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Stérile, la quarantaine? Pas pour Carole Beaulieu. L’intrépide reporter venait à peine de souffler les 40 chandelles que Jean Paré, patron de L’actualité, lui remettait les clés de son bureau. Fait rare dans l’univers macho des médias, une femme devenait rédactrice en chef d’un magazine réputé dont le tirage tourne autour des 200 000 exemplaires. Puis un imprévu a surgi. « Ce sera une fille! », annonce-t-elle, ravie. Si la schtroumpfette respecte l’heure de tombée, elle alunira le… premier de l’an . Dans le jargon du métier, cela s’appelle avoir le sens du timing.

Bizarre, la vie. Après tant d’années de vaine attente, voilà qu’elle s’amène à l’improviste. Mais n’essayez pas de psychanalyser l’incident, cela déplairait à la reporter rigoureuse qui ne jure que par les faits. « Votre mère dit qu’elle vous aime? Vérifiez », répétait un de ses profs de journalisme à l’Université Carleton, en Ontario. Elle a retenu la leçon.

C’est la première fois que je rencontre ma quasi cousine. Pure fantaisie, je lui ai réclamé trois vœux pour l’an . À l’autre bout du fil, elle a paru amusée.

Quand je sonne à sa porte un dimanche matin, j’ai déjà l’impression de la connaître. Peut-être à cause de la similitude de nos noms — tant de fois, on m’a appelée Carole! — je l’ai suivie à la trace depuis son arrivée au Devoir en . C’était facile, elle a beaucoup écrit. Dans les magazines seulement — L’actualité, La Vie en rose et même La Gazette des femmes — elle a signé plus d’une centaine de textes, l’équivalent de cinq ou six bouquins. Elle a raflé les honneurs comme d’autres les contraventions, notamment le Judith-Jasmin en et le Jules-Fournier en . Bien entendu, j’ai applaudi à ses succès. Parfois, je l’ai un peu enviée, surtout lorsqu’elle est allée vivre au Viêt-nam grâce à la prestigieuse bourse de la Fondation Crane. Elle a beaucoup voyagé, la chanceuse. Chanceuse? Il faut du courage pour aller user ses semelles sur les pavés inégaux du vaste monde : Europe, Afrique, Moyen-Orient, Asie… Elle a vu au moins 40 pays. « Le plus difficile, c’est d’arriver à se mettre dans les souliers d’autrui, d’oublier son code de référence nord-américain. »

La réalisation dont elle est la plus fière?

« Moi », lance-t-elle. C’est dit sur le ton détaché d’une constatation, sans vanité ni fausse modestie. Il est vrai que l’adolescente timide, que le bégaiement affligeait, en a bûché un coup pour se faire une tête et un nom. Elle a dû se « colletaîller » à peu près seule avec les mots, les livres, la pensée : où sont les vrais guides intellectuels en ce pays? Elle a dû apprendre à surmonter ses peurs, à foncer. À 30 ans, Carole Beaulieu a poussé un grand soupir de satisfaction : les profs qui lui avaient prédit qu’elle ne réussirait jamais dans le journalisme pouvaient aller se rhabiller.

La voici aux commandes de L’actualité. Depuis , elle vit au rythme d’une machine qui tourne à haute vitesse. Ce n’est pas toujours facile. Certains jours, elle souffre de « décisionnite » aiguë. Elle n’a plus le temps de faire trois fois le tour des questions ni la liberté de discuter de tout avec ses collègues. Il y a donc la solitude, les attentes contradictoires des uns et des autres, les inévitables comparaisons. Elle apprend. Et ne demande pas mieux.

Dans l’étroit visage, des yeux de charbons ardents. Ils trahissent, ces yeux, une formidable soif de connaître. Si elle a très tôt choisi le journalisme, c’est qu’elle voulait répondre aux innombrables questions qui s’entrechoquaient dans son esprit fertile. « Et peut-être aussi un peu parce que je voulais changer le monde », fait-elle, l’air penaud. Depuis, elle a compris qu’un journaliste n’a pas de pouvoir. « Pas pour trois cennes! » La phrase lancée, elle se ravise : « Peut-être un petit pouvoir, celui de faire reculer l’ignorance. »

Curieuse, fonceuse, audacieuse, Carole Beaulieu est aussi capable d’engagement. Contrairement à bien des journalistes de sa génération, par exemple, elle n’a pas craint d’afficher son féminisme. « Je suis une féministe pratique », dit l’ex-collaboratrice à La Vie en rose, précisant qu’elle cherche à mettre ses énergies là où ça compte. Ces temps-ci, la solitude des familles la préoccupe. « Les entreprises, qui veulent être de plus en plus productives, ont de la difficulté à tenir compte du fait que les employés ont des enfants, et très souvent des parents, dont ils doivent prendre soin. Il va falloir trouver des solutions, c’est un des défis de l’avenir. » Mais, comparées à d’autres, elle nous trouve choyées. « Nous vivons dans un monde où notre responsabilité principale, c’est de devenir, de nous développer au maximum. Nous pouvons nous demander : “ Où est-ce que je peux être le plus utile? ” C’est un privilège incroyable. Tellement peu de femmes dans le monde — et d’hommes — ont cette chance. »

D’une voix inquiète, elle parle du monde musulman « dont une partie n’a pas joint la modernité »; de ces Africaines, pourtant éduquées, qui défendent les mutilations génitales au nom de la sacro-sainte tradition; de la mondialisation du commerce « qui crée un nouvel esclavage »; de pays où les femmes meurent en couches, sont lapidées, n’ont pas encore le droit de vote. Elle insiste : « Il faut sortir du Québec, aller voir ce qui se passe ailleurs. »

Ailleurs, le mot revient souvent. Citoyenne du monde et du cyberspace (Internet la passionne), Carole Beaulieu croit avoir hérité du gène de la recherche de nouveauté.

Dès l’enfance, elle rêve d’aventures comme Bob Morane et tant d’autres héros — masculins — qui peuplent ses lectures. « Marguerite Bourgeoys? Jeanne Mance? Je les trouvais bien fines, mais jamais je n’aurais voulu être comme elles. Ce sont Radisson et Cavalier de la Salle qui m’inspiraient, parce qu’ils allaient loin, parce qu’ils exploraient. » Lectrice avide, elle croit que les livres lui suffiront jusqu’à ce que l’écrivaine Antonine Maillet vienne dire, à l’école Notre-Dame-du-Sourire, qu’il faut avoir vécu pour écrire. Elle se fait serveuse (dans une beignerie), puis secrétaire (dans un centre d’accueil pour jeunes filles) et, dès qu’elle en a l’occasion, file en Israël, au grand dam de sa mère qui aurait bien aimé qu’elle reste secrétaire. Peu instruits, ses parents triment dur pour élever leurs deux filles : papa travaille dans un garage, maman coud, fait son pain. Heureusement, l’ingéniosité compense le manque d’argent.

Depuis, la petite fille de Verdun en a vu du pays. Fidèle à ses origines, elle est toujours revenue vivre près de son lieu d’enfance, migrant petit à petit vers le fleuve. À son retour d’Asie, en , elle s’est installée ici avec son amoureux, un ingénieur qui a laissé tomber sa carrière pour la suivre à l’étranger. C’est lui qui s’occupera de la petite lorsqu’elle aura épuisé ses quatre mois de congé de maternité. En attendant, il retape la maison. À la fin de l’été radieux, alors que les haricots ventrus couraient le long de la pergola, il a peint les murs de la cuisine « vert pagode », couleur qui exalte le rouge feu des appareils ménagers. Mine de rien, un air d’Asie s’est infiltré dans ce home grand ouvert sur la vie.

Et ces trois vœux?

Vous avez deviné juste, la rédactrice en chef de L’actualité a d’abord demandé un beau bébé en santé. Comme des millions de femmes avant elle, de toutes conditions, sous toutes les latitudes. Son deuxième vœu, elle l’a murmuré avec les accents d’une humble supplique adressée à je ne sais quelle déité. À Zeus, à Bouddha ou à Notre-Dame-du-Millénaire, allez savoir, elle a demandé le recul de l’ignorance. Du même souffle, elle a souhaité plus de lumière sur notre petite planète, plus de compassion aussi… Car rien ne l’effraie davantage que le refus de savoir, le prêt-à-penser et les dogmes, sources de tant de catastrophes.

Quant à son troisième vœu, elle a décidé de le mettre à l’encan. « Sait-on jamais? Tout à coup que Bill Gates saisirait l’occasion pour effacer la dette du tiers-monde… » Carole Beaulieu, femme de tête, a le cœur accroché à la bonne place.

Bleue ou rose, la salle de rédaction?

Récemment, un lecteur courroucé a reproché à la rédactrice en chef de L’actualité de transformer son magazine en « revue de filles ». Tout ça parce que le numéro précédent traitait abondamment d’éducation… À l’opposé, d’autres crient « Place aux femmes », en brandissant les pages de couverture de masculine facture. « Il y aura dans ce magazine tout ce qui reflète les grands enjeux de la société », promet-elle, sans se laisser démonter par la critique. Elle dit avoir assez de respect pour l’intelligence des hommes et des femmes pour parler à tous d’éducation et de technologies de pointe. Depuis qu’elle a vécu au Viêt-nam, elle se demande d’ailleurs pourquoi ses éducateurs l’ont souvent emmenée à la Place des arts, jamais à la Bourse. « Là-bas, dit-elle, les femmes jouent à la Bourse, achètent l’or, spéculent sur les terrains. »

Dessous les pierres

Pour se trouver auprès de sa mère gravement malade, en , Carole Beaulieu décide d’abandonner ses études en journalisme. Elle va plutôt offrir ses services (gratuits) à l’hebdo de la place. Trois semaines plus tard, elle est promue… rédactrice en chef du Messager de Verdun. Elle sera congédiée trois ans plus tard parce que, blessée à un pied, elle a chaussé des mocassins de raquetteuse pour aller au souper-bénéfice d’un député. L’élite locale n’a pas apprécié. Il faut dire que la jeune reporter dérange par sa conception de l’information. Elle aime fouiller, vérifier, contrevérifier. Déjà, elle réclame le droit de retourner les plus belles pierres du jardin pour voir ce qui grouille dessous.

Pauvreté relative

« Vous m’auriez dit que j’étais pauvre, j’aurais nié! », dit Carole Beaulieu, dont les parents — aujourd’hui décédés — savaient d’un rien tirer des merveilles. La fillette n’a-t-elle pas la poupée Barbie la mieux pourvue des alentours? Lit à baldaquin, garde-robe unique. « Imaginez, mon père avait poussé le souci du détail jusqu’à vernir les petits cintres de bois qu’il avait fabriqués pour suspendre les vêtements de la poupée. À travers tout cela, mes parents m’ont transmis l’amour du travail bien fait. »

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