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Larmes fatales

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A dirigé la section Livres du journal Voir de 1994 à 2003, complété une maîtrise en littérature française à l’université McGill et tenu des chroniques culturelles à la Première Chaîne de Radio-Canada. Elle collabore au Club de lecture de Bazzo.tv. sur les ondes de Télé-Québec depuis 2007 ainsi qu’à plusieurs publications québécoises, elle a signé trois essais : Interdit aux femmes (avec Nathalie Collard, 1996), Pour en finir avec la modestie féminine (2003) et Les femmes en politique changent-elles le monde? (2010). Enfin, elle est lauréate 2007 du Prix Femme de Mérite, catégorie communications, du YWCA.

Rappelez-vous, c’était un soir de novembre. En cette époque de l’année où la glande lacrymale est un peu plus sensible qu’à l’habitude. Et il fallait que Radio-Canada profite de l’occasion pour présenter un épisode de l’émission Enjeux tout à fait bouleversant. Il s’en est fallu de peu pour que l’on ne verse une larme. Imaginez : un comédien comme Luc Picard, l’agent double de la série Omerta, y allait d’une touchante dénonciation : « On est tannés de voir des images de gars faibles à la télé, à côté des femmes toutes puissantes, parfaites. J’en ai plein le cul! »

Tout comme lui, les Germain Houde, Jean Besré, Raymond Cloutier et Michel Dumont ont déploré cette image de mollassons, de moins que rien qui, selon eux, serait devenue la règle chez les personnages masculins des téléromans québécois. Des rôles tout à l’opposé de ceux de leurs collègues féminines qui, elles, joueraient des femmes fortes, dominatrices, supérieures. Et, tous en chœur, les comédiens réclamaient des héros, des gagnants.

Soyons sérieux : est-ce que pleurer, pour un homme, est encore perçu comme un signe de faiblesse? Suffit-il qu’un personnage masculin avoue son homosexualité ou encore se remette en question pour qu’il devienne une « lavette »? Bonjour les clichés! Que l’on dénonce le ton geignard et larmoyant des téléromans, soit. Mais que l’on conçoive encore tout ce qui a trait à l’intimité et aux sentiments comme de la faiblesse est franchement désespérant…

Bien qu’elle ait été interviewée pour les besoins de ce reportage, Fabienne Larouche, auteure de téléséries et du téléroman Virginie, n’en a pas apprécié la teneur. Comme elle l’a confié à La Presse au moment de la diffusion, le journaliste n’aurait conservé que les bouts de l’entrevue qui lui convenaient. « On veut des héros au petit écran, lance-t-elle de sa voix vive et volontaire, mais personne n’a dit dans le reportage ce qu’il entendait par le mot “héros”. Un homme qui bat sa femme? Qui démontre sa force physique? J’exagère peut-être, mais j’ai eu l’impression qu’on voulait remettre les femmes à leur place. » Alors que, comme elle le souligne, les femmes ne mènent ni dans l’économie, ni en politique, ni dans les grandes entreprises, ni dans les banques, voilà que le peu de place qui leur est accordé (et encore, dans la fiction!) est aussitôt dénoncé.

Femmes de rêve

Toutes puissantes, parfaites, disaient-ils. Le beau rôle, quoi! Encore un peu et l’on croirait qu’il est préférable d’être une femme pour faire de la télévision au Québec. Pourtant, ce n’est pas exactement ce que laissait entendre Francine Ruel lors du quatorzième Gala des métrostars. Profitant de la tribune qui lui était offerte (elle a remporté le prix du meilleur rôle féminin dans la catégorie télésérie), elle a dénoncé publiquement, devant tout le milieu, le manque de rôles pour les femmes dites mûres, et leur mise au rancart. Une sortie dont on parlait encore quelques mois plus tard : « Après cette histoire, raconte Francine Ruel, combien de filles m’ont confié : “Tu as dit exactement ce que je pensais!” Il y a eu un cri du cœur de toutes ces filles, jeunes et moins jeunes, qui m’ont remerciée d’avoir été libre, d’avoir osé être vraie. C’était un appel aux producteurs et aux scénaristes, ajoute-t-elle. Je voulais dire à tout le monde que je refuse d’être mise sur la tablette. Je veux qu’on arrête de valoriser la beauté et surtout la jeunesse : de toute façon, ils vont avoir bien de la misère avec nous, les femmes du baby-boom; on ne lâchera pas, on a trop de choses à donner. »

Mais, pour confier des rôles à des femmes d’âge mûr, encore faut-il les écrire. Heureusement, la situation semble s’améliorer : de plus en plus de femmes écrivent pour la télévision, et créent des personnages plus variés que ce que présentaient les téléromans des années 50, 60 et 70. Fabienne Larouche est une spécialiste des rôles de femmes « mûres ». C’est sous sa plume (et celle de Réjean Tremblay) qu’est née Léone (Scoop), personnage joué par la comédienne Francine Ruel, et qui était le « vrai » sexe- symbole de la série, comme l’a déjà confié Macha Grenon, elle aussi vedette de Scoop, à L’actualité. Plus récemment, les Monique Chabot, Katherine Mousseau et Nathalie Gascon ont été bien servies dans la série Virginie, à côté d’hommes tout aussi intéressants, humains et forts, quoi qu’on en dise. Écrire des rôles pour des femmes dites mûres, ce n’est pas sorcier, soutient Fabienne Larouche. « Ces femmes font partie de mon quotidien : alors elles m’inspirent. J’ai 41 ans et il n’y a pas que des filles de 20 ans dans mon entourage. Et puis je viens du milieu de l’éducation où il y a beaucoup de femmes de cet âge-là. Comme auteure, je n’ai aucun préjugé par rapport à l’âge. »

Top modèles

En dépit des doléances des comédiens, on ne trouve nulle trace de conspiration pour mettre en scène des personnages de la femme idéale. De toute façon, réplique Fabienne Larouche, « un beau rôle de femme n’est pas nécessairement celui d’une femme parfaite! Les comédiennes aiment bien jouer des personnages complexes : elles en ont marre de jouer les femmes modèles. »

Bien sûr, les auteures sont attentives à l’image des femmes qu’elles projettent au petit écran. Fabienne Larouche ne se sent cependant nullement obligée de véhiculer une image positive des femmes : « À la limite, comme créatrice, je suis entièrement libre d’écrire ce que je veux. Il ne faut quand même pas exagérer le pouvoir de la télévision : écrire des téléromans, ça ne fait pas monter ou descendre le dollar, et je ne sauve pas des vies… » Diane Cahier, scénariste de la très attendue télésérie Chartrand et Simonne, avoue, pour sa part, avoir un faible pour les projets dans lesquels « les femmes s’avèrent de beaux modèles. » En précisant, toutefois, qu’il s’agit d’une prédilection tout à fait personnelle : « Il y a une responsabilité, c’est sûr. Mais, à savoir s’il faut s’y conformer, ça regarde chacun. Ce n’est pas un absolu. Je ne dirai jamais qu’Omerta n’aurait pas dû être réalisée à cause des “mauvais modèles” qu’on y trouve. C’est une bonne série, et on a besoin de faire des choses qui ne sont pas toujours politiquement correctes! C’est un choix d’auteur. »

L’âge ingrat

Écrire des rôles pour des femmes, parfaites ou pas, qui dépassent la quarantaine est une chose. Les faire accepter en est une autre. Francine Ruel, qui est aussi scénariste et écrivaine, peut en témoigner. Une maison de production québécoise bien connue l’a tout simplement écartée de son bassin d’auteurs, en donnant comme raison qu’on privilégiait les scénarios et les projets de « jeunes » pour assurer la relève. Excellente initiative, c’est certain. Mais que fait-on des femmes de 40 ou 50 ans, qui sont en pleine force de l’âge et qui racontent de bonnes histoires? Se prive-t-on de téléfilms et de séries riches et géniales au nom d’un certain « jeunisme »?

Peut-être. Chez nos voisins du sud, par exemple, la populaire série Cybill a bien failli ne jamais voir le jour. Il y a quelques années, lorsqu’elle a présenté son projet de sitcom, la comédienne Cybill Sheperd a essuyé un refus catégorique des producteurs établis. Son projet, semble-t-il, ne correspondait pas aux standards hollywoodiens, puisque Mme Sheperd avait fait le pari d’imposer une émission dans laquelle on parlerait, entre autres choses, de sujets dits féminins : rapports mère-fille, l’amour à 50 ans, l’image des femmes mûres… L’auteure ne s’est pas laissé abattre pour autant : elle a plutôt décidé de produire elle-même la série qui, contre toute attente, a connu un grand succès et a duré quatre ans. Comme dans le cas des héroïnes d’Absolutely Fabulous, une série britannique montrant deux héroïnes totalement délinquantes (et loin d’être parfaites), Sheperd s’est servie de l’humour noir, de l’ironie.

À l’instar de Cybill Sheperd, Fabienne Larouche est devenue productrice, histoire de rester maîtresse de ses personnages notamment. Débarrassée de la pression du milieu, elle peut désormais mener en toute liberté sa prochaine série, Fortier, mettant en vedette Sophie Lorrain qui incarnera une psychologue qui fait partie d’un monde, celui de la santé et des services sociaux, où se côtoient des modèles féminins positifs. La comédienne sera entourée de Louise Portal et de Louise Marleau.

Au loin, on entend déjà les Picard et compagnie hurler leur détresse : « Encore un téléroman où les rôles les plus forts seront tenus par des femmes! » Il fallait tenter votre chance, messieurs, et participer aux auditions. Après tout, le rôle féminin le plus populaire de l’histoire de la télévision québécoise, celui de Moman, dans La Petite vie, n’est-il pas tenu par un homme?

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