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Marche mondiale des femmes : échappée belle à New York

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Journaliste indépendante et auteure, elle a collaboré à de nombreux médias (et souvent à la Gazette des femmes) et a contribué à une quinzaine de documentaires québécois. Elle a remporté plusieurs prix pour son travail en journalisme ou en cinéma. Elle a été cofondatrice du magazine féministe La Vie en rose (1980-1987). Elle anime, depuis 25 ans, de nombreux débats publics, colloques, congrès sur des enjeux de société (éducation, santé, immigration, disparités sociales…). Elle est membre du conseil d’administration des Amis de Kaléidoscope, une revue publiée en partenariat avec l’INSPQ. Elle a écrit quelques ouvrages dont le dernier, Les Auberges du cœur, L’art de raccrocher les jeunes (Bayard Canada, 2012) sur les jeunes sans abri ou en difficulté (12-30 ans) à qui les Auberges du cœur tendent la main chaque année au Québec.

Pour l’ultime tronçon de la Marche mondiale des femmes, elles étaient plus ou moins 10 000 à traverser le cœur de New York, venues des quatre coins du globe en délégations nationales de 159 pays. Ou entre copines, avec les moyens du bord. Parmi elles, un millier de Québécoises. Leur horde pacifique a longuement descendu la 2e Avenue jusqu’à Union Square. La Gazette des femmes y était. Flash back d’une échappée belle à New York.

. La nuit enveloppe encore Montréal. Excitées comme des collégiennes, le visage barbouillé de sommeil, mes copines (la cinéaste Manon Barbeau, la journaliste Françoise Guénette et l’agente d’artiste Lucienne Lozier) et moi sommes les premières à arpenter le grand hall vide de la Gare centrale. L’œil aux aguets, nous cherchons un essaim de téléphonistes de Bell Canada. Nous partagerons leur autobus nolisé jusqu’à New York. Une caméra de l’Office national du film capte le brouhaha du départ. Avec son équipe, la jeune réalisatrice Caroline Martel accompagne ces quelque 50 employées (ou ex-employées) à New York, en guise de point d’orgue à son documentaire « Dernier appel ». Elle se penche sur le sort de ces filles qui vivent la fin d’une époque, d’un syndicat et de leur métier, alors qu’, Bell a littéralement choisi de vendre à une filiale américaine son service 411 et de téléconférence.

Arrivée aux douanes américaines. Zélés, les douaniers n’entendent pas tellement à rire! Sourcils froncés, ils veulent savoir à quel genre de manifestation ces dames vont participer : Seattle a laissé de mauvais souvenirs. L’équipe de tournage doit montrer patte blanche. Quel type de film? Pourquoi n’ont-ils pas de permis de travail? Feront-ils beaucoup de cash avec ça? Essaient-ils de rentrer en fraude aux États-Unis?

. Enfin New York, sa cohue de voitures, ses gratte-ciel déjà illuminés, son effervescence. L’hôtel est extra, central, coin 48e et Broadway, à trois pas de Times Square. Pince-moi, nous y sommes, fourbues mais heureuses, une longue soirée devant nous. On « apéritive » dans la chambre avant de partir prendre le pouls de la ville.

. La jolie place Dag Hammarskjold, en face des Nations Unies, est bondée depuis . Ses grands arbres sont encore verts. Les policiers new-yorkais en ont vu d’autres, ils sont nombreux, courtois dans l’ensemble. Ils forcent la foule compacte à demeurer à l’intérieur d’un périmètre précis. Impression d’étouffement.

Le rassemblement n’a pas l’envergure de ceux de Montréal ou d’Ottawa. L’endroit ne l’aurait pas permis d’ailleurs. Mais le coup d’œil est unique. Bibis, turbans, foulards, fichus, tchadors, chapeaux aux formes les plus folles surmontent des tenues hétéroclites. Toutes couleurs confondues, les femmes causent tout en tendant des tracts imprimés aux quatre coins du monde. Des Françaises vendent de petites cigales de plâtre à odeur de lavande. Une vingtaine de Japonaises arrivent à petits pas, sourient et agitent la main à la dérobée. Des « femmes en noir » de Belgrade attendent déjà derrière leurs banderoles. Des Indiennes du Chiapas scrutent la foule. Une manifestante du Kurdistan, vêtue d’une robe de bal verte, cherche des yeux d’autres victimes de guerre. On se masse devant deux Martiniquaises qui chantent « Fawn fet pou respkte! » Des Camerounaises aux tenues fabuleuses ont installé une table de fortune pour leur documentation et se font photographier. Face à face délicieux : cinq d’entre elles, tout sourire et boubous bleus, tendent leur caméra aux policiers en faction derrière la clôture métallique pour qu’ils les prennent en photo!

Une allure de joyeux bazar flotte dans l’air doux. Je n’ai rien contre. Me revient cette parole de la grande socialiste Emma Goldman : « Si on ne peut pas danser le soir de la révolution, ne comptez pas sur moi… »

Des centaines de banderoles pavoisent et mille parfums s’entrechoquent. Au micro, les animatrices sont de bien belle humeur :« Nous sommes en train de créer un monde ouvert. We have to be both in the street and in the government’s offices. Para las mujeres acceso a la tierra! Could you feel this huge woman energy? » Arrive une dizaine de cyclistes poussant des triporteurs remplis de cartes d’appui. Des chaînes humaines se forment pour acheminer les 4,8 millions de cartes signées de par le monde. Fendre la foule pour remonter jusqu’à l’estrade, c’est voyager d’un continent à l’autre. Parcourir la planète femmes en quelque sorte.

. La foule reste grosse après debout! Les micros hurlent des discours poignants… ou interminables. J’aperçois la délégation internationale qui se rend sous escorte au grand rendez-vous onusien. Le Secrétaire général, Kofi Annan, retenu au Moyen-Orient par l’embrasement du conflit israélo-palestinien, la centaine de femmes mandatées passeront une heure et demie en compagnie du numéro deux de l’ONU, la Québécoise Louise Fréchette, et d’Angela King, conseillère du Secrétaire à la condition féminine. Une douzaine prendra la parole dans la noble enceinte. Plus tard, trois d’entre elles nous exprimeront privément et sans détour leur déception devant l’accueil poli des officielles.

Comme devant les gouvernements canadien et québécois, les femmes ont récolté plus de tapes sur l’épaule, d’évasifs discours d’encouragement que de réelle volonté politique à contrer la violence et la pauvreté. Mais, et ce n’est peut-être pas sans signification pour l’avenir, jamais paraît-il, l’ONU n’avait consacré autant de temps à échanger avec des représentantes de la société civile, qui plus est, du mouvement féministe international. Des non-élues bien importantes en somme!

. Sous un ciel menaçant et gris, la marche baroque et bariolée se déploie sur la 2e Avenue, occupant la moitié de la chaussée. Depuis une heure, au son des klaxons (parfois colériques), mais surtout des applaudissements et des sourires engageants, nous glissons depuis la 42e Rue vers notre destination Union Square, près de la 14e Rue… Quite a walk!

Les manifs de femmes ne courent pas les rues, même à New York! Et des hommes aussi nous ont fait la fête (presque la roue…) à quelques reprises. Scène inoubliable : une demi-douzaine d’ouvriers de la construction alignés sur leur échafaudage, drapeau du Québec en main, déchiffrant un tract et saluant les femmes de leurs bras vigoureux. Mieux encore. Cet homme noir, beau, grand, planté au coin de la 20e Rue et scandant très fort : « I need a wife! I need a wife! A job, I got one… I need a wife! I need a wife!… » Une vraie scène de film.

Plus on descend vers Union Square, plus les gens de la rue, des femmes noires souvent, manifestent leur appui. Ça fait chaud au cœur. Nous quittons les quartiers plus huppés pour des sections plus commerciales, ça se voit. Les boutiquiers s’étirent le cou, les clientes les plus curieuses nous interrogent au passage, les écoliers se massent et cherchent à comprendre. Dans le cortège, un groupe de vingt Belges coiffées de diadèmes de pacotille portent des robes noires traversées de rubans de Miss : Miss Endettée, Miss Harcelée, Miss Petit Salaire, Miss Dénigrée, etc… font le bonheur des passants. Minispectacles improvisés sur les coins de rues : des chanteuses country, des « cheer leaders » écarlates, des musiciennes tout à leur affaire. À droite et à gauche, on tend des cartes postales de la Marche mondiale, on explique, le sourire aux lèvres, ce qui vaut pareil débordement féminin. Et les pouces se lèvent en signe de « Great! »

, Union Square. Point de ralliement des harangueurs de foule depuis le début du siècle! Dans les années , 35 000 chômeurs sont partis d’ici en colère pour marcher sur le City Hall.

« Coude à coude sans relâche, pas question que les femmes lâchent! » Malgré l’accueil jovial des deux animatrices, malgré la beauté des images sur écran géant captées partout dans le monde et rappelant la diversité des initiatives autour de la marche mondiale, la lassitude se lit sur les visages des marcheuses. Et la pluie commence à tomber. Les discours innombrables achèvent de miner nos dernières énergies. Nous attendons toutes Françoise David, longuement ovationnée. Elle parle peu, mais ses mots sont lourds de sens, comme toujours, malgré sa bonne humeur évidente : « La patience des femmes est terminée. Nous sommes en colère. Et même si on ne s’attendait pas à ce qu’on applaudisse toutes nos propositions, nous sommes déçues des réponses officielles. Mais tous désormais savent que les femmes du monde entier ont la même vue des problèmes liés à la violence et à la pauvreté, même si leurs stratégies sont parfois différentes. Nous allons travailler à nourrir cette nouvelle solidarité, c’est clair. » Nous nous sommes reposées au Hartland Brewery, joli bar tout près, épuisées mais heureuses d’avoir participé à la montée d’une vague planétaire porteuse de courage, de compassion et de joie.

Le lendemain, en quittant Manhattan, j’ai répété ces vers très anciens en regardant la pluie tomber en trombe sur la ville : « Ayant bu des mers entières/ nous restons tout étonnés/ que nos lèvres soient aussi sèches que les plages/ Et sans cesse cherchons la mer pour les y tremper/ Sans voir que nos lèvres sont les plages Et que nous sommes la mer » Attar (poète persan, XIIe siècle)

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