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Question : pourquoi les métiers qui offrent les meilleures perspectives d’avenir, qui sont bien plus payants que les traditionnels emplois féminins, rebutent-ils toujours les filles? Tour d’horizon d’un implacable illogisme.

Elles sont policières, plombières, ingénieures ou mécaniciennes. Elles ont toutes un point commun : ces femmes aiment leur métier, bien plus avantageux que les traditionnels emplois de vendeuse, de secrétaire et d’infirmière. Et les chiffres leur donnent raison. Avec un diplôme d’études professionnelles en fabrication mécanique, elles gagnent en moyenne 436 $ par semaine contre 260 $ pour les esthéticiennes munies, elles aussi, d’un diplôme du même niveau. Les non-trads, comme elles se désignent parfois, apprécient la diversité des tâches à accomplir et l’autonomie que leur accorde leur emploi. Ces métiers sont aussi ceux qui offrent les meilleures perspectives d’avenir.

Mais l’avenir, justement, ne s’annonce pas rose. Car, malgré les avantages déterminants qu’ils procurent, les métiers non traditionnels n’ont désespérément pas la cote auprès des jeunes filles. Ainsi, 83 % d’entre elles s’orientent encore vers le commerce, le secrétariat, les soins esthétiques et les services de santé, des ghettos d’emplois féminins où coupes budgétaires, précarité et futur bouché règnent en maîtres. Même si près de 60 % des titulaires d’un baccalauréat sont des filles, elles constituent moins du quart de l’effectif étudiant en génie et en informatique. Dans les domaines d’études non traditionnels, la proportion des filles n’a que légèrement augmenté depuis le début des années 90. Quand elle n’a pas stagné, voire diminué. En techniques de l’informatique au collégial, leur part est en effet passée de 29 % en 1990 à 17 % en 1997! De sorte que même une entreprise comme Bell Canada ne parvient plus à embaucher autant de femmes dans certains métiers, comme en témoigne Nathalie Beaudry, responsable du Programme Horizon total, par lequel la compagnie recrute chaque année une trentaine de bacheliers en génie informatique et en génie électrique. « Au début des années 90, nous recrutions autant de filles que de garçons grâce à ce programme. Depuis 1997, c’est tout simplement impossible », regrette-t-elle. Moins de 20 % des 300 curriculum vitae reçus l’an dernier provenaient de filles! Bell Canada s’est d’ailleurs associée à d’autres compagnies de télécommunications pour rencontrer les filles du secondaire et les sensibiliser aux métiers qu’elles offrent.

Un boulon dans la tête

Pourquoi ne veulent-elles pas de ces métiers? « La société est de plus en plus dure envers les jeunes. Ils ont tendance à se réfugier dans les stéréotypes, ce qui se ressent dans leur choix de carrière », croit Francine Burnonville, sociologue et auteure d’une étude de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec sur les conditions de travail des femmes dans des métiers traditionnellement masculins. « D’ailleurs, on constate que les adolescents sont très macho, et que le modèle hyperféminin revient en force chez les jeunes filles. »

Anne Thibault, du Secrétariat à la condition féminine du ministère de l’Éducation du Québec (MEQ), croit que les filles ont peur de l’isolement à un âge où les relations interpersonnelles sont très fortes. Elles craignent aussi les différents défis à relever, le harcèlement. « Elles pensent, à tort, que les métiers traditionnellement féminins sont plus faciles. » Anne Thibault note aussi le peu de connaissances que la population en général a des métiers, ce qui n’aide pas les parents à ouvrir de nouveaux horizons à leurs enfants. La plupart des gens s’imaginent, par exemple, que les informaticiens travaillent dans une solitude totale et qu’ils sont rivés à leur ordinateur jour et nuit.

« Souvent, les parents croient protéger leurs filles en les poussant vers des métiers traditionnels », ajoute Francine Burnonville. « Ce sont les mères qui transmettent l’ouverture d’esprit et qui jouent un rôle fondamental pour que leurs enfants s’affranchissent des stéréotypes sexuels », précise Pierrette Bouchard, professeure de sciences de l’éducation à l’Université Laval. Résultat : encore aujourd’hui, les femmes qui choisissent de sortir du rang se heurtent aux réticences de leur entourage. « Même mes amies m’ont découragée lorsque j’ai voulu changer de carrière », raconte Isabelle Dugré, devenue plombière après avoir quitté son emploi de caissière et ses études en philosophie.

Déboulonner les préjugés

Comment faire pour abattre les préjugés? Par ses programmes, le MEQ cherche à intervenir tant sur les jeunes filles que sur les personnes capables de les orienter, comme leur famille, leurs amis, leurs professeurs et, bien sûr, les orienteurs. Le concours « Chapeau les filles! », qui récompense des femmes actives et des étudiantes dans des cursus non traditionnels et fait connaître ceux-ci auprès du grand public, remporte un franc succès. Les organismes d’aide aux non-trads, comme Femmes regroupées en options non traditionnelles (FRONT), cherchent à rendre plus visibles des modèles de femmes qui exercent ces métiers. « Pas une Julie Payette, trop exceptionnelle, mais des femmes ordinaires », précise Linda Boisclair, technicienne de service chez Gaz Métropolitain et présidente de FRONT.

En octobre 1998, l’École polytechnique mettait sur pied la chaire Marianne-Mareschal pour promouvoir les études en génie auprès des filles. « Nous cherchons à les sensibiliser directement en soutenant, par exemple, des projets de démonstration dans les écoles ou des activités de marrainage », explique Marie Bernard, professeure de génie mécanique, une des trois cotitulaires de la chaire. « Il faut insister sur le fait que le génie ne les oblige pas à devenir des gars. » Pour intéresser les filles, toutes s’entendent : il faut commencer très tôt, dès le primaire. Avant que les stéréotypes sexuels soient fermement ancrés dans leur tête, que le boulon qui fixe les idées préconçues sur les métiers d’hommes ou de femmes soit vissé pour toujours…

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