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Paradoxe. Les filles envahissent les conservatoires d’art dramatique. Mais elles ont bien du mal à se retrouver derrière les feux de la rampe. Et très peu d’auteures parviennent au podium de la scène théâtrale. Autant aujourd’hui qu’il y a vingt ans.

Des Femmes savantes aux comédies de Sacha Guitry, en passant par La mégère apprivoisée de Shakespeare, les tirades féminines dans les pièces de répertoire mettent rarement les femmes en valeur. Dans les années 70, des groupes féministes ont voulu renverser la vapeur en campant sur scène des personnages héroïques, des combattantes qui conquéraient leur indépendance à grands coups de gueule. Aujourd’hui, les comédiennes jouent plutôt d’ironie et de dérision pour représenter des êtres de fiction qui posent un regard caustique sur le monde. Mais la question de la variété des personnages reste toujours d’actualité.

Il y a quelque temps, la comédienne Marie-Thérèse Fortin, directrice artistique du Trident, a réalisé qu’elle approchait de l’âge critique qui attend toutes les actrices lorsqu’elles ne veulent plus incarner la jeune ingénue du théâtre classique et ne se sentent pas encore prêtes à entrer dans la peau de la femme mûre. Pour ne pas avoir à attendre un rôle lui permettant d’assumer sa pleine féminité, elle a décidé de le chercher elle-même. « Avec deux autres actrices, nous avons fondé le Théâtre des trois sœurs. Nous avons fouillé dans la littérature et finalement trouvé un texte du Français Philippe Minyana, Inventaires. Cet auteur a réussi à préserver l’impudeur des femmes qu’il a interrogées avant d’écrire, et même l’incongruité de leurs propos. »

La directrice artistique invite donc les comédiennes à prendre elles-mêmes la parole ou à rechercher des textes de la nouvelle dramaturgie pour proclamer sur scène des mots qui leur ressemblent, sans attendre un éventuel appel d’un metteur en scène. Bien que les filles envahissent les conservatoires d’art dramatique depuis nombre d’années, elles ont encore du mal à se retrouver derrière les feux de la rampe. Car le théâtre de répertoire s’appuie surtout sur des distributions essentiellement masculines.

Ce déséquilibre inquiète Jack Robitaille, directeur artistique du théâtre de la Bordée, qui a eu une heureuse initiative. « Désormais, je demande à l’auteur ou l’auteure de prévoir au moins 50 % de rôles féminins dans la création que je lui commande. Il lui est même possible d’imaginer une pièce entièrement féminine. » Bien sûr, cette contrainte s’efface dès que la plume du créateur ou de la créatrice l’entraîne dans un univers uniquement masculin. Pas question, non plus, d’accepter de produire des œuvres de moindre qualité au nom de ce quota. Mais, en indiquant son souci de maintenir un équilibre entre hommes et femmes, le directeur artistique lui signifie que la pièce s’inscrit dans une réalité sociale bien particulière. De plus, ce type de contrainte peut, selon lui, faire naître une nouvelle dramaturgie, davantage sensible aux préoccupations féminines qui restent encore singulièrement absentes du théâtre québécois.

Certains auteurs, comme Dominick Parenteau-Lebeuf, remarquent en effet que l’on présente encore en salle des pièces fortement marquées par l’imaginaire masculin, et cela, même si les femmes dirigent des théâtres institutionnels partout au Québec. Aux prises avec des problèmes financiers, elles auraient tendance à jouer la carte de la continuité et à ne pas mettre à l’affiche des créations aux rôles féminins novateurs. « Je n’ai pas encore vu d’auteurs présenter positivement une femme agressive, indique Lorraine Hébert, consultante en arts de la scène. Le lien entre l’amoureuse et la guerrière reste encore à faire pour eux. »

Paradoxalement, ce sont peut-être les pièces classiques qui offrent aux actrices l’occasion d’enrichir leur palette de personnages. Jack Robitaille remarque ainsi que les metteures en scène, qui ont envahi les planches depuis dix ans, éclairent sous un jour nouveau des rôles de femmes que leur auteur n’avait pas ménagées. « Je me souviens que Louise Marleau a monté La mégère apprivoisée en soulignant toute la fougue et la hargne d’une épouse qui se sent asservie et enfermée dans son époque. Généralement, on se contente de présenter Eugénie comme une femme au caractère insupportable que son mari doit mater. » Par conséquent, en attendant que les auteures fassent entendre une voix féminine différente sur la scène des théâtres institutionnels, les actrices peuvent se tourner vers les textes classiques. Revus et corrigés!

Les versets satiriques

Les années 70. Le Théâtre des cuisines, le Théâtre expérimental des femmes, le Parminou libéraient la parole des femmes au moyen de grandes déclarations idéologiques. Tour à tour, des créations collectives s’en prenaient vertement au harcèlement sexuel, à l’oppression des femmes par les maris, à l’injuste répartition des travaux ménagers. Jovette Marchessault, Marie Laberge, Françoise Loranger et une poignée d’autres constituaient pour leur part la légitimité d’un théâtre féminin d’auteures.Depuis 1990, de nouvelles voix féminines se font entendre. On ne sait pas trop comment classer leurs textes qui naviguent à la frontière de plusieurs genres théâtraux : comédie, farce, tragédie. Une écriture qui dérange. Et les salles de théâtre éprouvent encore des difficultés à monter les créations des auteures.

Costaude, c’est le mot qui vient spontanément aux lèvres de Marie-Thérèse Fortin lorsqu’elle tente de définir l’écriture des auteures au cours des dernières années. « Elles utilisent souvent des termes tonitruants assez durs, comme si elles devaient attaquer de front le tabou du langage de la féminité. » Jack Robitaille considère quant à lui que les créatrices mènent une lutte féroce contre la rectitude politique et toute tentative de discrimination positive. « Elles font preuve de beaucoup de lucidité. Je crois qu’au fond ces auteures se méfient des grands sentiments, des grands idéaux. Il leur arrive parfois de décrire l’acte amoureux presque d’une manière biologique, comme si elles craignaient de tomber dans le romantisme. »

Leur refus d’afficher des convictions politiques, comme leurs aînées ont pu le faire dans le théâtre revendicateur des années 70, pousse certaines auteures à se plonger avec délice dans l’absurde, le grotesque, à porter un regard décapant sur le monde. Du coup, certains critiques ou analystes estiment que les filles règlent leurs comptes avec leur mère. En effet, des histoires d’enfants opprimés ou de mères castratrices reviennent souvent dans la dramaturgie féminine contemporaine. Mais, pour Lorraine Hébert, cette évocation de la figure maternelle traduit simplement le passage à l’âge adulte. « Je crois que les auteures entretiennent aujourd’hui des rapports de femme à femme avec leur mère. Au fil des textes, j’ai le sentiment que c’est une écriture qui assume pleinement sa féminité, en intégrant aussi bien l’agressivité que le besoin d’amour. »

« C’est vrai que la maternité revient souvent dans mes pièces, reconnaît la dramaturge Marie-Ève Gagnon, mais j’évite de la traiter d’une façon manichéenne. Autrement dit, je fais allusion au sang, à l’amour, aux larmes, sans parler d’un seul aspect des choses. Pour moi, le rapport des femmes à leur corps constitue en fait une métaphore du rapport de l’être humain à son espace politique. » Les auteures d’aujourd’hui insistent donc sur la nécessité de gagner des combats quotidiens personnels plutôt que de se regrouper derrière un grand drapeau. Dominick Parenteau-Lebeuf, une jeune auteure qui a remporté un prix pour sa pièce Dévoilement devant notaire, croit ainsi à un féminisme intime qui permet de lutter contre des comportements acquis que l’on croit à tort naturels.

L’un de ces comportements se caractérise probablement par le doute que l’on associe souvent à la gent féminine. Contrairement aux jeunes auteurs qui ont tendance à produire eux-mêmes leur création en réunissant une équipe autour d’eux si aucune institution ne veut la monter, les filles souffrent encore du syndrome du prince charmant-producteur. « Les auteures produisent environ un tiers des textes en dramaturgie québécoise, mais très peu sont finalement montés », remarque la dramaturge Carole Fréchette. La plupart du temps, elles se contentent de soumettre leurs textes aux différentes compagnies. Il manquerait peut-être aux filles une sérieuse dose de confiance en soi ou un réseau artistique de soutien efficace pour qu’enfin leurs créations envahissent la scène québécoise.

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