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Pour beaucoup d’étrangères, la seule façon d’entrer au Canada, c’est de devenir aide familiale, épouse promise ou danseuse exotique. Une voie toute tracée pour le trafic des femmes.

Un site parmi des centaines d’autres : Anastasiaweb.com. D’un clic, une mosaïque de beautés russes défile à l’écran. Des Natalia, Viktoria, Tatiana et autres Irina, brunes ou blondes, l’air engageant ou énigmatique, toutes en quête d’un avenir meilleur. Avec son millier de candidates, l’agence qui opère depuis Bangor, dans le Maine, a de quoi séduire le Nord- Américain en mal d’amour ou d’aventure. Entre autres services, Anastasia propose d’excitants tours guidés, avec promesse de rencontrer des centaines de candidates « extrêmement désireuses d’établir une relation avec des hommes occidentaux de tous âges ». Prochaine destination : l’Ukraine, en juin. Dans Internet, les catalogues de filles à marier poussent à la vitesse du champignon magique. On croit halluciner. Ces temps-ci, les propositions affluentes de l’ancien empire soviétique et du bloc de l’Est. Mais en Asie, en Amérique du Sud et en Afrique, des milliers de candidates poursuivent le même projet : conquérir un mari. Ou un pays. Car si elles se font épouses, c’est dans le but d’accéder à une contrée plus riche que la leur. Pour le même motif, d’autres deviendront plutôt aides familiales, danseuses, voire « travailleuses » du sexe.

Jamais le trafic des humains n’a été aussi imposant. « C’est le nouveau marché prospère et sans risques qui marque notre époque », estiment Louise Langevin et Marie-Claire Belleau, professeures de droit à l’Université Laval, coauteures d’une étude sur le trafic des femmes publiée en 2000. Certains avancent que ce commerce devient aussi lucratif pour le crime organisé que la vente de la drogue et des armes. Des chiffres ? Selon l’ONU, les migrations forcées déplacent 4 000 000 d’humains par année sur la planète. À elle seule, l’exploitation sexuelle toucherait 700 000 femmes et enfants. Bien des données circulent. Mais, trop générales ou fragmentaires, elles sont difficiles à interpréter, d’autant plus que les migrants empruntent fréquemment des chemins clandestins. Et que la définition du trafic (voir encadré p. 16) ne fait pas l’unanimité.

Les chercheurs s’entendent toutefois pour affirmer que les migrations forcées suivent une direction, du sud vers le nord et de l’est vers l’ouest, et procèdent d’une même cause: la misère. La libéralisation des échanges n’arrange rien. Bien au contraire. « La mondialisation néolibérale crée des conditions propices au développement accéléré de la marchandisation des corps, en particulier de celui des femmes », affirme Marie-Andrée Roy, professeure à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM.

Qui prend pays prend mari

D’après la juriste Marie-Claire Belleau, qui a étudié la question des promises par correspondance (terme qu’elle a inventé pour traduire mail order brides), la pratique devient de plus en plus courante en Amérique du Nord et en Europe.Combien d’étrangères entrent chaque année au Canada la bague au doigt? Personne n’en a la moindre idée. S’il faut en croire les agences américaines qui se vantent de former des couples par milliers, bon nombre doivent s’installer chez nous. « Toute la documentation démontre une augmentation fulgurante de ce phénomène dans la dernière décennie », déclare-t-elle, au terme d’une imposante recherche dans les écrits, la jurisprudence et Internet.

Elle trouve les couples ainsi formés fort mal assortis. Issue du tiers-monde, la promise entretient souvent une vision hollywoodienne du Blanc d’Amérique: époux généreux, bon père de famille, cœur vaillant. De l’autre côté de l’écran, le consommateur a en moyenne 40 ans et il en a marre des féministes qui ne pensent qu’à leur carrière. Il est prêt à payer le gros prix, plus ou moins 15 000 $, pour s’attacher une épouse docile qui comblera tous ses besoins : partenaire sexuelle, ménagère, cuisinière, parfois infirmière (il vieillit) ou mère pour les enfants qu’il a déjà eus (avec une féministe?). « Ces mariages sont voués à l’échec en partant, croit la chercheuse. Les hommes veulent des femmes soumises. Pensez-vous qu’elles le sont vraiment? Pour tout quitter et s’en aller vivre dans un pays qu’elles ne connaissent pas, il leur faut une audace extraordinaire. » Tout les sépare en partant : l’argent, l’information, la culture. Et l’âge! Des écarts de 20 ans, 30 ans, voire 50 ans, Marie-Claire Belleau en a tellement vu qu’elle en est encore estomaquée. « Ça, c’est la cerise sur le sundae ! À toutes les autres inégalités, il faut ajouter celle-là en plus… »

« Il y a des success stories, admet Cynthia Palmaria, ex-présidente de PINAY, l’association des femmes philippines à Montréal (voir « Exemplaires Philippines », p. 19). Mais ces mariages-là sont en général très désavantageux pour les femmes. Elles subissent toutes sortes d’abus, beaucoup de violence, mais n’osent pas se plaindre parce qu’elles sont à la merci du mari qui les parraine. Elles ont trop peur d’être renvoyées dans leur pays pour parler. » Son association a pris part à l’enquête pancanadienne menée au tournant des années 2000 sur les mail order brides. À l’instigation du Centre des femmes philippines de Colombie-Britannique, des intervieweuses parlant le tagalog ont parcouru des milliers de kilomètres pour aller à la rencontre de 40 femmes établies dans cinq provinces, dont le Québec. Elles ont été impressionnées par la force et le courage de ces immigrantes. Par leur isolement et leur vulnérabilité aussi. Bien qu’instruites (32 avaient un diplôme universitaire), elles se retrouvaient en général confinées à la maison, dans le rôle de bonne, privées de contact avec l’extérieur. L’une d’elles avait découvert un fraudeur de l’aide sociale chez le mari qui s’était dit propriétaire d’une imposante flotte de taxis. Une autre s’était retrouvée dans une roulotte au fond des bois, sans eau courante !

« Contrairement à ce qu’on pense, ces femmes ne vivent pas toutes dans les grandes villes. Il faut parfois aller aussi loin qu’à la Baie-James pour les trouver », précise Cynthia Palmaria.Une de ses amies vit à Boileau, une petite localité du Saguenay, une autre dans le Grand Nord. « Celle-là, je l’ai connue alors qu’elle était enceinte. Elle avait 22 ans et son mari en avait plus de 50, il était tout près de la retraite », lance-t-elle, un brin moqueuse. En arrivant au pays, les promises font face à un grand nombre de difficultés. Il y a le froid, la langue, la culture. Le manque d’argent aussi. « Une source importante de frictions vient du fait qu’elles veulent aider leur famille. L’homme ne comprend pas cette façon de faire, ce n’est pas dans sa culture, et ça cause beaucoup de problèmes. »

Dans les bras du proxénète

Dans les pires scénarios, la future épouse tombe entre les bras d’un fraudeur ou d’un proxénète. « On voit des consultants en immigration sans scrupules qui vont profiter de l’innocence de mail order brides pour les attirer dans des guetsapens, confirme le sergent Alain Petit, de la sous-direction des questions d’immigration et de passeport à la GRC. Dans ces cas-là, les enquêtes s’avèrent toujours complexes parce qu’elles impliquent plusieurs personnes et que les préparatifs ont été faits en pays étranger. » Des condamnations? « Il y en a », assure-t-il, sans aller jusqu’à chiffrer.

Aujourd’hui étudiante à Oxford en Angleterre, Marie-Hélène Paré se souvient très bien de deux promises rencontrées à la Maison d’hébergement pour femmes immigrantes à Québec, où elle a travaillé de 1997 à 1999. L’une venait d’un pays d’Afrique, l’autre de République Dominicaine. Toutes deux étaient gardées captives — elles n’avaient pas la permission de fréquenter le COFI (Centre d’orientation et de formation des immigrants) — et subissaient des pressions pour se prostituer. « Ces femmes-là vivaient un cauchemar. Elles ressentaient énormément de désillusion par rapport à leur projet de vie : à la place d’un mari protecteur, c’est un ogre qu’elles découvraient », raconte la travailleuse sociale qui poursuit des études de doctorat sur les crimes d’honneur.

Marie-Hélène dit avoir gardé un vif souvenir de la jeune Dominicaine. Tout indiquait que le mari-proxénète, qui n’en était pas à son premier mariage, se servait de parrainages en série pour alimenter un réseau de prostitution. Mais la victime, comme tant d’autres, n’avait déposé aucune plainte au service de police. « Les gens se demandent pourquoi elles ne se plaignent pas. On oublie que pour des milliers de femmes sur la planète, le recours juridique et social ne va pas de soi. Surtout quand elles viennent d’un pays où la police inspire la méfiance. Et puis, elles craignent d’être expulsées. Rentrer dans son pays bredouille, c’est s’exposer à être rejetée, surtout dans les contrées où l’honneur repose sur la virginité. »

Esclaves modernes

Des esclaves, il s’en trouve derrière les portes ouvragées des beaux quartiers. Combien de travailleuses domestiques se trouvent prises au piège du travail illégal ? Selon l’Association des aides familiales du Québec (AAFQ), elles seraient de plus en plus nombreuses. D’une part, des employeurs cherchent à contourner les lois qui garantissent maintenant de meilleures conditions de travail aux employées de maison. D’autre part, les critères d’admission au pays se resserrant, les immigrantes seraient plus enclines à utiliser des voies détournées pour franchir les frontières. « Quand les femmes ne peuvent pas travailler pour faire vivre leur famille, elles cherchent ailleurs. S’il le faut, elles prennent des moyens illégaux pour atteindre leur but », constate la juriste Louise Langevin, qui prévoit une hausse de l’immigration clandestine. L’illégalité fait le bonheur des abuseurs : elle prive les travailleuses de recours contre eux.

Simple domestique, Fatima Marhfoul n’aurait jamais cru faire les manchettes des journaux. Et pourtant… Arrivée à Montréal avec un visa diplomatique, Fatima s’est retrouvée hors-la-loi après le départ de son employeur, l’ambassadeur du Maroc, qui l’a déposée chez des amis. Pendant 10 ans, de 1992 à 2002, elle a vécu séquestrée dans une riche famille, sans salaire ni congés, tous ses papiers d’identité confisqués. Elle a réussi à s’enfuir mais, son visa étant expiré, elle n’a pu rester au pays comme elle le souhaitait. Le Canada lui ayant refusé le statut de réfugiée, elle s’est vue refoulée au Maroc. Un cas unique ? Pas du tout. L’automne dernier, une Éthiopienne de 29 ans s’évadait en pleine nuit d’un bungalow du West Island où elle était tenue captive dans des conditions similaires.

Charlotte (prénom fictif) l’a échappé belle. Elle arrive d’Haïti en janvier 2002, munie d’un visa diplomatique. Recrutée par un Québécois marié à la fille d’un ambassadeur, elle réussira in extremis à recouvrer sa liberté: son visa allait expirer dans quelques jours. Son histoire, elle la raconte dans une langue imagée, musicale… « J’ai pas un jour de congé… Toujours au service de Madame, même le dimanche… Quand le bébé fait miau dans la nuit, ils me l’apportent… » Charlotte travaille du matin au soir, se sent surveillée, n’a pas le droit de répondre au téléphone ni à la porte. Fuir? Son passeport est entre les mains de Madame. Elle croit tenir sa chance quand la famille décide d’aller en vacances en Haïti. Par malheur, la résidence de l’ambassadeur est protégée par un système de sécurité; elle ne peut même pas en sortir pour aller voir sa mère et son fils.Au retour, tout va de mal en pis.Son maigre salaire (100 $ par quinzaine) est retenu en remboursement du billet d’avion. Un jour, elle obtient la permission d’aller prier à l’église. Sa planche de salut. Découvrant sa fugue, ses maîtres furieux l’accuseront — cas classique — d’avoir emporté tout leur argent. Charlotte a fini par s’en sortir avec l’aide de l’AAFQ. Elle a obtenu sa résidence permanente, étudie, fait des petits boulots ici et là.Mais quelque chose s’est brisé en elle. À 48 ans, elle n’ose plus songer à un éventuel retour dans sa patrie. Elle craint trop les représailles de la famille de Madame. Punir ceux qui l’ont exploitée ? Elle hésite. « J’ai sauvé ma tête, laissons Dieu s’occuper du reste. »

Un programme contesté

Selon Louise Dionne, directrice de l’AAFQ, les immigrantes constituent 80 % des quelque 20 000 travailleuses domestiques au Québec. Même lorsqu’elles besognent au grand jour, il n’est pas facile pour elles de faire respecter leurs droits. « Les employeurs ont des ressources, ils sont très éduqués (et souvent avocats) et ils ont de l’argent. Le rapport de force n’est pas du tout égal. Ils vont dire : “J’y rends service à cette pauvre immigrante-là, je la loge, je la nourris.” » Des cas d’abus, il s’en produit souvent : de l’exploitation économique à l’agression sexuelle. N’a-t-elle pas déjà vu un employeur traîner sa domestique dans une clinique d’avortement parce que l’enfant à naître — dont il n’était pas le père — gênait ses plans ?

Avec le vieillissement de la population, la tâche des aides familiales n’est pas près de s’alléger. « On reçoit beaucoup d’appels de gens qui cherchent quelqu’un pour aller vivre avec un parent malade ou âgé, explique Louise Dionne. La travailleuse risque de se trouver très captive. Payée pour 40 heures semaine, elle est prise jour et nuit, à peine si elle réussit à aller faire une petite marche autour de la maison. Si l’État ne se décide pas à agir rapidement, on va se retrouver mal pris avant longtemps. »

« C’est hallucinant, dégueulasse, tout ce qu’on peut te demander pour le salaire minimum », fulmine Carmen Nuñez. Venue de Mexico, elle atterrit à Chicoutimi pour un séjour linguistique. C’est le coup de foudre. Comment rester ? Étudier, elle aimerait bien, mais c’est au-dessus de ses moyens. À la suggestion d’un agent de l’immigration, elle s’inscrit au Programme des aides familiaux résidants (PAFR). Comme elle connaît des gens prêts à l’accueillir, elle s’imagine que tout ira à merveille. Sitôt le contrat signé, tout se déglingue : elle n’obtient pas le salaire convenu, manque de temps libre. Elle se met donc en quête d’un autre employeur. Le choc ! Elle n’en croit pas ses oreilles lorsqu’un homme lui demande de veiller jour et nuit sur sa vieille mère sans compensation aucune pour les heures supplémentaires. « Il finit par me dire qu’il cherche une amie plutôt qu’une employée. » Elle refuse une bonne dizaine d’offres avant de trouver une famille à son goût à Westmount.

Le Canada a accueilli l’an dernier près de 6 000 domestiques (dont 700 au Québec) en vertu du controversé Programme des aides familiaux résidants. Munies d’un permis de travail fait au nom de leur employeur, les domestiques s’engagent à résider chez lui pendant au moins 24 mois pour vaquer aux tâches ménagères et prendre soin des personnes, enfants ou adultes, qui leur sont confiées.Au terme de ce parcours obligé, elles pourront obtenir la résidence permanente. Si les conditions de travail des aides familiales se sont améliorées ces dernières années (elles ont maintenant droit à la protection de la Commission des normes du travail, ce qui leur garantit le salaire minimum et l’accès à l’assurance-chômage), la formule du PAFR reste très critiquée. La juriste Louise Langevin, qui a signé en 2000 une importante étude sur le sujet, prône l’abolition du programme. « Bien sûr, on permet à des femmes du tiersmonde d’accéder au pays de cette façon. Mais on les exploite en leur imposant des conditions très restrictives pour accomplir un travail que personne ne veut faire ici. Cela porte atteinte à leurs droits fondamentaux », déplore-t-elle.

Les accusations les plus virulentes contre le Canada ont fusé l’hiver dernier. Les journaux ont alors rappelé à la population que les danseuses nues, comme la Roumaine Alina Balaican, profitaient d’un régime de faveur pour accéder au pays. Entre 2001 et 2004, en effet, plus de 1 500 visas ont été accordés à des « danseuses exotiques », doux euphémisme pour désigner ces jeunes filles qui viennent ici accomplir un travail que de moins en moins de Canadiennes veulent faire, surtout depuis que les danses contacts sont permises. Scandalisés, les éditorialistes ont vu dans ce programme une preuve que le Canada participe au trafic sexuel des femmes.

Le trafic sexuel

Quelle peut être l’ampleur du trafic sexuel chez nous ? « Pour l’instant, les données disponibles ne permettent pas de quantifier le phénomène », répond le sergent de la GRC Alain Petit. Des données sur les plaintes contre les trafiquants ? « Des enquêtes sont en cours, dont on ne peut parler », mentionne-t-il.

Si les chiffres manquent, la façon de procéder des prédateurs semble bien connue. Ils opèrent dans des pays où les femmes cherchent à fuir la guerre, l’oppression ou la pauvreté. Une petite annonce des plus banales paraît dans les journaux: on recherche quelqu’un pour garder des enfants ou travailler dans l’hôtellerie. Voilà le piège tendu. Même des prostituées de métier se laissent duper. « Elles ne savent pas qu’une fois arrivées à destination, elles pourront se voir obligées de travailler dans des conditions d’esclavage : gardées sous verrous, escortées dans tous leurs déplacements, forcées de travailler pour rembourser leurs dettes, leurs papiers d’identité confisqués. Si elles essaient de s’en sortir, elles reçoivent des menaces pour leur sécurité ou celle de leur famille », explique le sergent.

Une étude menée à Toronto auprès de 20 travailleuses du sexe venues d’Europe de l’Est nous a fait voir que la duperie fait partie intégrante du recrutement. « Ces filles viennent ici, apportent des costumes et croient qu’elles vont être artistes. Elles s’imaginent sous les projecteurs, vedettes de spectacles d’envergure de style Las Vegas. Et ces types prennent les costumes et détruisent leurs illusions en leur disant qu’elles vont danser nues sur la scène », dit un policier cité. L’étude montre aussi que ces femmes vivaient dans la peur et trimaient dur dans des conditions épouvantables. Certaines ne touchaient même pas d’argent pour leur travail.

Des chercheuses de l’UQAM ont entrepris, dans le cadre de l’Alliance de recherche IREF/Relais-femmes (ARIR), de documenter le trafic sexuel au Québec. Après avoir épluché tous les écrits sur la question, elles s’apprêtent à aller sur le terrain, dans les bars et les salons de massage. « On est sur des pistes intéressantes, mais il est très difficile d’accéder aux femmes trafiquées. Et quand on y arrive, elles ne parlent pas », confie Lyne Kurtzman, coordonnatrice de l’ARIR. Elle n’a pas de mal à s’expliquer le silence de ces femmes, silence d’ailleurs encouragé par les avocats qui les défendent. « Elles sont terrorisées, dit la chercheuse. Elles ont peur d’être identifiées par les trafiquants, peur aussi d’être déportées. Elles ne veulent pas partir, elles sont venues ici avec l’espoir d’accéder à un monde meilleur pour elles et pour leurs enfants. »

La grande mobilité de la main-d’œuvre complique la tâche des enquêteuses. Dans les réseaux organisés, les travailleuses ne restent pas en place longtemps : les proxénètes les promènent d’un bout à l’autre du pays, brouillent les pistes pour éviter qu’elles ne soient repérées, tout en veillant à satisfaire le besoin de nouveauté des clients. « Elles vivent proches du crime organisé. Parler ? C’est au risque de leur vie qu’elles le feraient », ajoute une intervenante d’un Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) de la région de Québec, qui a eu vent d’une histoire de commerce de cartes d’assurance maladie que des escrocs auraient extorquées à des danseuses québécoises pour les vendre à des Hongroises à Toronto. Alors que le crime organisé asiatique règne à Vancouver, la mafia russe sévit à Toronto. Très active dans la Ville reine, elle a aussi ses entrées au Québec : en trois semaines, elle parvient à importer des jeunes filles de Russie pour les installer dans les salons de massage de Montréal, relatait le Conseil du statut de la femme dans une étude sur la prostitution publiée en 2002. « Dire qu’au moment où nous commencions nos travaux, personne ne croyait à l’existence du trafic chez nous ! » s’exclame Ginette Plamondon, responsable de la recherche.

Au regroupement des CALACS, la porte-parole Michèle Roy ne s’étonne guère du mutisme des victimes. Elle cite le cas d’une Vietnamienne qui, après avoir subi toutes sortes de sévices chez elle et en Europe, était arrivée à Montréal avec de faux papiers.Même s’il était clair que cette femme qui avait travaillé dans des bordels atroces avait été trafiquée, elle a été renvoyée chez elle après avoir témoigné contre le trafiquant. « On monnaye le témoignage des femmes en leur faisant miroiter la possibilité de rester au pays. Une fois qu’elles ont parlé, c’est bye-bye.On a souvent l’impression de vivre le même scénario qu’il y a 15 ou 20 ans, lorsqu’on accompagnait les victimes d’agressions sexuelles. On entend les mêmes grossièretés de la part de certains commissaires à l’immigration, et ces femmeslà, qui se trouvent en état de survie, seules, dans une mécanique qu’elles ne comprennent pas du tout, sont encore une fois doublement victimes. Si on veut les inciter à parler, il faut les protéger. Là, tout ce qu’elles ont comme information, c’est: “Tu te fais prendre, tu retournes chez vous.” Est-ce que je peux vous dire que ça ne les incite pas du tout, mais pas du tout, à dénoncer ? »

Lutter sur tous les fronts

Réalité encore mal connue, le trafic des femmes mobilise un nombre croissant de groupes que le débat sur la décriminalisation de la prostitution rend nerveux. La lutte s’organise sur plusieurs fronts. Jusqu’aux religieuses qui s’y engagent ! Au boulot depuis plusieurs mois, les sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie ont même collaboré à la création d’une pièce de théâtre, Perdue dans le trafic, que le Théâtre Parminou promène au Québec et en Ontario. En mars dernier, les religieuses qui œuvrent dans plusieurs pays, dont le Brésil, le Lesotho et le Pérou, profitaient du lancement de la Charte mondiale des femmes pour l’humanité pour réclamer du Canada un plan d’action ferme contre le trafic des femmes. « Nous cherchons aussi des moyens concrets pour venir en aide aux victimes, me dit sœur Lise Gagnon. À l’heure actuelle, il n’y a rien pour elles. Les femmes trafiquées n’ont nulle part où aller. »

« Notre grande préoccupation à nous aussi, c’est de secourir les femmes, affirme le sergent Alain Petit. Mais c’est très complexe. Lorsqu’elles sont identifiées, elles ne vont pas admettre facilement qu’elles sont victimes de trafic. Ça peut prendre des mois à des spécialistes pour obtenir un tel aveu. Comment les protéger ? Comment les soigner ? Que faire avec elles ? » Stopper les trafiquants n’est pas simple, non plus : ils ont beaucoup de pouvoir et de ressources, admet-il.

Le ministre canadien de la Justice, Irwin Cotler, prend la chose au sérieux. Lors d’un récent colloque visant à sensibiliser les intervenants du monde judiciaire — policiers, procureurs de la couronne, fonctionnaires —, il a promis que le Canada deviendrait un chef de file mondial dans la lutte contre le trafic des personnes. Des pas sont faits dans la bonne direction. Depuis 2002, la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés fait du trafic une infraction passible de peines très sévères, allant jusqu’à l’emprisonnement à vie (la première accusation a été portée à la mi-avril contre un Vancouvérois, Michael Ng, propriétaire d’un salon de massage) et d’ici peu le Code criminel pourrait être amendé dans le même sens. Par ailleurs, le Groupe de travail interministériel sur la traite des personnes (GTITP), constitué notamment de représentants du ministère de la Justice, de la Gendarmerie royale du Canada, de Condition féminine Canada et de Citoyenneté et Immigration Canada, élabore présentement une stratégie globale pour enrayer un phénomène de plus en plus gênant dans un pays qui a été parmi les premiers du G8 à ratifier la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée et à signer le Protocole de Palerme contre le trafic des migrants.

Des solutions en vue ? Les chercheuses et militantes en ont quelques-unes à proposer : il faut parler de l’existence du trafic sous toutes ses formes; trouver le moyen de poursuivre les trafiquants; assurer la pleine protection aux victimes; modifier la loi concernant la prostitution — qui doit être revue sous peu — de manière à punir les clients et les proxénètes sans criminaliser les femmes. Une mise en garde : la chasse aux escrocs ne doit pas servir d’excuse pour fermer la porte aux plus démunies. La solution passe plutôt par un assouplissement des règles d’immigration afin de permettre aux femmes des pays défavorisés d’accéder au Canada pour y travailler en toute dignité. « Quand on constate que la façon d’entrer dans un pays pour bien des femmes, c’est comme aide familiale, promise ou danseuse, ça fait mal ! » conclut Marie-Claire Belleau.

exemplaires Philippines

En arrivant à Pointe-Claire, en 1993, Evelyn Alcido s’est fait une promesse: venir en aide à sa nombreuse famille aux Philippines. « C’est la mission que je me suis donnée », confie l’aide familiale. Après la mort de sa mère, elle est allée chercher son père, ce qui ne l’empêche pas de continuer à envoyer chaque mois de l’argent à une nièce dans le besoin. Heureuse ? La question fait pouffer la petite brunette au regard vif. À 44 ans, elle commence à peine à penser à son propre bonheur.

Comme Evelyn, des milliers de femmes sont prêtes à sacrifier beaucoup pour atteindre le bien-être dans un pays riche, pour elles et leurs proches. Et tant pis s’il faut pour cela emprunter les filières hasardeuses de la domesticité, du mariage, voire de la prostitution. Les Philippines sont loin d’être les seules à migrer dans ces conditions — les ressortissantes de nombreux pays arrivent ainsi au Canada —, mais leur cas est révélateur. Plus de 90 000 femmes de ce pays sont entrées au Canada par la porte du service domestique depuis les années 1980. Par choix ? Pas vraiment. En effet, ce pays pauvre compte sur les travailleurs émigrés (8 millions dans 168 pays) pour renflouer une économie fort mal en point. Comme d’autres contrées nanties, le Canada profite largement de la manne.

Pour décrire la migration obligée de leurs compatriotes, les Philippino- Canadiennes n’hésitent pas à parler de trafic. « Les femmes ne sont pas enlevées par le crime organisé, mais elles sont forcées de partir, elles doivent s’expatrier pour survivre », dit Cynthia Palmaria, ex-présidente de PINAY, l’association des femmes philippines à Montréal. Elles paient très cher leur droit d’entrée au Canada. En termes d’argent, d’abord: pour venir au pays, certaines s’endettent auprès d’agences de placement (elles exigeront 2 000 $ et plus) ou de membres de la famille qui espèrent peut-être se voir parrainés en retour. En termes humains, le coût peut être plus important encore : la majorité de ces travailleuses laissent derrière elles des enfants qu’elles auront confiés à leur entourage.

« Beaucoup de femmes doivent vivre longtemps séparées de leur mari et de leurs enfants, parfois cinq ou six ans, et lorsqu’elles parviennent à les faire venir au pays, c’est très difficile. Souvent, le couple éclate. Les enfants, eux, ont du mal à s’adapter. Ils se rebellent, ne finissent pas leur secondaire, vont au mieux travailler dans les usines. C’est comme ça que le cycle du cheap labor recommence », se désole Evelyn Calugay, nouvelle présidente de PINAY.

Des décennies de services domestiques à l’étranger ont contribué à propager une image désobligeante de la Philippine, que l’on dépeint volontiers comme soumise et docile. En mars 2003, une agence de placement, Diva International, est allée jusqu’à publier dans le quotidien montréalais The Gazette et sur le site Auctionmart.Canada.com une petite annonce qui a soulevé un tollé : on offrait trois domestiques aux enchères, chiffrant leur valeur à 800 $. Trois Philippines inscrites au Programme des aides familiaux résidants du Canada…

Contre les clichés sexistes et racistes, les Philippines se serrent les coudes au sein de GABRIELA. L’alliance chapeaute dans leur pays d’origine un grand nombre d’associations engagées à l’échelle internationale contre le trafic des femmes. Elle rappelle que le départ de tant d’aides familiales — mais aussi de promises ou de danseuses — n’est pas le résultat d’un choix délibéré, mais le fait d’un vaste phénomène encouragé par les politiques gouvernementales, à Manille aussi bien qu’à Ottawa. Les membres de GABRIELA ont fait de la rose pourpre leur emblème. Pourquoi ? Parce que cette hybride a été créée pour le bonheur des commerçants.

Les petites annonces d’Internet

Les petites annonces d’étrangères à marier ne datent pas d’hier. Les Asiatiques et les Irlandais établis au Canada au début du 20e siècle avaient déjà leurs Pictures Brides Books et, plus tard, des magazines pour hommes, comme Car Driver ou Penthouse, se sont mis à publier leurs fameux catalogues. Rien de comparable cependant au marché des années 2000. Internet a provoqué une telle explosion de l’offre (un seul site mère, tel que Goodwife.com, peut abriter plus de 300 agences ou organisations connexes) que toute tentative de comptabilité paraît dérisoire. Ce lucratif marché échappe à toute réglementation, et on y trouve de tout. Il suffit de trois clics pour tomber sur un site où l’on magasine les fiancées comme des objets en glissant leurs photos dans un panier d’épicerie ! Ailleurs, sur un forum de discussion, les cybernautes ont droit aux savants calculs d’un client qui évalue le coût de revient d’une mail order bride comparé à celui d’une épouse américaine et d’une… prostituée. « MOB wins ! » conclut-il. Les agences ont beau préciser qu’elles ne donnent pas dans le tourisme sexuel, reste que certaines pratiques laissent sceptique. « Vous rencontrerez cinq femmes par jour », promettent les organisateurs des tours guidés chez Cherry Blossoms, qui fait la promotion du charme asiatique.

Définir le trafic

Pour certains, le trafic des femmes équivaut strictement à la migration forcée pour la prostitution. Pour d’autres, de plus en plus nombreux, il englobe d’autres formes d’exploitation telles que le recrutement d’épouses dans le tiers-monde ou l’importation d’une main-d’œuvre vulnérable dont les droits seront violés. Le trafic n’est pas synonyme de passage clandestin. Un grand nombre de victimes arrivent par des voies tout à fait légales, comme touristes ou danseuses, mais se retrouveront en situation précaire à l’expiration de leur permis de séjour.

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