Aller directement au contenu

Je suis un fantôme dans la chaleur écrasante. J’ai maintenant passé le stade de la faim : mon ventre ne crie plus. Lorsque je marche, ce qui est rare, je me fais silencieuse, mon pas frôlant à peine la terre, malgré le fardeau de mon sexe. Je passe invisible; les regards me transpercent sans me voir, sans reconnaissance aucune. Autrefois, j’étais médecin. On me voyait.

Aujourd’hui, il y a beaucoup de propagande contre l’inconnu. Depuis que je suis morte en moi, j’ai eu amplement le temps de réfléchir, et j’en suis venue à la conclusion tout à fait folle que si on me tendait la main, si les choses changeaient, je m’enfuirais. Je voudrais renaître de l’autre côté! Même si de l’autre côté de l’océan règne le mal, le mal que l’on hait de toutes ses forces ici et dont je suis victime. Même si l’Occident, c’est Satan, j’irais! Je referais l’enfer s’il le faut! N’y a-t-il pas de bonnes intentions là-bas? Ne savent-ils pas ce qui se passe ici? Les femmes là-bas, que font-elles? Sont-elles nues, vendent-elles leur corps, en sont-elles esclaves comme on dit qu’elles sont esclaves de l’assouvissement des hommes? M’attendent-elles?

Oui, c’est ça… Je renaîtrais, et elles m’attendraient. Je serais une autre femme, une femme de l’Occident, et je leur dirais : non! Je leur crierais : « Que faites-vous? Qu’attendez-vous pour vous lever, pour traverser l’océan et aller sauver vos sœurs qui meurent? Ne vous croyez pas libres parce que vous êtes nues! »

Je serais maintenant, là-bas… En enfer, dit-on. Mais est-ce bien vrai? Dans ma tête, je suis complètement libre : j’ai eu le temps d’inverser les pôles. Et si l’enfer, c’était ici? Comment pourrait-il être ailleurs, puisqu’ici c’est déjà insupportable? Puisqu’ici c’est déjà la mort au quotidien, c’est être un fantôme…

Il doit y avoir une vraie part de liberté, là-bas, en Occident. Elles ne peuvent être esclaves comme ici. Nous ne pouvons toutes être des fantômes! C’est impossible. Cela me tue. Que font-elles de leur liberté? Que font-elles de leurs mains, de leur sexe, de leur voix? Pourquoi ne viennent-elles pas à notre secours? Ah… j’oubliais, elles m’attendent.

Je dois me relever, vaincre ma faiblesse, ne pas mourir… Je me relève, je renais, je suis forte! Je suis une Américaine grande et musclée, je fais du bruit en marchant, je parle, je ris, les gens me voient!

Je prends les femmes par les épaules et les secoue jusqu’à ce qu’elles comprennent. Je brise leur aveuglement quitte à les provoquer, pour qu’elles voient. Je me bats sans répit, sans pitié, sans égards pour leur vie douillette et leur liberté. « Regardez! », je leur dirais, et je déchirerais le voile d’ignorance qui les sépare de leurs sœurs mort-nées. Elles sentiraient la colère bien vivante et cela les réveillerait; elles hurleraient comme moi, puis nous prendrions d’assaut cette forteresse misogyne comme les Talibans ont pris d’assaut nos vies. Nous érigerions un autel, grimperions dessus, ferions des lois, des dessins s’il le faut, pour nous faire comprendre du monde entier. Nous prendrions les nouveau-nés avec nous. « Regardez ce que nous pouvons faire. Nous donnons la vie! Nous méritons votre plus grand respect. Nous prendrions les jeunes filles avec nous : Regardez comment nous grandissons! Nous avons les mêmes questions, les mêmes tourments d’humain. Nous méritons votre amitié. Nous prendrions les vieilles : Ne voyez-vous pas que les rides n’ont pas de sexe? Nous sommes de la même condition! »

Les Talibans… Depuis qu’ils sont au pouvoir, j’ai vu tant de mes amies se laisser mourir. Le pays est fermé comme une huître, personne ne sait ce qui se passe ici. Je tiens la main d’une compagne, tout doucement : je l’accompagne dans la mort amère. Oui, amère.

Notre grève de la faim n’aura servi à rien, finalement. Nous sommes là devant le Parlement des hommes. Y a-t-il des femmes dans les Parlements d’Amérique?

Il n’y a que la douleur d’une sœur qui peut renverser monts et montagnes, l’ordre établi. C’est pourquoi je dois renaître, être Américaine, maintenant. Être libre et furieuse.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre