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Les orphelins du Sida – Quand maman n’est plus là

par 

Formée en droit à Montréal et en sciences politiques à Paris, elle a travaillé plusieurs années à Radio-Canada. Journaliste indépendante, elle sillonne désormais la planète pour écrire des reportages destinés à la presse québécoise ainsi que pour donner des conférences. Elle s’intéresse à la politique internationale et à la condition des femmes dans le monde. Elle a publié deux ouvrages de fiction aux éditions Serpent à Plumes : Eaux et La Femme du peintre.

En Afrique du Sud, un homme atteint du VIH contamine en moyenne 3,5 femmes. Dans ce pays parmi les plus touchés par le sida, les femmes (57 %) sont plus infectées que les hommes (43 %)! Et si le sida était en partie une maladie de l’inégalité entre les sexes? Notre collaboratrice Monique Durand revient d’Afrique du Sud. Ébranlée.

Nous la trouvons enfin. Je n’en crois pas mes yeux. Marko, le chauffeur de taxi, non plus. Je n’avais ni son adresse, ni son numéro de téléphone. Seulement, pour la dénicher, quelques mots glanés dans un journal de Johannesburg. « Le prix Visible Difference Award a été attribué à Gladys Nqoko en reconnaissance de sa contribution à la transformation de sa communauté. Gladys est la fondatrice de Siyafunda, un refuge qui vient en aide aux grands-mères chargées du soin de leurs petits-enfants dont les parents sont morts du sida. Le refuge Siyafunda est situé dans le Bloc R de Soshanguve Est, près de Pretoria. » [traduction libre]

Une fois rendus dans le Bloc R de Soshanguve Est (Soshanguve est divisé par blocs allant de A à Z, chacun constituant un quartier de la ville), nous nous renseignons auprès de trois femmes qui discutent dans la rue. L’une d’elles est en robe de chambre. « Qu’à cela ne tienne, dit-elle en riant, j’irai vous montrer où habite Gladys. Tout le monde connaît Gladys ici. Et tout le monde l’appelle Gogo (grand-mère). » Ses deux consœurs la suivent, et les voilà toutes trois entassées sur la banquette arrière du taxi, parlant et rigolant. Bienvenue à Soshanguve ! Bienvenue dans cette Afrique incroyablement attachante! Bienvenue dans cette humanité perdue, oubliée, méprisée, qui n’a rien qui l’adore, pas un sou, pas un rond, souvent pas d’eau courante, ni d’électricité, qui va pieds nus sur la terre battue, mais grimpe dans les taxis en robe de chambre pour vous aider. Qui vous décrocherait la lune.

Gladys Nqoko m’embrasse comme si nous étions amies depuis toujours. Sorte de mère-grand à large poitrine qui pourrait cacher sous ses jupes des tas de petits chaperons rouges. Une mèregrand au sourire à faire fondre la glace. Elle habite une maison de briques, rarissime en ce pays de huttes et de cabanes. Après m’être excusée d’arriver chez elle sans crier gare [« Impossible de vous trouver avec l’assistance annuaire ! »], elle fait une moue amusée : « Nous avons un nouveau numéro de téléphone depuis peu, pas encore répertorié. » Le projet Siyafunda a démarré il y a tout juste un an.Mais Gladys m’emmènera visiter le refuge tout à l’heure. Pour le moment, le thé est fumant sur la table du salon. « Ma fille Théodora est décédée en . Elle avait 40 ans. Je la voyais dépérir. Elle ne m’a jamais dit de quoi elle souffrait. C’est quand elle est morte que j’ai vu inscrites dans son dossier médical les quatre lettres inimaginables : SIDA. Ce fut pour moi un choc terrible. » Ses yeux se mouillent. Elle lâche : « Mais pourquoi Dieu Théodora ne m’a-t-elle rien dit ? »

« J’ai eu envie de faire quelque chose. De mettre des mots, de parler à mes voisins de sexualité, de sida, de précautions à prendre. Il y a au moins 30 funérailles tous les samedis et tous les dimanches célébrées dans le Bloc R. Et une dizaine par jour, la semaine.Nous allons tous finir par y passer ! » Les statistiques pour le Bloc R sont à l’image des statistiques pour le pays tout entier : effarantes ! Sur 23 000 familles habitant le Bloc R, 20 000 sont touchées par le VIH. C’est dire qu’au moins une personne de ces familles est contaminée par le virus.

À plus large échelle, un Sud-Africain sur cinq est porteur du VIH. Les démographes estiment que l’Afrique du Sud aurait compté une population de 52 millions d’habitants en . Mais avec le sida, ils prévoient plutôt que la population sud-africaine restera celle d’aujourd’hui : 44 millions d’habitants. C’est dire que huit millions d’hommes, de femmes et d’enfants en mourront au cours de la prochaine décennie. C’est toute une génération en train d’être rayée de l’existence. Restent les petitsenfants et les grands-mères. « Je voulais venir en aide à toutes ces vieilles femmes qui se retrouvent tout à coup responsables d’orphelins. Et sont souvent sans le sou. »

Le refuge Siyafunda (littéralement « Nous apprenons ») accueille chaque jour 96 enfants et 35 grands-mères. « On offre aux grands-mères le petitdéjeuner, le dîner et le thé de l’aprèsmidi, en échange de quoi elles doivent accomplir des tâches comme raconter des histoires aux petits et fabriquer des pièces artisanales qui seront ensuite vendues pour financer une partie des activités de Siyafunda. » Deux amies allemandes ont mené une campagne à Berlin pour lancer le projet. Il fallait construire les murs du refuge, équiper une cuisine, aménager des douches, concevoir des lieux pour les enfants. « Il nous a manqué de l’argent pour les toilettes. Alors, sur invitation de mes amies berlinoises, je suis allée moi-même chercher des fonds en Allemagne. La réponse a été magnifique. »

« Le financement de tous ces projets dans les villes, les villages, les coins les plus reculés, c’est vraiment le problème numéro 1 », m’avait expliqué la veille Gail Johnson, à Johannesburg. Un sacré personnage, cette Gail. Une Afrikaner aux cheveux longs et rouges, aux ongles presque aussi longs et rouges, gabarit à la Lollobrigida, décolleté saillant. Elle fait une entrée princière à bord de son 4 X 4, don de l’ambassade de Finlande, qu’elle gare dans la cour du refuge Nkosi, un centre qui héberge des mères et des enfants infectés par le VIH. Nous sommes dans Melville, quartier autrefois afrikaner et huppé de Johannesburg, maintenant essentiellement noir et pauvre. Et voilà Gail qui distribue les « Hello darling ! », « Thank you sweetheart ! » et « Hi my love ! » à des pensionnaires, femmes et enfants, qui semblent l’adorer. « Je ne fais pas trop mère Teresa, n’est-ce pas ? » En effet. « Dans mon ancienne vie, je travaillais dans le secteur hôtelier, aux relations publiques. Jusqu’au jour où l’on m’a présenté le jeune Nkosi. » Les enfants crient, courent et s’amusent autour de nous. Gail leur lance un sonore « Silence ! Mummy est en entrevue. »

« La mère de Nkosi, atteinte du sida, l’avait abandonné. Elle vivait dans un township (quartier réservé aux Noirs durant l’apartheid), incapable de subvenir aux besoins de son fils, mais surtout menacée de rejet et d’opprobre si sa famille avait su. » Alors Gail recueille Nkosi, 5 ans, lui aussi porteur du VIH. Et le soigne et le couve pendant 10 ans, jusqu’à ce qu’il meure en . La vie de Gail, la fille glamour, en est complètement retournée. Elle fonde le refuge Nkosi, à la mémoire de son petit chéri. Elle ne veut plus que des mères infectées soient séparées de leur progéniture. « C’est une sorte de commune où les femmes élèvent les enfants ensemble. Les pensionnaires, 12 mères et 42 enfants, sont ici à demeure. On offre une gamme de services d’aide psychosociale, une diète équilibrée et un milieu de vie aimant et calme. On arrive même à payer les études des jeunes grâce aux commandites d’organismes, d’entreprises et de personnes fortunées. »

Un bout de chou à l’adorable frimousse vient tout à coup se jeter sur les genoux de Gail. C’est Thabo, 4 ans. « Je l’ai adopté. C’est mon fils. Dis bonjour à la dame, Thabo! » « Vous savez, vous avez ici des femmes appartenant à la tranche la plus vulnérable de la société sudafricaine et du continent : les femmes africaines noires. » Il faut savoir que dans ce pays, 76 % de la population se définit comme africaine, 10 % comme blanche, 8 % comme métisse et 6 % comme asiatique. Gail poursuit : « Pour marier ces femmes noires, les hommes les ont souvent achetées contre quelques vaches ou une certaine quantité de bois. Elles leur appartiennent. Quand elles arrivent ici, leur estime d’ellesmêmes est à zéro. On leur apprend lentement, avec patience, à devenir autonomes. On leur enseigne qu’elles peuvent dire non à la demande sexuelle d’un homme. »

Retour au Bloc R de Soshanguve Est. Gladys me fait visiter le refuge Siyafunda, « son » refuge. Tout apparaît, à la Nord- Américaine que je suis, plus que rudimentaire : cuisine minimale, salle de jeux grande comme un mouchoir de poche, jouets usés jusqu’à la corde, livres d’histoires écornés, partout une vague odeur de moisi et de pipi. Une sorte de dortoir pour les nourrissons : trois lits où on allonge les petits côte à côte en travers des matelas (il y a 17 bébés ces temps-ci !). Et les toilettes, côté garçons et côté filles, dont Gladys est si fière. À l’entrée, un bureau minuscule où elle a accroché son « Visible Difference Award ».

Dix ans de démocratie et d’une vie politique nouvelle en Afrique du Sud, après l’élection de Nelson Mandela à la tête du pays en , ne semblent pas avoir changé grand-chose, en apparence en tout cas. La pauvreté, dont le Bloc R est la fidèle représentation, reste criante, les inégalités scandaleuses, et le VIH, au lieu de se résorber, continue de se propager. « Tout a été dit, tout a été fait pour informer les gens des méfaits du sida et du besoin de se protéger. Mais rien n’y fait ! Un jour, dans une rencontre avec des jeunes, je leur demande, un peu impatiente : “Mais qu’est-ce que vous avez tant contre le condom?” La réponse est cinglante : “Écoute Gogo, me dit un adolescent sans rigoler, mangerais-tu un beau bonbon que t’as payé cher avec le papier qui l’enveloppe ?” Je suis restée sans mot, complètement dégoûtée. »

La fille de Gladys, Patience, s’est jointe à nous. Travailleuse sociale œuvrant aussi auprès des malades atteints du VIH, elle est, à 29 ans, l’une des rares diplômées universitaires du Bloc R. « Les Africains et Africaines n’ont absolument pas le rapport que vous avez, vous du Canada et des pays occidentaux, aux choses de la vie et du corps. Ils ont du mal à imaginer qu’ils peuvent être porteurs du virus du sida s’ils ne se sentent pas malades. Ils se disent : “Si j’étais malade, il se passerait quelque chose, donc je ne suis pas malade.” » Patience a des yeux d’ange, un visage de madone; elle semble porter si bien son nom. Car de patience, elle doit avoir besoin souvent… « Ils vont consulter le guérisseur et, pour décrire par exemple des problèmes d’estomac souvent associés au sida, ils lui racontent qu’ils ont avalé une grenouille qui va et vient dans leur trachée. C’est très ardu de défaire ces croyances-là, qui remontent à la nuit des temps. »

Pour la première fois, j’ai l’impression de saisir le sens du mot animisme. Patience poursuit: « Ils savent que le sida se transmet par la sexualité.Mais cela ne les arrête pas. Rien à cirer des condoms! C’est difficile de comprendre une telle attitude quand c’est une question de vie ou de mort. »

Les Sud-Africains sont littéralement noyés sous la publicité les mettant en garde contre la maladie. À la radio. À la télé. Les rues, les autoroutes, les champs sont parsemés de grandes affiches : « Utilisez le condom! Arrêtez le sida ! » Gail Johnson avait aussi tenté une explication à la propagation du virus au lieu de sa résorption : « La polygamie ici est chose normale. Les hommes ont souvent plusieurs femmes. » Encore une fois, les statistiques sont hallucinantes : en Afrique du Sud, un homme atteint du VIH contamine en moyenne 3,5 femmes. Gail n’a pas la langue dans sa poche. « Les hommes noirs sont au moins autant chauvins et misogynes que ne l’étaient les hommes blancs il y a 30 ou 40 ans, quand nous avons fait sauter les verrous avec le mouvement de libération de la femme. C’est toute une révolution à laquelle doivent s’atteler ici, à leur tour, les black African women! Et ça ne se réglera pas du jour au lendemain. »

Et ces fameux médicaments antirétroviraux censés être maintenant plus accessibles aux Sud-Africains, grâce à une entente avec les grandes compagnies pharmaceutiques qui en réduit le coût ? « Écoutez, ces médicaments sont efficaces à condition d’être pris avec énormément de discipline, à heure fixe tous les jours, sans faillir (parce qu’alors leurs effets s’annulent), et d’être accompagnés d’une alimentation appropriée. Or en ce pays, poursuit Gail, les gens ont souvent peu ou pas à manger. Bref, ces médicaments qui, en effet, peuvent sauver des vies doivent être administrés en parallèle avec un counselling. Ils sont encore peu nombreux, les malades qui bénéficient du traitement. »

Des hommes — même jeunes — conscients du problème, il s’en trouve malgré tout plusieurs au pays de l’ancien apartheid. David Makubyane a 26 ans. Il a fait des études en communications à l’Université Witwarsrand de Johannesburg. Il fait le tour du pays comme animateur auprès des adolescents pour Love Life, un des plus importants organismes de lutte contre le sida en Afrique du Sud. Le jeune homme confirme l’insouciance ambiante. « On a beau leur montrer des images terribles de malades en phase terminale, ils ne prennent pas le danger du sida au sérieux. Leurs pères faisaient l’amour à tous venants. C’est ceux-là qu’ils ont eus pour modèles. Ils ont peine à passer à un monde où cette sorte de liberté n’est plus possible. » Alors que leur dites-vous, à vos ados? « On leur dit de différer le début de leur vie sexuelle active.On veut éviter de dire “abstenezvous”. Et puis on leur recommande de diminuer le nombre de leurs partenaires. Et évidemment de se protéger. »

Je pense à ces grappes de jeunes hommes sans travail et sans avenir croisés près de chez Gladys, tous ces jeunes gens fiers et fringants qui « niaisottent » du matin jusqu’au soir sur la terre rouge du Bloc R. David: « Ils restent assis à cœur de jour, cherchant l’ombre et ne pensant bien souvent qu’à ça. Au sexe. La seule chose qui les divertit. »

En dernière analyse, David prétend que le problème du sida dans les pays en développement ne se réglera que lorsque les femmes acquerront la maîtrise de leur destin et deviendront les égales des hommes. « Quand elles seront indépendantes et sauront dire non. »

En somme, le sida serait en partie une maladie de l’inégalité entre les sexes ? Je pose la question à Karen Stanecki, du service des communications d’ONU SIDA à Genève. « Disons que si les femmes étaient plus “égales”, cela voudrait dire qu’elles seraient mieux éduquées, mieux renseignées, et un peu moins pauvres. En conséquence, elles seraient davantage en mesure de se protéger et de négocier avec les hommes pour leur santé physique et psychologique et pour la sexualité. On peut donc présumer qu’il y aurait moins de sida dans le monde. »

Quand mon avion décolle de l’aéroport international Nelson Mandela, deux images me reviennent : l’embrasant sourire de Gladys, et une petite plaque funéraire plantée dans une bouteille d’eau Nestlé, vue au cimetière derrière chez elle, où des mots sont écrits à la main: « En souvenir ému de notre chère Grace. Née en . Morte en . »

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