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La loi du silence entoure la question des mutilations sexuelles pratiquées au Canada. C’est pourtant une réalité. Comme si au pays de la liberté des droits humains, on préférait fermer les yeux sur ce chapitre honteux de l’intégrité des femmes.

Un débat strictement africain? De moins en moins. L’excision et l’infibulation dépassent largement les frontières du Tchad, de la Somalie et de l’Égypte. La question relève aussi des services de santé publique des pays d’accueil. Avec la venue de migrants, l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Océanie font de plus en plus face à ces pratiques. Le Canada y compris.

On ne connaît pas le nombre de femmes excisées au pays. Le chiffre de 6 000 a déjà été avancé, ce qui pourrait ne représenter que la pointe de l’iceberg. « C’est presque impossible d’obtenir des données précises. La pratique est entourée de tels tabous. Peu de femmes en parlent ouvertement. » Bilkis Vissandjée, professeure à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal, également rattachée au CLSC Côte-des-Neiges, est à terminer une étude menée auprès de 124 femmes de différentes communautés africaines aux quatre coins du pays. L’objectif de la recherche : mieux les connaître pour adapter les services de santé. « À titre d’exemple, les femmes infibulées ont de la difficulté à consulter un gynécologue ou même à assister aux cours prénataux », indique Mme Vissandjée, qui assume aussi la codirection universitaire du Centre d’excellence pour la santé des femmes.

Il est vrai que les travailleurs sociaux, les infirmières et les médecins sont désarmés devant une patiente excisée ou infibulée. Le Dr Claude Fortin, obstétricien-gynécologue au Centre hospitalier Angrignon, à LaSalle, demeure l’un des rares à ne pas l’être. Il y a dix-huit ans, une Éthiopienne incapable d’avoir des relations sexuelles satisfaisantes s’est présentée à son bureau. « Je n’avais jamais vu ça. Elle n’avait qu’une toute petite ouverture à la place de l’entrée du vagin. Je n’avais pas étudié cela à l’université. On n’en parlait pas dans les livres de médecine. » Il lui a alors fait une plastie pour reconstruire l’orifice vaginal. « Aujourd’hui, elle a trois enfants et mène une vie normale. Je la revois encore. »

Largement consulté par ses collègues, le Dr Fortin est devenu expert en la matière au fil des années. Jusqu’ici, il a traité une cinquantaine de femmes qui souffrent des séquelles de l’infibulation. Aux maris qui lui demandent de « recoudre » leur femme après un accouchement, le médecin leur réplique qu’il ne s’agit pas là d’un acte médical.

Acte médical ou pas, des mutilations auraient cours au Canada. « Les gens murmurent qu’elles se pratiquent dans les cliniques médicales privées. Vous savez, l’excision, c’est une petite opération beaucoup moins compliquée que l’ablation d’un sein », confie la sociologue Aoua Ly. Membre fondatrice, au Sénégal, de la section locale du Comité inter-africain de lutte contre les pratiques traditionnelles ayant effet sur la santé des femmes et des enfants, Mme Ly dirige Femmes africaines : Horizon , une association montréalaise qui fait des recherches sur les mutilations sexuelles féminines.

Selon Amnistie internationale, qui mène campagne contre ces coutumes, des médecins originaires d’Afrique les maintiendraient dans des pays industrialisés. La demande existe : des parents entendent respecter la tradition. Mais, plus fréquemment, les fillettes sont envoyées en Afrique au cours des vacances scolaires; la famille procède alors au rituel. En France, où l’immigration africaine est forte, d’autres se regroupent et paient le voyage en Europe à des praticiennes traditionnelles. C’est d’ailleurs ainsi que Hawa Gréou, une exciseuse malienne, s’est retrouvée devant la justice française. En , elle a été reconnue coupable de « violences volontaires commises sur des mineures ayant entraîné une mutilation » : huit ans de prison ferme. Deux ans pour la mère de la victime.

Sept États occidentaux et douze africains ont adopté des lois interdisant ou restreignant les mutilations sexuelles féminines. C’est le cas du Canada, qui a légiféré en ce sens en . Aucune plainte jusqu’ici. Même chose du côté de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse du Québec.

Ce n’est pas de sitôt que la loi du silence sera brisée, croit la militante Malubungi Mueni, du Réseau des femmes du Sud de l’Ontario. Un jour, elle a rencontré une cinquantaine de Somaliennes de Toronto. Parmi elles, des exciseuses. « Elles m’ont dit : “Prouve-nous que ce que nous faisons, c’est une mutilation!” Certaines Africaines croient qu’avec le multiculturalisme prôné au Canada elles peuvent perpétuer toutes leurs coutumes. On ne peut pas être Africaine un jour et le lendemain, Canadienne! » Originaire de la République démocratique du Congo, Mme Mueni estime que la loi dissuade peu les communautés africaines du pays. Elle préconise plutôt la sensibilisation. Informer les fillettes, les mères et les grand-mères, mais aussi la société d’accueil sur les répercussions des mutilations.

Coutumes dont l’origine se perd dans la nuit des temps, les mutilations sexuelles ne seront pas enrayées en un claquement de doigts. D’ici trois générations, espèrent les organisations onusiennes (OMS, UNICEF et Fonds des Nations Unies pour la population) qui se sont fixé cet objectif. Le respect des plus élémentaires droits de la femme est en jeu.

Le mal du pays

La tradition semble plus forte que tout et reprend ses droits sur les lois qui protègent les femmes contre les mutilations. Le jour même où vous lirez ces lignes, 6 000 jeunes filles auront été excisées ou infibulées dans le monde.

Nombre de militantes, les Africaines en tête, ont lutté et luttent encore pour faire cesser ces pratiques qui touchent l’intégrité même de la femme. « Les Africaines n’ont pas attendu les Benoîte Groult et autres féministes occidentales pour bouger, affirme Aoua Ly. Malgré les contestations, elles ont continué à se battre avec courage. On disait d’ailleurs qu’elles étaient les perroquets des femmes occidentales. »

Pourquoi cela se maintient-il en Afrique? « Parce que le continent a été bloqué dans son développement, répond Mme Ly. La traite négrière, la colonisation et la néocolonisation ont fait en sorte que l’Afrique n’a pas pu se débarrasser de ses tares. » Les mutilations ne sont pas particulières à l’Afrique, estime d’ailleurs la chercheuse associée à la Chaire en relations ethniques de l’Université de Montréal. D’un bond, elle se lève et retire un dossier de sa bibliothèque. « Elles ont été pratiquées par les sociétés en Europe comme en Amérique du Nord à un moment ou à un autre de leur histoire », dit-elle en montrant du doigt un passage. On peut y lire que, « au XIXe siècle, l’excision était pratiquée par certains médecins en France et en Angleterre pour contrer l’hystérie, la nymphomanie et la masturbation chez les femmes. »

Au cours des dernières décennies, la pauvreté et les conflits en Afrique n’ont fait que perpétuer la pratique, estime la sociologue d’origine tchadienne Tassoum L. Doual. « Au Tchad, elle était pourtant en déclin. Mais, avec la guerre, les exciseuses ont repris le couteau. Les gens avaient besoin de retrouver leurs racines. Quand on a des problèmes, on se replie sur soi », indique-t-elle en fronçant les sourcils. Pour unifier le pays, au milieu des années 70, le chef de l’État a aussi mené une campagne de retour aux sources, les rituels d’excision y compris. Aujourd’hui, trois Tchadiennes sur cinq ont subi une mutilation.

Les chiffres de la honte

Prévalence des mutilations sexuelles
PaysPrévalence
Bénin50 %
Burkina Faso70 %
Cameroun20 %
Côte d’Ivoire43 %
Djibouti98 %
Égypte97 %
Érythrée90 %
Éthiopie85 %
Gambie80 %
Ghana30 %
Guinée60 %
Guinée-Bissau50 %
Kenya50 %
Liberia60 %
Mali94 %
Mauritanie25 %
Niger20 %
Nigeria40 %
République centrafricaine43 %
Rép. démocr. du Congo 5 %
Sénégal20 %
Sierra Leone90 %
Somalie98 %
Soudan89 %
Tanzanie10 %
Tchad60 %
Ouganda5 %
Togo50 %

Dans le monde, 130 millions de femmes et de fillettes ont subi des mutilations sexuelles. Deux autres millions s’y ajoutent chaque année. La plupart des femmes excisées ou infibulées se trouvent dans 28 pays africains. Mais les mutilations sexuelles sont aussi pratiquées dans la péninsule arabique : Yémen, Oman, Émirats arabes. Des cas ont été signalés en Indonésie, en Malaisie, au Sri Lanka, au Pakistan et en Inde.

Peu de statistiques sont disponibles pour mesurer l’ampleur du phénomène. Sans doute en raison des tabous qui entourent encore le sujet et du manque d’intérêt de la communauté scientifique, avance l’Organisation mondiale de la santé.

Cet organisme arrive néanmoins à faire des estimations de la prévalence en Afrique. Les données sont étonnantes. La pratique est davantage liée aux ethnies qu’aux religions. Ainsi, l’islam y est associé à tort. Des pays à forte majorité musulmane comme la Mauritanie et le Sénégal n’ont qu’une faible prévalence : une femme sur quatre dans le premier, une femme sur cinq dans le second. Les mutilations sont plus répandues dans les États voisins comme le Mali, le Burkina Faso, la Gambie, la Guinée-Bissau et la Guinée.

Les disparités restent importantes. En République démocratique du Congo, l’ex-Zaïre, la pratique s’avère marginale (5 %), tandis qu’elle est très courante en Afrique de l’Est. Pas moins de 29 millions d’Égyptiennes sont excisées, soit 97 % de la population féminine. Selon une enquête menée en par le ministère de la Santé du pays, 80 % des Égyptiennes souhaitent perpétuer la coutume.

Un rite de passage

Selon le type d’intervention, le pays et l’ethnie, les mutilations sont pratiquées sur des filles nouveau-nées comme sur des jeunes femmes. En règle générale, elles sont cependant liées au rite de passage à l’âge adulte dans les sociétés africaines; les cérémonies entourant la coutume font en effet une grande place à l’éducation sexuelle des fillettes. Mais la pratique perd de plus en plus de son symbole, notamment en raison de l’urbanisation. Selon l’OMS, l’âge moyen tend à s’abaisser. Les formes de mutilations sexuelles féminines les plus courantes — elles représentent 80 % des cas — sont la Sunna, très populaire en Égypte, qui consiste à couper le prépuce du clitoris, et la clitoridectomie, soit l’ablation partielle ou totale du clitoris et des petites lèvres. L’infibulation (15 % des cas), qui s’avère la forme la plus grave des mutilations, est surtout pratiquée en Afrique de l’Est. Il y a alors suture des grandes lèvres pour ne laisser qu’un minuscule orifice par lequel s’écoulent l’urine et le flux menstruel. Sont aussi considérés par l’OMS comme des mutilations sexuelles les incisions du clitoris, des petites et des grandes lèvres, l’étirement du clitoris et le grattage de l’orifice vaginal.

Les conséquences sur la santé varient selon le type et la gravité de l’intervention. Qu’importe qu’elle soit faite dans une case ou à l’hôpital, à l’aide d’un rasoir souillé ou d’un instrument stérilisé, elle comporte de réels dangers. Les complications immédiates, dont l’hémorragie et l’infection, peuvent causer la mort. À long terme, des kystes, des abcès, des lésions du canal urinaire peuvent apparaître et provoquer l’incontinence ou des rapports sexuels douloureux. L’infibulation peut même conduire à la stérilité. Aussi, les mutilations peuvent avoir un effet non négligeable sur la santé psychologique. « À plus long terme, rappelle l’OMS, les femmes risquent de souffrir de frustration, d’anxiété, de dépression, d’irritabilité chronique ou de frigidité. »

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. kim

    Ça l’explique pourquoi elles endurent ça…ces femmes sont détruites de génération en génération depuis des siècles…elle se sont fait enlevé le droit au plaisir…elles subissent chaque relation…

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