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Nourri et bercé par le féminisme en pleine effervescence des années 70, Vidéo Femmes a su évoluer au fil du temps, tout en montrant un penchant particulier pour les transformations du mouvement de contestation des femmes. Si le nom même du groupe de production de vidéos ralliait dans les années 80 celles qui cherchaient à pratiquer ensemble un métier traditionnellement masculin, aujourd’hui, il provoque parfois la suspicion des filles des féministes qui rejettent les ghettos féminins. Mais, une fois leurs appréhensions levées, elles découvrent un organisme dont le secret de longévité réside peut-être dans sa capacité à se renouveler. De la manifestation anti-avortement au document intimiste à saveur onirique, en passant par le documentaire-vérité et la vidéo d’art, les Dames aux caméras ont su filmer le temps qui passe sans nostalgie ni complaisance.

Tout a commencé en , à l’occasion d’un festival pancanadien de films réalisés par des femmes. En quelques mois, Hélène Roy, cinéphile avertie, réunit autour d’elle une équipe de filles désireuses d’en apprendre plus sur la vidéo. Installé au cœur du quartier Saint-Jean-Baptiste, bien connu à Québec pour sa forte tradition communautaire, le groupe épouse pleinement les préoccupations de l’époque. Caméra en main, elles témoignent avidement des manifestations anti-avortement, de l’inauguration d’une librairie de femmes ou d’une conférence de presse sur les garderies. Elles se familiarisent peu à peu avec le matériel, tout en donnant des cours d’éclairage ou de maniement de la caméra.

« On se voulait des porte-parole de ce qui se passait », témoigne Linda Roy, présidente de Vidéo Femmes. La vidéaste Lise Bonenfant abonde dans le même sens en utilisant une métaphore sportive : « On ne se posait pas beaucoup de questions en ce temps-là. La vague du féminisme était là, et on embarquait dessus avec notre surf. » Sans parti pris ni jugements, leurs documentaires cherchaient avant tout à redonner leur place à des femmes cachées jusque-là derrière des statistiques anonymes ou les déclarations de doctes spécialistes. Ce qui n’empêche pas certaines féministes d’alors de considérer les réalisatrices comme trop peu radicales, pas assez revendicatrices, les accusant même de « coucher avec l’ennemi », car elles osent poursuivre une vie de famille avec leur conjoint (!).

Avec des productions comme Chaperons rouges dans lesquelles les victimes de viol expriment leurs souffrances intérieures, ou Juste pour me calmer qui a permis à celles qui usent et abusent de médicaments psychotropes de témoigner de leur détresse, un ton propre à Vidéo Femmes naît. Sans voyeurisme ni victimisation à outrance, les membres de l’équipe traquent la discrimination sous toutes ses formes. Elles partent en guerre aussi contre la violence en gardant toujours un objectif clair et précis en tête : montrer des femmes debout, responsables de leur vie. Des femmes qu’elles prennent la peine d’écouter, de rencontrer et avec qui elles partagent aussi des moments d’abandon avant de les filmer.

Sous l’influence de la mode du documentaire-témoignage des , les vidéastes du groupe explorent aussi la fiction. Immergé dans le bouillonnement culturel qui caractérise cette époque, Vidéo Femmes se nourrit également de la fréquentation assidue d’autres formes d’art et n’hésite pas à intégrer des peintures, des sculptures ou des installations aux vidéos. Grâce aux Folles Alliées, une troupe de théâtre féminine volontiers irrévérencieuse, les productions traitent parfois avec humour de sujets graves, tandis que des chanteuses comme Sylvie Tremblay prêtent leur voix et leurs chansons aux bandes-son des œuvres.

Peu à peu, leurs rôles se précisent. Avec Tous les jours, tous les jours, tous les jours, une des productions les plus populaires de Vidéo Femmes — il s’agit d’un document de réalité-ficton sur le harcèlement sexuel —, elles découvrent que le film progresse plus vite si chacune se concentre sur une tâche particulière : l’éclairage, le montage ou la direction des comédiens et comédiennes. Sans renier pour autant leur esprit communautaire qui les poussait, par exemple, à signer à six mains le montage d’une œuvre, les réalisatrices choisissent un ou plusieurs métiers et s’orientent vers des thèmes de prédilection. Ainsi, Lise Bonenfant traite de sujets sociaux comme la toxicomanie ou le SIDA; Johanne Fournier se tourne vers les autochtones, Hélène Doyle choisit la création et Nicole Giguère, le monde du spectacle. Ce qui donne enfin l’occasion aux femmes d’exprimer leurs points de vue sur des sujets qui leur tiennent à cœur, et parfois à corps.

Tout semble donc bien aller pour Vidéo Femmes. Les réalisatrices qui se joignent d’une manière régulière au groupe prennent de plus en plus d’assurance et se font un nom dans un métier largement dominé par les hommes. Elles n’hésitent pas en outre à négocier avec bonheur les multiples virages techniques de la vidéo, en passant joyeusement du noir et blanc à la couleur, puis du montage linéaire au procédé numérique. Une évolution qui leur permet d’ailleurs de continuer à tourner, tandis que d’autres groupes de production vidéo doivent fermer boutique pour cause d’obsolescence en matière de technologie. Mais l’histoire se gâte au tournant des années 90. Aux prises avec des réductions draconiennes de subventions gouvernementales, l’organisme n’a plus les moyens de produire autant d’œuvres. Deuxième coup dur, le secteur de l’éducation, un des principaux clients, subit des compressions budgétaires et achète moins de vidéos.

« C’était difficile de convaincre des commanditaires de s’associer à la parole des femmes, se souvient Linda Roy. Mais, heureusement, la solidarité des années 70 a refait surface, même si elle s’exprime d’une autre façon. » Vidéo Femmes intensifie donc ses liens et sa collaboration avec différents centres de production de Québec et innove dans ses activités de distribution et de promotion. Ainsi, l’organisme s’adresse aux commissions scolaires plutôt que d’entrer en contact avec chaque école et troque l’auditorium de plusieurs centaines de places contre un cinq à sept dans un bar quand il s’agit de lancer une vidéo.

Une fois fait le ménage dans la gestion financière, la question de la relève commence à se poser aux membres de l’équipe qui ont survécu à la tempête. Autour de la table, les têtes nouvelles manquent cruellement à l’appel. Peu encline à se désoler de la désertion des jeunes réalisatrices sans réagir, la présidente de Vidéo Femmes prend le taureau par les cornes. « , nous avons mis sur pied un laboratoire de formation, suivi par douze réalisatrices prêtes à explorer le champ de la création en vidéo, explique Linda Roy. Une façon de revenir aux débuts de Vidéo Femmes et de former un noyau de personnes qui ont du potentiel tout en nous montrant sensibles à la situation sociale dans laquelle elles vivent. »

Scénarisation, mise en scène, montage, maniement de la caméra : pendant cinq mois, les filles âgées de 24 à 32 ans ne chôment pas. Même si la plupart sont titulaires d’un diplôme universitaire ou ont déjà tâté de la vidéo, elles possèdent trop peu de notions techniques pour se lancer tête baissée dans la réalisation. Une formation chez Vidéo Femmes prend tout son sens, d’autant plus qu’en y réfléchissant elles se rendent compte que l’égalitarisme qu’elles portent comme un drapeau depuis leur plus tendre enfance, en jouant aux camions avec les garçons ou en mélangeant allègrement amitiés féminines et masculines, n’a plus cours à vrai dire sur un plateau de tournage.

« Les filles prennent surtout en charge les jobs d’organisation, comme scripte ou directrice de production et laissent la technique aux gars, explique Josiane Lapointe, une des participantes. Elles ont peut-être peur de se péter la figure, bien que les réalisateurs n’hésitent pas à se lancer dans des expérimentations tout en tournant. » Semaine après semaine, la jeune réalisatrice prend peu à peu confiance en ses capacités techniques et découvre que les autres participantes peuvent devenir les maillons d’un véritable réseau.

Depuis, l’aventure continue. Une telle va seconder l’autre à la caméra, celle-là collabore à la scénarisation et celle-ci se charge du montage. Au fond, l’histoire semble un éternel recommencement, puisque les débuts de Vidéo Femmes se caractérisent aussi par la présence d’un noyau féminin tellement tissé serré que le produit final paraît posséder plusieurs mères. Mais la comparaison s’arrête sans doute là. Car, contrairement aux pionnières qui leur ont ouvert le chemin, les jeunes femmes comme Josiane Lapointe refusent de tourner « des films juste pour des filles ».

« Sans vouloir enlever aucun mérite aux productions précédentes, je ne me vois pas réaliser un documentaire sur la violence conjugale dans lequel un intervenant prend la parole après un autre, remarque la jeune femme. Par contre, j’aimerais peut-être évoquer la violence en général, celle qui touche indifféremment les hommes et les femmes d’une façon très personnelle, en utilisant la fiction ou des formes d’expression plutôt expérimentales. » Dans sa dernière vidéo, Entrez c’est ouvert, réalisée à l’occasion du 25e anniversaire du centre de production, la jeune femme pose ainsi un regard intimiste sur l’évolution de l’image de la femme. Son colocataire, sa grand-mère, un restaurateur italien et la mère d’une amie déroulent le fil de leur vie en toute liberté, devant l’objectif, en s’interrogeant sur ce qu’est la femme d’aujourd’hui.

Alors, féministes les jeunes recrues de Vidéo Femmes? « Je crois qu’elles ont le même besoin d’agir que lorsque nous avons commencé, mais elles n’en parlent pas de la même façon, rétorque Linda Roy. Nous, nous devions le crier fort, tandis qu’elles préfèrent l’intégrer dans leur quotidien. » Josiane Lapointe reconnaît d’ailleurs qu’elle a découvert à Vidéo Femmes un aspect de sa féminité qu’elle avait probablement nié, à trop vouloir démontrer aux autres que rien ne la distinguait des gars. Elle espère bien tirer parti de cette féminitude pour colorer ses futures vidéos d’un univers imaginaire bien personnel.

La transformation progressive du réseau de distribution de Vidéo Femmes illustre l’évolution de cet organisme unique au Québec. Si les nombreux regroupements de femmes, les écoles, les cégeps et les universités demeurent toujours des clients fidèles, les chaînes de télévision montrent depuis quelque temps un intérêt grandissant pour les productions du groupe. L’an dernier, la distribution a ainsi augmenté de 25 %, en partie grâce à la multiplication de chaînes de télévision comme Canal Vie, friandes de documents sur des phénomènes de société ou des sujets sur la santé traités avec originalité. Vidéo Femmes, qui ouvre depuis peu son réseau de distribution à certains documents de vidéastes masculins (dans la Collection Barbue!), aborde le siècle qui s’annonce avec un appétit de tourner renouvelé.

Plutôt réservée, voire timide au premier abord, Hélène Roy cultive la modestie, bien qu’elle ait été une véritable pionnière de la vidéo féministe au Québec. Ses nombreux documentaires, dont Une nef… et ses sorcières, Histoire des luttes féministes au Québec et Demain la cinquantaine, explorent un univers féminin inédit. Le Conseil du statut de la femme a d’ailleurs tenu à souligner son travail en lui remettant, le , un prix hommage à titre de cofondatrice de Vidéo Femmes. Toujours active, Mme Roy se consacre notamment à la formation de jeunes vidéastes, toutes aussi déterminées que leur aînée à faire connaître leur vision des choses.

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