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À la fontaine de Tallage, l’eau ne coule plus que 25 minutes par jour. Parfois, pas du tout. Cheriffa et Kadi espèrent remplir leurs seaux.

Sous le ciel étoilé, Naffissa, une Nigérienne de 17 ans, ramasse ses seaux en soupirant. Cette fois encore, il n’y aura pas d’eau à Tallage, un quartier en périphérie de Niamey, la capitale du Niger. Chaque nuit, vers 3h, la jeune fille se tire du sommeil pour aller à la fontaine, où elle attend patiemment que l’eau jaillisse. Parfois le robinet — l’un des quatre accessibles aux résidants — reste muet. « Ce soir,mieux vaut rentrer se coucher », constate-t-elle, quittant d’un pas lent par le chemin de sable. Effet de vague, d’autres femmes lui emboîtent le pas.

Il y a deux ans, l’eau coulait à flots à Tallage, zone résidentielle de 50 000 personnes. Maintenant, elle ne sort des tuyaux qu’environ 25 minutes, quelque part entre 3h et 4h du matin. Sous la pression du Fonds monétaire international, le Niger (comme plusieurs pays africains), incapable de rembourser sa dette, s’est vu forcé de privatiser certaines de ses sociétés d’État pour obtenir d’autres prêts. Parmi elles, la défunte Société nationale des eaux du Niger. Depuis, la commercialisation de l’eau a été confiée au consortium français Vivendi, tandis que la Société du patrimoine des eaux du Niger (cogérée en parts égales par l’État, la Banque mondiale et des actionnaires privés) s’occupe de la distribution.

L’organe parapublic a procuré l’eau courante à de nouveaux quartiers en les branchant sur le réseau existant, sans investir dans de nouveaux réservoirs. Ces raccordements à la va-vite entraînent un débit très bas pour les zones en périphérie. « On dessert les quartiers plus aisés et on nous laisse complètement de côté », dénonce Chérifa Fatou, mère de quatre enfants. Et l’eau coûte maintenant jusqu’à 15 fCFA (4 cents) le seau… À la signature du contrat, en 2002, Vivendi s’était engagée à s’octroyer une marge maximale de 190 fCFA (46 cents) sur le prix du mètre cube. En novembre 2004, elle l’a majorée de 8 fCFA (2 cents) sans justification. Des sources proches de l’administration ont confié à la Gazette des femmes, sous couvert de l’anonymat, qu’il y aurait bientôt une autre augmentation. Pourtant, la multinationale, qui s’était engagée à injecter 3 milliards de fCFA (7,3 millions$) dans les installations de distribution de l’eau, n’a réalisé que 14 % des investissements prévus !

Avec un salaire moyen d’environ 1 $ par jour, les Nigériens risquent de devoir limiter sérieusement leur consommation. « Quand le prix de l’eau augmente, on ajoute de l’eau dans la sauce », ironise Fatima Issoufou, accroupie près de sa marmite. Ce sont les femmes qui, en première ligne, font les frais de la privatisation. Responsables d’approvisionner la famille, elles sacrifient leur sommeil pour recueillir le précieux liquide, essentiel à toute vie. Elles boivent le moins possible, cuisinent différemment, espacent les jours de lessive. Malgré toutes ces économies, souvent, elles ne parviennent pas à hydrater le bétail ni à arroser le potager. « Des fois, quand l’eau ne vient pas du tout, nous n’en avons même pas pour faire nos ablutions avant la prière, se plaint une vieille dame, bras tendus vers le ciel. Nous voulons regagner notre droit à la vie. Nous prions Dieu pour que l’eau revienne. »

Devant la fontaine, les gens attendent toujours. « Il n’y a rien eu depuis deux jours », m’assure une gamine étendue sur un banc de fortune. Alors que certaines font le guet, d’autres se résignent à aller chercher l’eau dans les quartiers huppés avoisinants, même si elle est plus chère. « Il faut que les femmes marchent 45 minutes au moins et elles ne rapportent que 20 litres », indique Souley Mazou, un jeune garçon de Tallage.

La nuit est revenue. Soudain, miracle ! L’eau jaillit des robinets. À 3h45 du matin, les femmes rient, se bousculent, s’arrosent l’une l’autre. Soulagée, Naffissa remplit avec dextérité ses cinq seaux. Quand même, elle voudrait qu’il en soit autrement. « Au lieu de sacrifier nos nuits et notre argent, nous devrions avoir un réservoir d’eau. Si le nouveau propriétaire ne peut remplir son cahier des charges, qu’il soit renvoyé ! »

Le directeur de la Société du patrimoine des eaux du Niger et la section locale de Vivendi ont refusé notre demande d’entrevue.

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