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Femmes et guerre – Périple de l’horreur

par 

Formée en droit à Montréal et en sciences politiques à Paris, elle a travaillé plusieurs années à Radio-Canada. Journaliste indépendante, elle sillonne désormais la planète pour écrire des reportages destinés à la presse québécoise ainsi que pour donner des conférences. Elle s’intéresse à la politique internationale et à la condition des femmes dans le monde. Elle a publié deux ouvrages de fiction aux éditions Serpent à Plumes : Eaux et La Femme du peintre.

La réalisatrice Monique Durand et l’écrivaine Madeleine Gagnon rentrent d’un périple d’une année autour du monde, en quête de témoignages de femmes dont le pays est pris dans l’étau des conflits armés. Carnets de voyage de deux Québécoises en territoires de guerre. Troublant de vérité.

Comment rendre compte d’une équipée qui nous aura pris, à toutes deux, nos jours et nos nuits pendant une année, une année au terme de laquelle deux mots viennent sur nos lèvres pour la qualifier : ébranlante et sublime? Combien nous faudra-t-il de temps pour que se posent, se déposent en nous tant d’images, de sensations, de sentiments mêlés, tant de rencontres exceptionnelles, de paysages inédits? Tant de denses apprentissages et de témoignages saisissants, tant de leçons de vie et de choses?

Nous voulions analyser le phénomène de la guerre du point de vue des femmes. Peut-être y avait-il là, pensions-nous, une clé pour comprendre ce qui reste tellement insaisissable : qu’encore, en l’an , il y ait des hommes qui tuent d’autres hommes, des femmes et des enfants, qui égorgent, éventrent, violent, massacrent dans de vastes mises en scène appelées « guerres ».

« […] au fond j’étais peut-être une idéaliste, certainement une romantique, d’imaginer pouvoir, ne fût-ce qu’un tout petit peu, percer l’énigme du rôle des femmes en regard de la guerre, qu’avaient-elles à dire sur celle-ci, avaient-elles, elles aussi, au même titre que les hommes, mais de façon plus ténue, plus secrète, plus enfouie, le même goût du sang en bouche? […] Et si elles n’étaient pas, elles aussi, mais en arrière-scène des conflits meurtriers, d’humbles artisanes de la pulsion de mort en acte, n’auraient-elles pas, depuis ces temps guerriers immémoriaux, conçu de puissantes stratégies d’arrêt de morts belliqueuses, conçu autrement leurs fils, élevé autrement ces petits soldats dominateurs de filles, de sœurs et, parfois, de mères? Est-ce que le champ des larmes des mères n’est pas la doublure inéluctable du champ d’honneur des pères? » (Les femmes et la guerre, Madeleine Gagnon, p. 20-21)

MACÉDOINE : LA HAINE EN HÉRITAGE

Il y eut d’abord la Macédoine. Où nous fûmes sur-le-champ plongées dans le vif de notre sujet. Notre avion de Swissair se pose sur l’aéroport de Skopje, au milieu des tanks, des chars, des camions de l’OTAN. Aéroport bourré de soldats, d’où décollent des dizaines d’avions militaires dans un vacarme d’enfer. Une hôtesse de l’air est en larmes devant ce paysage irréel, ultra-militarisé : « C’est mon pays et je ne le reconnais plus. » Premier travelling, de notre hublot, sur l’année qui nous attend. La guerre du Kosovo s’est déroulée à deux pas, juste là derrière la montagne, à quelques enjambées de Skopje, la capitale de la Macédoine.

Dans ce pays, nous essaierons de mieux saisir les mécanismes de la haine, la haine qui engendre la guerre. Car la Macédoine passe pour le laboratoire d’un conflit à venir entre sa majorité slave et orthodoxe et sa principale minorité, albanaise et musulmane. Olga Murdzeva-Skarik, notre guide, nous fera la grâce de parler vrai : oui, les femmes sont partie prenante dans la guerre. Dès le berceau, elles transmettent avec leur lait le germe des valeurs ethnocentriques et belliqueuses. Et font de leurs fils de futurs guerriers. Non, les femmes ne sont pas que victimes, ne sont pas qu’innocentes. « Tant qu’elles n’auront pas plus solidement en main la maîtrise intellectuelle et économique de leur destin, elles continueront de jouer le jeu des hommes et de faire ce que les hommes leur dictent », dira Jeanne Angelovska, professeure de philologie à l’Université de Skopje. « Ce sont elles qui exigent de leurs fils une certaine image de la virilité, l’image du preux chevalier, sans cœur et sans reproche », expliquera Véronique Nahum-Grappe, anthropologue et maître de recherches à la Sorbonne, spécialiste des questions reliées à la violence.

KOSOVO DANS LA NUIT

Kosovo. Nous vivrons là, sur les routes jonchées de cadavres encore chauds et de mines posées par les Serbes, quelques journées parmi les plus mémorables de notre voyage. Nous accompagnerons la sage-femme française, Henriette Duvinage, œuvrant pour Médecins du monde, à sa clinique gynécologique mensuelle de Malisheve, un village pas très loin de Pristina, la capitale du Kosovo. Là, auprès de dizaines de femmes venues la consulter, nous saisirons, à partir du plus intime, le cœur même de la douleur de la guerre, inscrit dans le ventre des femmes : femmes violées, torturées, femmes prématurément ménopausées ou qui n’ont plus de règles à cause du stress de la guerre, femmes qui, à la huitième, dixième, douzième grossesse, viennent supplier Henriette « de faire quelque chose, n’importe quoi. » Elle les enverra à l’hôpital de Pristina se faire avorter. Ou encore, d’autres patientes qui viennent l’implorer d’enfin « leur faire un garçon », elles qui n’ont que des filles.

« […] “parce qu’une fille, c’est rien, avortez-moi si c’est une fille, s’il vous plaît docteur, si je n’ai pas de garçon, je ne pourrai jamais exercer mon pouvoir de belle-mère sur ma belle-fille ni le contrôle sur l’argent”, car les garçons héritent et les filles pas, en conséquence ce sont les parents, mère et père, du garçon qui dirigent la lignée, “je vais mourir sans ce pouvoir, dira l’une d’elles, je fus soumise toute ma vie à l’autorité de mon mari et de ma belle-mère, mon beau-père m’a lancé des pierres tant qu’il voulait, je veux à mon tour exercer l’autorité sur ma belle-fille, faites-moi un garçon”. » (Les femmes et la guerre, Madeleine Gagnon, p. 78)

Le Kosovo restera à jamais dans nos mémoires, aussi, pour cette femme nommée Lira, qui nous laissera pétrifiées sur place avec ses propos sur la haine et le viol des femmes. « Je préfèrerais que ma fille soit tuée par un Serbe plutôt que violée. » Le Kosovo restera pour nous ce tombeau vivant où furent violées tant de femmes, souvent dans des camps organisés par des soldats ou des paramilitaires serbes qui, en s’attaquant à leur corps, visaient en réalité à anéantir le moral des hommes kosovars et à purifier l’ethnie avec leur semence, se servant du viol massif comme arme de guerre.

« Il nous a fallu comprendre, nous rendre encore plus loin sur le pénible chemin des corps et des esprits assaillis, apprendre que souvent, si elles n’avaient pu se faire avorter, c’est que les Serbes, après les avoir violées, les gardaient prisonnières jusqu’au cinquième mois de grossesse, après quoi ils les relâchaient éplorées sur les routes où elles enfanteraient dans la douleur parmi les convois de réfugiés, emmurées dans leur silence et le silence de tous […] ne voulant pas s’attacher à cet enfant de Serbe qu’elles nourriraient quand même au sein, la vie étant plus forte que tout […] » (Les femmes et la guerre, Madeleine Gagnon, p. 70-71)

« […] en mon esprit s’étaient gravées les paroles de cette magnifique jeune fille albanaise, Anda, étudiante en droit à l’Université de Pristina, […] “vous savez le viol est une arme de guerre, ils savaient la mentalité du peuple albanais, ils savaient qu’une jeune fille vierge violée ne pourrait plus trouver mari, ils savaient qu’une femme mariée violée serait abandonnée par son époux et la famille de celui-ci, ils savaient qu’elles ne parleraient pas dans les enquêtes du Tribunal pénal international parce qu’être violée est une honte et qu’elles se sentent coupables de ce geste d’EUX, ils savaient que la meilleure façon de déstabiliser la population albanaise serait de s’en prendre au noyau familial, notre grande force, et de le faire éclater, ils connaissaient bien notre mentalité”. » (Les femmes et la guerre, Madeleine Gagnon, p. 66-67)

SI DÉSESPÉRÉE BOSNIE

Après le Kosovo, il y aura la Bosnie, la si désespérée Bosnie avec la si lumineuse Mirheta Omerovic, jeune étudiante musulmane bosniaque. Mirheta vécut la guerre dans sa chair, cachée dans la forêt pendant des mois pour échapper à l’avancée serbe, et conservant en bandoulière, comme le plus étrange talisman, une grenade qu’elle amorcerait dans l’éventualité de sa capture, car valait mieux mourir qu’être torturée… Mirheta perdit son père adoré dans ce conflit qui fit 200 000 morts entre et . Avec elle, nous descendrons dans les entrailles de Sarajevo, où l’après-guerre semble aussi impitoyable que la guerre elle-même. Où des milliers de veuves, devenues du jour au lendemain chefs de famille, sont en train d’apprendre à subvenir à leurs besoins mais aussi à parler d’elles-mêmes, grâce au travail de nombreuses féministes de Bosnie et d’ailleurs qui organisent des groupes de parole. « Tout commence par la parole », nous dira Mujefira Donlagc. Elle nous entretiendra d’un projet mené à Mostar, ville martyre de la guerre de Bosnie, où l’on réunit, depuis quelques mois, à l’insu de leur mari, des femmes musulmanes, croates et serbes, dans l’espoir de renouer le dialogue entre communautés qui se détestent et de refaire le tissu social que la guerre a défait.

« Nous entrons au Centre Women for Women in Bosnia, construit grâce aux dons généreux et à la présence régulière de groupes féministes étasuniens […] c’est un commencement, un lieu où les choses peuvent se dire, les peines, les plaintes, sous le sceau de la confidentialité […] éclateront ici, en forme de mots criés ou pleurés, tant de violences conjugales et familiales que la guerre, disent-elles toutes, a multipliées, l’une osera exprimer des doutes à propos de cet effet de la guerre, elle dira “cette violence était là bien avant, les coups, les blessures, les viols, l’alcoolisme de nos hommes, mais on n’en parlait pas, cela ne se faisait pas, ces centres étaient interdits par le communisme, ou bien par nos maris, mais aujourd’hui que le premier est tombé et que tant de nos hommes sont morts, maintenant que nous nous retrouvons chefs de famille par la force des événements, depuis que nous avons mesuré notre capacité de résistance, de scolarisation, durant la longue guerre, un courage nous est venu d’ouvrir nos propres lieux de combat, non pas avec les armes, mais avec des paroles qui s’apprennent encore mieux que les prières.” » (Les femmes et la guerre, Madeleine Gagnon, p. 99-100)

Mirheta nous dira que la guerre a contribué à l’émancipation des femmes. « C’est horrible qu’il ait fallu une guerre pour que s’ouvrent mes yeux. Je ne peux plus voir les hommes comme avant. Maintenant, je préfère être seule que de voir ma vie dictée par un homme. »

ISRAËL ET PALESTINE : L’AUTRE PLANÈTE

Puis, nous passerons des Balkans au Proche-Orient. Une autre planète certes, mais sous l’empire de guerres aussi inextricables, se perdant elles aussi dans la nuit de l’Histoire.

« [On] nous conduit à l’un de ces centres érigés récemment en terre palestinienne, l’une de ces ONG présentes sur le terrain, celle-ci regroupe femmes et enfants — les hommes ne viennent pas à ce genre de réunions, et pour cause! —, offre une quantité inouïe de services, avec quelques psys et travailleurs sociaux, hommes et femmes, trois problèmes plus particulièrement les occupent, les mariages précoces et arrangés des filles de douze à quinze ans (les familles musulmanes ont, en moyenne, sept enfants), la violence conjugale et les abus sexuels dont les enfants sont victimes, “les femmes ici ont un long chemin à parcourir si elles veulent se sortir de cette guerre des sexes, nous dira Firiah, une infirmière, elles n’ont aucun droit civique, se marient selon les prescriptions du Coran, sont la propriété de leur homme, doivent lui obéir en tous points et lui être fidèle, sinon elles sont battues, répudiées, parfois tuées, leur homme, lui, a le droit polygame d’en posséder trois autres, il ne se gêne pas non plus avec ses filles, qu’il déflore le plus souvent, avant de voir à ce que l’hymen soit recousu et qu’elles soient vendues à bon prix à leur nouveau propriétaire, leur époux”, nous entendrons tant de ces histoires, en cours de matinée, tant de récits de guerre quotidienne par-delà la “vraie” guerre qu’ensemble hommes et femmes ont vécu — déportations massives, meurtres collectifs, assassinats, tortures dans les prisons d’Israël —, nous en aurons des vertiges, des nausées […] » (Les femmes et la guerre, Madeleine Gagnon, p. 14)

Une figure ressortira entre toutes, magistrale d’humanité : Samia Bamieh, militante, combattante, aux premiers rangs de la résistance palestinienne depuis le dernier quart de siècle, mais aussi mère de deux enfants et amoureuse d’un homme, son mari. Après une vie d’errance et d’exil, Samia et sa famille sont rentrées en Palestine, il y a trois ans, dans le sillage des accords d’Oslo. Samia qui, pendant longtemps, refusa de mettre des enfants au monde « parce que je refusais d’apporter d’autres êtres humains à la mort. » C’est en , au plus fort des attaques israéliennes sur le Liban où elle était réfugiée, qu’elle décide de devenir enceinte. « Vous savez, les combattants restent des humains. Ils s’aiment, ils se querellent, ils rêvent, ils font l’amour, ils font des bébés, ils pleurent leurs morts, ils vivent quoi! »

Alors que la Palestine est en train de se définir comme État, de s’inventer, Samia insiste pour dire que la libération de son peuple ne peut pas se faire sans la libération des femmes qui l’habitent. « On ne peut pas bâtir un pays libre et démocratique sans l’égalité entre les hommes et les femmes. Ça, nous avons fini par le comprendre. Et les femmes palestiniennes luttent aujourd’hui pour la reconnaissance de leurs droits en même temps qu’elles luttent pour le droit du sol. »

Émues, nous quittons le pays en emportant, serrées sur nos cœurs, ces paroles de Samia : « […] “dans les pourparlers de paix, c’est toujours la logique économique et politique qui l’emporte, si les femmes dirigeaient le monde, il n’y aurait sans doute plus de guerres, d’abord, si elles le dirigeaient, aux côtés des hommes, cette première guerre d’inégalité entre les sexes n’existerait pas, ensuite, elles mettraient au programme des réalités dont on ne se soucie jamais, quand les femmes entrent en guerre ou dans la résistance, c’est d’abord pour assurer une vie meilleure à leurs enfants et petits-enfants, je ne crois pas que cela soit le but des hommes, eux qui ne savent même pas pleurer, vous vous imaginez, ne pas savoir pleurer? c’est comme ne pas savoir rire, c’est comme ne pas savoir rêver, leur tristesse, les hommes la refoulent, à l’intérieur, quand elle remonte, c’est sous forme de colère, leurs fusils prennent la place des larmes et des rêves” » (Les femmes et la guerre, Madeleine Gagnon, p. 160)

L’INFORTUNÉ LIBAN

Après Israël et la Palestine, nous atterrissons au Liban qui a connu, entre et , une guerre civile dévastatrice, laissant en ruines les corps et les esprits. Exsangue, le pays. Une guerre inachevée, nous diront tant de femmes croisées au fil de notre séjour. Une guerre qui pourrait se rallumer à tout moment, nous expliquera l’ethnologue Liliane Ghazaly, « première femme psychanalyste au Liban » pratiquant à Beyrouth. Ici, « […] “il n’est aucun lieu de rencontres pour les femmes et les hommes qui voudraient reconstruire l’humain, […] aucun lieu de paroles où les gens pourraient se libérer des violences, des haines, des remords, aucun lieu public pour le travail de mémoire, […] nos dirigeants ont tout fait, font tout pour empêcher le travail de mémoire essentiel au travail de deuil, ils ont dit “c’est fini, on efface, on s’embrasse et on construit”, ils se sont attaqués à la pierre et les âmes ont été laissées en suspens, les âmes flottent à la dérive, au Liban” » (Les femmes et la guerre, Madeleine Gagnon, p. 194-195)

Liliane Ghazaly se dit persuadée que les femmes, plus que les hommes, seraient en mesure d’initier ce vaste examen de conscience de la guerre nécessaire au Liban. « Parce qu’elles sont mères. Et quand on est mère, on pardonne plus facilement. »

« Je rêve. Rêvons! Yeux ouverts ou fermés, je n’oublierai jamais la fine intelligence de Liliane Ghazaly. […] Non plus que ce projet de Forum national sur le deuil et le pardon qu’elle a proposé aux autorités de son pays. Lequel fut, bien entendu, refusé! Quand les héros de guerre et les dirigeants se sont-ils intéressés aux ruines de corps et d’âmes des humains? » (Les femmes et la guerre, Madeleine Gagnon, p. 195)

Complexe et trouble Liban où nous nous sentirons un peu écrasées par l’énormité de la tâche qui reste à accomplir pour guérir ce pays de la guerre, mais éblouies par le courage de toutes ces Hoda, Léna, Nalah, Jocelyne, Marlène qui nous firent l’honneur de leurs témoignages inoubliables sur la folie. Car la guerre rend les gens fous de douleur et de rage. Et toutes ces femmes, à un moment ou à un autre de cette interminable guerre, se crurent en train de devenir folles. « La guerre m’a rendu folle, c’est vrai », raconte Hoda Barakat, écrivaine libanaise. « Mais ma folie est diluée dans le temps. Si elle était concentrée, il faudrait m’enfermer!… »

Marlène raconte « son début de guerre, le , c’était un dimanche, son mari a crié “sortons d’ici, ils s’en viennent nous tuer” et elle n’y croyait pas, elle avait vingt ans, son bébé dans les bras, puis elle entendit dans les escaliers les pas et les hurlements des miliciens qui montaient, leurs bottes sur les marches, le chargement des armes, les portes qu’on fracassait, elle s’est alors mise à croire que c’était vrai, est devenue folle, elle dit “j’étais folle, je ne sais plus pendant combien de temps”, elle hurlait à son tour, courrait en tous sens, criait à la Vierge Marie et mère de tous, avec son mari, aussi jeune qu’elle, elle a pris l’escalier de secours, derrière l’immeuble, l’a descendu à la course, le bébé dans les bras, est tombée sur un milicien qui l’a arrêtée, a braqué son arme sur elle, et là, “plus folle encore”, cachant son bébé contre le mur, entre son corps à elle et le mur, le regard du milicien plongea dans son regard à elle, il était tout jeune, ce beau soldat, peut-être s’était-il vu dans le corps du bébé entre la mère et le mur, elle se souvient avoir crié “tuez-moi si vous voulez, mais pas mon petit garçon”, c’est là que son regard à lui plongea dans le sien, “une éternité de temps de regards”, elle le revoit encore, puis il est monté, il l’a laissée filer, Marlène dit “à compter de ce moment-là qui dure toute une vie, j’ai cru à la vie” » (Les femmes et la guerre, Madeleine Gagnon, p. 202-203)

LE CHANT D’AUBE DU PAKISTAN

Le plus dépaysant de nos pérégrinations restait à venir : le Pakistan, en Asie du Sud. Pays en guerre avec l’Inde par Cachemire interposé. Mais pays enrôlé dans une autre guerre, qui, elle, ne porte pas son nom : la guerre des hommes contre les femmes. Pays où les femmes vivent sous la triple domination des pouvoirs religieux, politique et militaire. Pays où le divorce est vu comme une hérésie, où le viol et la violence conjugale se cachent derrière de gigantesques tabous. Pays de l’enfermement des femmes dans leur corps, dans leur prison vestimentaire et dans leur maison : les femmes des campagnes revendiquent « le droit à la mobilité », c’est-à-dire le droit de pouvoir sortir seule de la maison du mari pour aller travailler, pour seulement pouvoir regarder le soleil… Pays des « meurtres d’honneur »,où des milliers de femmes chaque année, sur simple rumeur d’adultère ou de flirt, sont tuées par un mari, un oncle, un frère, un père, une belle-mère qui s’estiment blessés dans leur honneur.

Choc culturel intense que ce pays, l’un des plus pauvres de la terre, qui consacre 2 % de son budget à la santé et à l’éducation et presque tout le reste à l’armement. Pays d’un autre âge, mais où tant de femmes militent pour une meilleure vie. « […] “nous sommes des dizaines de milliers d’activistes”, nous dira Zubaida […] “nous luttons de toutes nos forces contre la “talibanisation”, comme les femmes d’Iran, nous luttons, mais ça ne se voit pas, nous nous habillons encore comme ils nous le demandent, de la tête aux pieds, nous portons toutes le shalwar (pantalon), le kameez (chemise) et le tchador (voile), mais cela n’a pas beaucoup d’importance pour nous, nous sommes en train de laisser tomber les voiles opaques de l’âme et du cœur” » (Les femmes et la guerre, Madeleine Gagnon, p. 212)

Parmi les activistes, Asma Jahangir, l’avocate la plus célèbre du Pakistan qui possède la plus grosse clientèle privée du pays. Avec sa sœur avocate elle aussi, elles sont seules à travailler d’arrache-pied pour la cause des femmes et le divorce civil en bonne et due forme, malgré les menaces de mort des islamistes fondamentalistes. Asma qui nous reçoit dans son cabinet gardé par des hommes armés, Asma qui a vu de ses yeux vu une femme qu’elle défendait se faire abattre en plein palais de justice par sa belle-mère outrée de la poursuite en divorce. Asma-la-courageuse nous dira : « Les seules lueurs, les seuls espoirs viendront des femmes. »

« “Vous savez, poursuivra Asma, la guerre ici […] se passe […] entre ceux qui luttent — hommes et femmes — pour la sécularisation du pays et les autres, tous au pouvoir, tirés par les forces intégristes de la “talabanisation”, ces forces se multiplient à un rythme dément depuis un certain temps, il y a même des médecins, cela eût été impensable avant, qui conseillent à leurs patients la lecture du Coran plutôt que la prise de médicaments, ne pouvons-nous pas craindre le pire, dites-moi, étant donné l’instabilité politique, la très grande pauvreté, l’esclavage de millions de femmes et d’enfants, le manque d’éducation et de soins de santé, ne pouvons-nous nous attendre aux effets les plus néfastes, aux pires dégradations dues à la perversité même d’une idéologie religieuse sur fond de fascisme? Nous luttons très fort sur plusieurs fronts : rédaction de lois sur le mariage et le divorce civils, sur la décriminalisation de l’homosexualité, écrivons des textes sur la liberté des filles dans le choix d’un époux, nous leur parlons, partout où nous sommes invitées, hier, je disais à quelques-unes d’entre elles : “Si vous trouvez essentiel de voir et de toucher un tissu avant de l’acheter, ne croyez-vous pas avoir le même droit pour le choix d’un homme avec qui, en principe, vous devrez vivre toute votre vie?” » (Les femmes et la guerre, Madeleine Gagnon, p. 240-241)

DERRIÈRE LE PARADIS DU SRI LANKA

Après le Pakistan, le Sri Lanka, connu pour ses plages paradisiaques et fréquenté chaque année par des flots de touristes béats et aveugles. Car au Sri Lanka sévit une impitoyable guerre civile depuis 17 ans. La guerre totale au nord du pays, dans la péninsule de Jaffna, parvient, en échos lointains, dans la capitale, Colombo, et dans le reste du pays. Conflit ethnique qui met aux prises la majorité cinghalaise et bouddhiste (qui domine la politique, l’armée et l’économie) avec la plus importante minorité tamoule et hindouiste.

Guerre méconnue, oubliée, qui a fait près de 80 000 victimes depuis . Nous ferons connaissance avec Revati, une jeune Tamoule dont le frère est mort en s’offrant comme bombe vivante, pour la cause de son peuple. Revati rêve de s’offrir elle aussi en sacrifice, comme son frère et comme ces dizaines de femmes tamoules qui s’enrôlent, depuis des années, dans les commandos-suicides des Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul (LTTE), pour défendre leur terre. « On les persuade que la seule façon d’être loyale à la cause, c’est de consentir au sacrifice suprême, celui de leur propre vie ou de celle de leurs enfants », nous expliquera Mangalika, jeune trentaine, du Centre d’études en sciences sociales de Colombo. « On convainc aussi celles qui ont été violées par l’ennemi cinghalais que la seule façon de se laver du viol, c’est d’être purifiée par le feu. » « C’est plus que donner la vie à un enfant, c’est donner la vie à tout un peuple », nous dira N., une Tamoule engagée dans la lutte.

« Mangalika expliquera qu’au fond elle ne croit pas à la violence du terrorisme, elle dit : “Il y d’autres options. Je pense que le féminisme peut donner à toutes ces femmes des outils pour mieux comprendre la violence en elles et leur propension millénaire au sacrifice — comme de tout temps ont dû le faire tous les esclaves de la terre. Pour s’en sortir. Je crois qu’il vaut mieux analyser et militer que de tuer en se tuant.” » (Les femmes et la guerre, Madeleine Gagnon, p. 279-280)

Nous ferons également connaissance avec la Présidente du Sri Lanka, Chandrika Kumaratunga — elle a perdu l’œil droit dans une explosion, l’œuvre d’un kamikaze — qui nous recevra dans son palais présidentiel à Colombo. Un véritable bunker dans un îlot de verdure, de jasmin et d’orchidées. Malgré un discours pacifiant, Mme Kumaratunga mène une guerre tous azimuts aux Tamouls de Jaffna. Son parlement fait ce qu’on appelle une guerre pour la paix qui engouffre 30 % du budget d’État (alors que le PNB annuel par habitant est d’environ 700 dollars américains). « On dit que c’est le propre des femmes de ne rien faire à moitié. Je leur ai tendu la main, ils l’ont refusée. Alors, la guerre, j’ai décidé de la faire complètement, efficacement. » Les mots de la Présidente ne laissent subsister aucune équivoque dans notre esprit : les discours belliqueux et guerriers ne sont pas l’apanage des seuls hommes.

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