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À 19 ans, ma vie de femme débute tout juste, et pourtant, je ne voudrais la modifier pour rien au monde. Je suis bien consciente que, même aujourd’hui, le mot femme rime trop souvent avec barrière ou pauvreté, mais je sais aussi que nous n’avons jamais autant progressé depuis des millénaires. Même si le sort des femmes, ici et maintenant, n’est pas parfait, celles-ci se trouvent tout de même au seuil d’un avenir plus juste, plus libre. Parce que s’élèvent nos voix, pas toujours fortes mais jamais muettes, nous pouvons prétendre au bonheur. Et il nous revient de crier pour toutes celles qui n’ont pas la parole.

Mon époque est loin d’être merveilleuse; chaque jour la télévision, les journaux, la radio me le rappellent. Bien souvent, je me sens révoltée, humiliée, désabusée et, pire, impuissante à modifier les injustices. Lorsque je suis confrontée à la misère des prostituées, à la violence conjugale, à l’excision des petites filles d’ici et d’ailleurs, aux cris du cœur des femmes du Pakistan, de l’Afghanistan, de l’Irak, je suis submergée par une grande vague de colère qui monte du fond de mon ventre. Et je veux hurler, moi, jeune femme qui ne sait rien de toutes ces misères, et ce cri me lie à toutes celles qui souffrent parce qu’elles sont nées femmes. C’est la moitié de l’humanité qui souffre. Mais malgré ma révolte, je persiste à croire que les femmes ont, aujourd’hui et ici, les meilleures conditions pour cultiver le bonheur.

D’un point de vue pratique, je suis équipée pour le bonheur. C’est vrai, je peux étudier longtemps sans que personne ne me parle de mariage ni d’enfants. Je peux compter sur l’aide gouvernementale si je veux démarrer mon entreprise ou exercer un métier non traditionnel. J’ai de bonnes chances de me marier avec quelqu’un qui saura passer l’aspirateur, cuisiner, repasser ses chemises… et qui connaîtra le sens du mot préliminaires. Voilà un beau programme, convenons-en, que je dois en grande partie à toutes celles qui ont vécu avant moi. J’ai eu la chance de naître à Montréal, dans une famille de classe moyenne, mais pleine d’amour. J’ai grandi dans une banlieue bourgeoise et tranquille, à l’abri des violences urbaines. Parce que le hasard ne m’a pas fait naître au Yémen, je n’ai pas eu à me lever aux aurores pour aller chercher de l’eau boueuse dans un puits en plein désert. Parce que je ne suis pas une enfant de la misère de Hochelaga-Maisonneuve, je n’ai pas tâté de la drogue à 9 ans comme trop d’entre eux.

À cause de tout ce que je n’ai pas été, je me dois de penser et d’agir pour que la misère cesse son déploiement. J’ignore parfois comment m’y prendre pour m’impliquer, mais au moins je suis attentive aux injustices de notre époque et je garde les yeux ouverts. La lutte de chacune, ici ou ailleurs, a ceci de particulier qu’elle rejoint d’une manière ou d’une autre l’existence d’une autre femme, et de la moitié de la population mondiale. Maintenant que s’amorce la marche vers la justice, nous ne pouvons qu’avancer. Depuis la nuit des temps, les femmes ont supporté, aimé, nourri, enfanté l’humanité entière. Elles commencent à ressentir les effets de l’égalité, et elles ne l’oublieront pas de sitôt. C’est pourquoi je pense que mon époque est la meilleure pour naître femme, jusqu’à présent du moins.

Ma jeune vie de femme m’a appris bien des leçons. Notre société de consommation m’a dicté ma façon de m’habiller, la couleur et la longueur de mes cheveux, mon alimentation et surtout quelle quantité de nourriture absorber, la musique à écouter (pensez à Britney Spears et les 9-12 ans), les marques à arborer absolument sous peine d’exclusion des autres jeunes de mon âge, etc. C’est le lot de toute jeune femme ou adolescente occidentale qui tient à être de son temps. J’en fais partie, consciemment ou non. Mais en dépit de toutes ces futiles contraintes, je suis heureuse de vivre ici, dans ce nouveau millénaire et en ma condition de femme. Parce qu’aujourd’hui, une femme peut espérer, décider et réaliser sa vie comme elle l’entend. Être maître de mon existence. Voilà l’héritage que j’ai reçu.

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