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Après des décennies sous le règne du biberon, l’alimentation naturelle du nourrisson effectue un retour en force. Le lait maternel, c’est bien meilleur… Mais, devant le sentiment de culpabilité que renforcent le discours pro-allaitement et l’influence indue des professionnelles de la santé, les mères ont-elles vraiment le choix? Après des décennies sous le règne du biberon, l’alimentation naturelle du nourrisson effectue un retour en force. Le lait maternel, c’est bien meilleur… Mais, devant le sentiment de culpabilité que renforcent le discours pro-allaitement et l’influence indue des professionnelles de la santé, les mères ont-elles vraiment le choix?

Je devais me battre avec les infirmières pour donner le sein à mon bébé! » Retour radical du balancier, cette réalité de la génération des femmes de l’après-guerre se vit aujourd’hui totalement à l’inverse. Le discours pro-allaitement a la cote, et les jeunes mamans doivent plutôt se battre pour donner le biberon à leur bébé! D’un extrême à l’autre, les mères ne savent plus à quel sein se vouer.

Une voisine raconte l’insistance du personnel hospitalier après son accouchement : six heures d’efforts infructueux pour donner le sein, six heures de discussion avant qu’on la laisse passer au biberon. Une amie, qui a subi une réduction mammaire et qui doutait de ses capacités à allaiter, signale le commentaire déplacé d’une infirmière quant à sa décision de ne pas donner le sein à son enfant. Une autre se rappelle la commotion créée chez une « marraine » des groupes de soutien à l’allaitement quand elle lui a dit songer à la tétrelle (tétine artificielle) parce que ses mamelons se crevassaient.

Derrière le discours officiel, dans le privé, de jeunes mamans parlent de leurs difficultés, voire de leur culpabilité. « Il n’y a pas beaucoup de place pour le discours de celles qui n’allaitent pas, déplore Sylvie Gagnon, une conseillère en promotion de la santé qui a donné le sein à ses deux enfants. Comme s’il n’y avait qu’une bonne façon de faire. Comme si celles qui n’allaitent pas étaient de mauvaises mères! »

Peut-être a-t-on tendance à oublier les conditions sociales et culturelles qui influent sur le choix de la mère, sinon le déterminent? Parce que, comme le rappellent les auteurs Stuart-Macadam et Dettwyler : « L’allaitement maternel est le phénomène bioculturel par excellence. Chez les humains, l’allaitement n’est pas seulement un processus biologique, mais aussi un comportement déterminé par la culture. » (Breastfeeding, Biocultural Perspectives, Aldine De Gruyter, 1995.)

Sylvie Gagnon admet que l’allaitement ne va pas de soi. « Je me suis sentie comme une vache à lait par moments. Je me sentais contrainte. À trois mois, j’ai dit : “Bon, mon bébé a ses anticorps, est-ce que je peux respirer maintenant?” » Bien qu’elle garde de l’allaitement un agréable souvenir, Sophie Comeau, 30 ans, a aussi connu ses heures de découragement. « Mais j’essayais de continuer. Je me sentais tellement coupable à l’idée d’arrêter d’allaiter mon enfant. J’avais l’impression que j’allais lui infliger un traumatisme affectif! » Et un certain type d’intervention renforce ce sentiment de culpabilité. « Ma montée de lait, c’était l’enfer, raconte-t-elle. J’avais très mal aux seins. Ma belle-sœur m’avait suggéré de tirer mon lait et de donner un biberon au bébé. J’ai appelé à l’hôpital. L’infirmière a paniqué, m’a dit qu’il refuserait le sein par la suite. Finalement, j’ai fait à ma tête et je lui ai donné un biberon pendant deux jours… Ce qui ne m’a pas empêché de l’allaiter quatre mois. »

Une lutte à finir

Phénomène récent dans l’histoire de l’humanité, le biberon s’inscrit dans le sillage de la vie moderne et de la libération de la femme. Sécuritaire, pratique, meilleur que le sein, cette invention d’origine américaine plaît au corps médical soucieux de calculer les quantités de lait que le bébé boit. Changement de discours. De nos jours, les mamans réclament de donner le sein en public. Les infirmières enseignent les meilleures techniques d’allaitement. Des « marraines » venant de groupes de soutien proposent jour et nuit conseils et prêtent l’oreille. Les gouvernements sont même de la partie et dédient une semaine mondiale à la cause chaque année. Objectif : un taux d’allaitement de 80 % dans le monde et l’établissement d’une série de mesures incitatives, dont la politique « Amis des bébés ». Ce manuel de bonne conduite dicte les méthodes à suivre pour encourager l’allaitement en milieu hospitalier, dont l’interdiction de distribuer des échantillons de lait gratuits, la cohabitation mère-enfant jour et nuit ou le bannissement des suces.

Sommes-nous en train de tomber dans l’excès inverse? Il s’agit plutôt d’un juste retour du balancier, affirme le mouvement pro-allaitement, tablant sur les preuves scientifiques, des kilomètres d’études qui démontrent la supériorité du lait maternel sur les préparations commerciales. Un « sang blanc » — pour reprendre l’expression consacrée dans le milieu — qui fournit une dose massive d’anticorps. Le bébé allaité a moins d’otites, d’allergies, de bronchites, de gastro-entérites que ceux qui sont nourris au biberon. La mère reprend sa forme plus rapidement, peut mieux établir le bonding (le lien affectif mère-enfant) et économise quelques centaines de dollars en n’achetant pas de lait maternisé.

« On a tellement parlé des avantages de l’allaitement que c’en est presque devenu une chanson! », lance Marie-Josée Santerre, présidente québécoise de la ligue La Leche, un des principaux groupes de marraines qui travaillent pour réimplanter la culture de l’allaitement en Amérique du Nord. Une mission en partie accomplie étant donné la remontée du phénomène. Une étude de la Faculté de pharmacie de l’Université Laval menée auprès de 2 000 femmes révèle que 66 % d’entre elles allaitent leur enfant à la sortie de l’hôpital. Le rapport préliminaire d’une recherche du ministère de la Santé et des Services sociaux (En 2001… j’aurai 5 ans) arrive à un taux de 73 % à la naissance pour environ 600 bébés des régions de Montréal et de Québec. Un succès qui équivaut aux taux de 70 % à 80 % observés dans plusieurs hôpitaux québécois.

Pourtant, on cite le plus souvent un taux de 48 % en le comparant à celui des autres provinces canadiennes qui atteint 80 %. Ce faible pourcentage provient d’une vaste enquête de l’Institut de la santé infantile dont les données remontent… à 1993. Les médias les ont repris, faisant ainsi écho au discours alarmiste. Mieux (ou pis!), ils ont littéralement endossé la cause en prenant la défense de l’allaitement en public, en reproduisant sans nuances la liste des bienfaits de l’allaitement et, surtout, en présentant une image romantique de la tendre maman qui donne le sein à son nouveau-né.

Coupables ou non coupables?

Combien de mères ont connu le désenchantement quand, de retour à la maison, elles ont été aux prises avec les difficultés de l’allaitement? « L’image du beau ciel bleu, avec le grand chapeau et le bébé qui ne pleure jamais, ça fait une belle publicité! Mais quand le bébé hurle et que la maman se retrouve les seins en sang, elle croira avoir fait quelque chose de mal », affirme Louise Filteau, marraine de Nourri-Source depuis huit ans et mère de quatre enfants. « Au CLSC, on essaie de parler de la réalité », renchérit Suzanne Dionne, présidente du groupe de travail sur l’allaitement du ministère de la Santé et des Services sociaux et médecin au CLSC de la Haute-Yamaska. « On le dit qu’un bébé allaité boit de huit à douze fois par jour, que les premières semaines sont difficiles et que le plaisir vient après. »

Les militantes distinguent le discours promotionnel de l’intervention individuelle. « Faire une promotion pure et dure, c’est la meilleure manière pour que les femmes laissent tomber, dit Louise Filteau. Il faut faire preuve de souplesse. Suggérer, par exemple, à une mère fatiguée de donner un biberon pour lui donner le loisir de se reposer, c’est une façon de prolonger l’allaitement. »

L’allaitement exige bel et bien un don de soi, un engagement qui va au-delà de la théorie. Une disponibilité de cœur et d’esprit, de temps aussi. Un apprentissage, une volonté de surmonter les difficultés. Des sorties coincées entre deux boires. Des heures de patience pour tirer son lait. Des nuits sans compromis. Un mode de vie « santé ». Allaiter, c’est beau, c’est bien. Mais il y a un prix à payer. « Il vaut mieux donner un biberon avec amour qu’un sein avec dédain », recommande Louise Filteau à celles qui allaitent sans motivation personnelle.

Les militantes insistent sur le respect de la mère et, surtout, sur l’importance de faire un choix éclairé. Mais où s’arrête l’éducation et où commence la pression? « Est-ce que l’on va s’empêcher de donner de l’information aux mères pour qu’elles ne se sentent pas coupables?, s’interroge Marie-Josée Santerre. On présente encore trop souvent le biberon et le sein comme des équivalents pour cette raison. On n’a pas le droit de tromper les femmes. »

Certes, mais, entre informer sur la transmission des anticorps et brandir des études contestables — ne serait-ce que du point de vue scientifique — sur l’allaitement comme facteur de prévention du cancer du sein et comme moteur de développement intellectuel du bébé, n’y a-t-il pas une limite à ne pas franchir? « Des générations entières n’ont pas été allaitées : sont-elles moins intelligentes que les autres? », se demande Sylvie Gagnon.

Où tracer la frontière entre faire un choix éclairé et assumer un choix culpabilisant? Où situer le juste équilibre entre le bien de l’enfant et le respect des besoins de la mère? Le choix de l’alimentation du bébé pose le premier jalon d’une longue suite de pressions sociales intrinsèquement liées au statut parental. Ne dit-on pas qu’avec la maternité vient la culpabilité? À lire Les immigrantes délaissent l’allaitement maternel au profit du biberon. C’est du moins une des conclusions à tirer d’une enquête effectuée par le ministère canadien de la Santé (Perspective multiculturelle de l’allaitement maternel au Canada, 1997).

À lire

Les immigrantes délaissent l’allaitement au profit du biberon. C’est du moins une conclusion à tirer d’une enquête efefctuée par le ministère canadien de la Santé (Perspective multiculturelle de l’allaitement maternel au Canada, 1997).

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