers d’éloigner encore davantage les hommes de la vie domestique et familiale. Ajoutez à cela la trop grande facilité avec laquelle on divorce et vous arrivez à une situation où les enfants voient leur développement hypothéqué par les ruptures parentales et où l’État est appelé à prendre à sa charge de plus en plus de femmes sans mari et d’enfants sans père. « Et on voudrait exiger des hommes qui ne soutiennent pas les enfants dans le privé qu’ils le fassent par le moyen de programmes publics, soit en payant des taxes. Et bien, ils ne le feront pas », conclut Élizabeth Fox-Genovese.

Les paradoxes que soulève la conférencière ont de quoi inquiéter. Or, les participantes ont pour la plupart préféré insister sur les différences entre la situation au Québec et celle qui existe aux États-Unis ou orienter le débat sur d’autres sujets. « Il est dangereux de s’attaquer à la monoparentalité au lieu de s’en prendre à la pauvreté », prévient une participante. Elle rappelle du même souffle « qu’il y a de multiples façons d’assurer la présence des deux sexes auprès des enfants. » « En 150 ans, le féminisme a eu le grand mérite de ne tuer personne », lance d’ailleurs Micheline Dumont au grand plaisir de la salle.

Certaines participantes se montrent plus critiques : « Nous sommes à un moment charnière où il faut formuler des revendications qui tiennent compte des différences de classe, reconnaît Évelyne Tardif, directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF). C’est de là que sortira une éthique féministe. » « Nous n’avons pas réussi à faire découvrir le plaisir des enfants aux hommes ni à revaloriser le travail des femmes, regrette Ghislaine Fleury, membre du Conseil du statut de la femme, désignée par le mouvement syndical. Comment arriverons-nous à faire changer de direction une machine qui s’emballe? » La séance d’ouverture prend fin sur cet aveu d’impuissance.

La limitation du droit des femmes à l’intégrité physique, sujet de la première table ronde du lendemain, ne suscite pas l’intérêt escompté. La question est pourtant cruciale. Peut-on obliger une femme enceinte à subir une cure de désintoxication contre son gré lorsque le bien-être de l’enfant est en danger? Les deux conférencières, Anne St-Cerny, de la Fédération du Québec pour le planning des naissances, et l’éthicienne Édith Deleury, de l’Université Laval, tentent tant bien que mal de faire lever le débat. Il semble que la peur de mettre le doigt dans l’engrenage du contrôle domine parmi les participantes. Et l’analyse du rôle de la société dans l’élimination de ce qui menace cette intégrité ou dans la défense de l’enfant à naître quand il y a conflit entre son intérêt et celui de la mère est évacuée. Tout de même, on rappelle que, sur cet aspect comme sur tous les autres de la vie, les femmes ne vivent pas dans un monde à part et qu’elles sont des êtres libres et RESPONSABLES de leurs actes, avec toutes les conséquences qui en découlent.

Les esprits s’échauffent dès qu’il est question de la dévalorisation du rôle maternel, le temps fort du colloque. Il faut dire que la discussion est magnifiquement lancée. Après avoir constaté que « la reconnaissance de la maternité en tant que contribution essentielle à la vie collective a peu progressé », Maria de Koninck, professeure à l’Université Laval, indique deux glissements dans la démarche égalitaire des femmes qui ont des effets pervers sur la maternité.

D’une part, la valorisation excessive des activités de type productif a amené les féministes à adopter le modèle masculin de l’organisation du travail s’appuyant sur « un producteur désincarné de tout ce qui est de l’ordre de la reproduction, soit un être sans parents et sans enfants, entièrement disponible à son travail. » D’autre part, parce que le foyer était perçu comme un lieu d’enfermement et un obstacle à l’émancipation des femmes, les féministes ont « sanctionné la vision négative et dévalorisante de tout ce qui tient du privé, ce qui a placé de nombreuses femmes dans une situation difficile. » Conséquence paradoxale, au lieu d’être décrié à cause de l’exploitation dont il fait l’objet, le travail des femmes au foyer est devenu méprisable en soi.

« Et si nous affirmions la différence plutôt que de la gérer pour mieux l’occulter? », demande Marie de Koninck. Elle reproche au discours sur l’égalité de « transformer les deux sexes en un seul, masculin, il va sans dire. […] Si nous souhaitons un monde véritablement équitable, nous devons rejeter sans équivoque et sans concession la dichotomie production/reproduction. »

Tout en se portant à la défense des féministes de la première heure, Francine Descarries, de l’Université du Québec à Montréal, poursuit dans la même veine. « Contrairement aux générations précédentes, la majorité des femmes d’aujourd’hui n’opposent plus la sphère familiale et la sphère professionnelle […] Elles refusent de se voir cantonnées dans un rôle qui les limitera à la maternité ou d’être dépeintes comme de moins bonnes mères en raison de leur statut de travailleuse, alors que l’univers du travail fait aussi partie intégrante de leur vie. » La sociologue réfute également le prétendu mouvement de retrait du travail des jeunes mères dont font état les médias.

Les changements que doit maintenant considérer le mouvement féministe sont de plusieurs ordres, croit Francine Descarries : proposer de nouvelles formes de parentalité et actualiser un contrat parental basé sur l’adéquation des rôles maternel et paternel; permettre aux femmes d’assumer leur désir d’enfanter sans retomber dans la dépendance; faire éclater la conception de la mère-parent-principal; éviter le piège d’imposer un seul et unique modèle de mère au travail comme réplique au rôle traditionnel du maternage.

Pendant que les applaudissements fusent, on s’aligne derrière les micros. Des mères affirment leur différence et témoignent de leur choix de poursuivre ou non leur carrière en ayant de jeunes enfants. Grand-mère, Évelyne Tardif raconte avec humour le choc qu’elle a ressenti lorsque sa fille, ingénieure en aéronautique, lui a annoncé qu’elle quittait son emploi pour élever sa famille. « Je comprends aujourd’hui qu’elle a fait le bon choix, parce qu’elle est « équipée » pour revenir sur le marché du travail. Peu de femmes ont cette chance, c’est ça le problème ».

Il se dégage des divers témoignages que les femmes qui choisissent de rester à la maison sentent le regard dévalorisant de la société et que celles qui s’activent sur les deux fronts vivent des tiraillements quotidiens. Leur choix n’en est pas toujours un dans le contexte économique actuel. Par contre, le prix à payer sur le plan professionnel lorsqu’on est mère se révèle encore très élevé.

Les mères et grands-mères demandent au mouvement féministe de prendre le leadership de la lutte pour revaloriser la maternité, de faciliter la conciliation travail-famille et de contester la vision exclusivement marchande des activités humaines qui domine à l’heure actuelle. Ce changement de cap majeur implique, selon elles, d’ouvrir le dialogue avec les hommes pour qu’ils osent enfin s’engager dans la sphère du privé. Il semble par ailleurs que l’on achète sans la contester la longue liste de tout ce qu’il faut donner aujourd’hui à ses enfants. Dommage que, sur une aussi bonne lancée, les participantes n’aient pas soulevé la question des pressions qu’exercent sur les familles les diktats de la société de consommation!

Après cette discussion de fond qui oblige le mouvement féministe à revoir son rapport à la maternité, le quasi débat autour des mesures de correction (programmes d’accès à l’égalité, quotas, sièges réservés aux femmes, etc.) visant à accroître la place des femmes dans les lieux de décision paraît anecdotique. Et beaucoup trop partiel.

L’expression « marcher sur des œufs » a pris tout son sens lors de la dernière table ronde. Les prises de position de Pascale Navarro, journaliste de l’hebdomadaire Voir, dénonçant l’existence d’un paternalisme dogmatique au sein du mouvement féministe sont vite critiquées par quelques pionnières qui contestent l’existence même d’un discours féministe orthodoxe. La conférencière soulève d’autant plus les passions qu’elle illustre son propos en pointant le malaise des féministes en ce qui touche le commerce du sexe — elle a cosigné avec Nathalie Collard Interdit aux femmes : le féminisme et la censure de la pornographie, Boréal, Montréal, 1996.

« Il y a des bonnes et des mauvaises causes, lance Pascale Navarro.[…] Défendre les travailleuses du textile, les femmes handicapées, les femmes monoparentales, les prestataires de l’aide sociale, c’est bien vu : faire entendre le point de vue des travailleuses du sexe, des actrices ou des réalisatrices de films érotiques et pornographiques, d’écrivaines censurées, c’est pactiser avec le diable ».

Rappelant que l’enjeu majeur du féminisme a été et demeure l’autonomie physique et morale des femmes, Pascale Navarro insiste sur le fait qu’elles « n’ont pas à être unanimes sur la manière d’exprimer leur autonomie. […] Plus les femmes exerceront leur autonomie, plus leurs comportements vont se diversifier et risquer de heurter les idéologies féministes traditionnelles. […] Or le féminisme ne peut, s’il veut survivre et surtout rejoindre les plus jeunes, s’incarner en une pensée unique. Son succès, la garantie qu’il continuera à défendre les droits des femmes tient aujourd’hui à sa diversité. Mais qui dit diversité dit également dialogue et ouverture d’esprit. »

Les participantes semblent partagées. D’un côté, on croit nécessaire que le mouvement féministe débatte rationnellement du commerce du sexe par la publicité, l’industrie du spectacle, la pornographie ou la prostitution, tout en prenant soin, précise-t-on, d’éviter de juger ou de mépriser. De l’autre, on réfute l’analyse sous l’angle de l’autonomie, de l’égalité et de la liberté d’expression que propose Pascale Navarro. Françoise David, présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), met en garde contre un paternalisme féministe tout aussi pernicieux qui, à l’inverse du refus de débattre, accepterait toutes les opinions pourvu qu’elles émanent d’une femme. Cela dit, la conférencière s’interroge sur le silence qui entoure l’actuelle réforme de l’aide sociale en dehors des milieux communautaires et syndicaux. Elle invite l’assemblée à reconnaître « qu’il y a sur le terrain des sujets plus difficiles que d’autres à aborder comme la violence des femmes. Je me demande aussi s’il serait possible que la présidente de la FFQ soit une lesbienne avouée. Est-ce que je passerais pour une féministe correcte si, au lieu d’avoir un mari et des enfants, j’étais une femme sans attaches ayant des amants? »

Sauvées par la cloche! L’heure avancée dispense les participantes de s’aventurer sur cet autre terrain glissant. Le colloque se termine sur un discours de Louise Harel, ministre responsable de la Condition féminine, qui rappelle qu’« au fil du temps on ne veut pas toutes les mêmes choses, mais on veut toutes être libres de les choisir. » Cette pensée d’une féministe de la première heure aurait pu servir de trame de fond à la journée.

Malgré le dogmatisme et les non-dit, ce colloque d’anniversaire a sûrement fait avancer la réflexion. Ma voisine de banc, une professionnelle française en stage au Québec, ne partage pas mes frustrations et s’étonne de l’audace des Québécoises. « Vous osez aborder tous les sujets. En France, ce genre de débat serait impossible! » Quoi qu’il en soit, la rencontre a débroussaillé des pistes pour orienter l’action du Conseil du statut de la femme. Quatre voies semblent se dégager : la reconnaissance et la revalorisation de la maternité; la création des conditions favorables à l’exercice du libre choix pour toutes les femmes; l’actualisation des gains légaux dans la sphère privée; l’expression de la pluralité des voix féminines. Ainsi peut-on espérer — et ce souhait est unanime — combler les fossés qui se sont creusés non seulement entre les sexes mais aussi entre les femmes elles-mêmes, riches et pauvres, celles sur le marché du travail et celles au foyer. Un programme qui exige une palette de moyens aux couleurs diversifiées, puisqu’il n’y a pas une mais plusieurs réalités féministes.

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