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L’affaire Amélie Mauresmo a ranimé, l’hiver dernier, un vieux fantasme des commentateurs sportifs : l’homosexualité féminine dans le sport. Amélie qui? Mauresmo. Championne de tennis et lesbienne avouée. En finale des Internationaux d’Australie, sa rivale Martina Hingis la traite de « moitié d’un homme ». Lindsay Davenport, battue par Mauresmo, renchérit : « Je pensais jouer contre un homme. »

Et c’est parti. On compare Mauresmo aux anciennes nageuses d’Allemagne de l’Est, on s’interroge sur sa féminité, son état hormonal et psychologique. On suppute sur les aptitudes morphologiques et le nombre d’homosexuelles dans le sport. « Proportionnellement beaucoup plus nombreuses que dans la population. La raison? Elles frappent plus fort… », écrit dans La Presse Pierre Foglia, pour qui « l’homosexualité est une donnée significative du sport féminin. » Mieux vaudrait en parler que de répéter des conneries à la Hingis, conclut-il.

« Mais d’où vient cette manie de vouloir savoir avec qui elles couchent dès que des filles investissent un sport traditionnellement masculin? », rétorque Ghislaine Rheault dans Le Soleil, en faisant allusion aux rumeurs qui veulent que presque toutes les joueuses de l’équipe féminine de hockey du Canada soient lesbiennes. « Supposons que la moitié soit gaie? Et pis après? So what? »

En contrepoint à ces commentaires, Geneviève Rail dénonce le silence insoutenable qui entoure les lesbiennes sportives, dans un monde où sévissent l’hétérosexisme et l’homophobie. Sociologue et professeure à l’École des sciences de l’activité physique de l’Université d’Ottawa, Rail plaide pour des « changements dans l’organisation, la structure, les normes et les valeurs du monde sportif, si l’on veut satisfaire les besoins de toutes les femmes. »

Elle-même chercheuse, elle a longuement analysé les obstacles historiques à la participation des femmes au sport. Tous les arguments étaient bons : culturels (le rôle traditionnel de la femme), religieux (encore aujourd’hui en pays islamiques) et scientifiques (l’effort excessif nuit à la féminité et compromet la capacité d’enfanter). Les femmes qui, au début du siècle, troquent leurs corsets contre des raquettes ou des chaussures de course sont rapidement ridiculisées parce que dites « hommasses et laides ». En fait, les femmes athlètes brouillent dangereusement les frontières des genres sexuels. Discours médical aidant (ou nuisant), on s’interroge sur leur identité sexuelle (de vraies femmes?) et sur leur orientation sexuelle (lesbiennes?). On leur refuse longtemps les sports d’équipe, qui impliquent du corps à corps. Les portes olympiques s’ouvrent à contrecœur : en 1999, elles n’ont toujours accès qu’aux deux tiers des disciplines (et des médailles). Quant aux postes clés des fédérations sportives, elles y sont scandaleusement minoritaires.

Malgré les progrès remarquables réalisés depuis 1945, Geneviève Rail est formelle : le sport demeure un univers bien sexiste, ultra-conservateur, rétrograde, dans lequel, paradoxalement, de jeunes femmes peuvent s’émanciper d’une manière extraordinaire. Parce que le sport, c’est aussi la force, la prise de pouvoir, l’estime de soi, la mort du stéréotype de la femme fragile. Et les lesbiennes sont les premières à vivre ce paradoxe.

Geneviève Rail a publié un ouvrage collectif (Sport and Postmodern Times, Suny Press, 1998) dans lequel Caroline Fusco rend compte de l’expérience des lesbiennes, à partir d’entrevues avec des athlètes d’élite universitaires. Une caractéristique : le silence, d’abord. Celles qui s’avouent homosexuelles, à la Martina Navratilova, sont extrêmement rares. La très grande majorité essaient de cacher leur orientation sexuelle à leurs camarades hétéros, à leurs entraîneurs souvent homophobes, à la hiérarchie des fédérations sportives et, bien sûr, aux commanditaires qui, le sachant, leur couperaient les vivres. Par crainte des représailles, elles rasent donc les murs, détournent les yeux au vestiaire et vont jusqu’à recruter des chums de convenance pour éloigner les soupçons. De plus, écrit Fusco, elles sont victimes d’un harcèlement systématique de collègues (et de structures) mâles, tellement « être à la fois athlétique et lesbienne est l’antithèse du rôle féminin traditionnellement passif. »

« Pourquoi diable continuent-elles de jouer dans un monde aussi discriminatoire? », se demande Fusco. Parce qu’elles savent — c’est vrai — trouver là d’autres lesbiennes. « Les arènes sportives sont pleines de femmes déterminées à être fortes et indépendantes. » Dans ce milieu, « elles développeront leur corps, renforceront leur identité lesbienne et trouveront parfois un refuge contre la société. » Paradoxe, dites-vous?

Dans un long reportage paru dans Ms. Magazine (octobre 1998), Liz Galst décrit une situation identique sur les campus américains. Là aussi, malgré de puissants lobbys gais et des mesures pour contrer la discrimination, il est très mal vu d’être gaie… et sportive. Les étudiantes comprennent vite le message en voyant des athlètes qui « sortent du placard » perdre leurs bourses d’études. Un entraîneur de haut niveau se vante de n’accepter dans son équipe « ni alcool, ni drogues, ni lesbiennes! », et des entraîneuses de hockey ou de basket-ball soupçonnées d’être lesbiennes sont renvoyées illégalement.

Et pourtant, depuis peu, relate le magazine féministe américain, une poignée d’athlètes et d’entraîneuses ont décidé de monter au front, de se rendre visibles en participant, par exemple, aux activités de la fierté gaie. Comme Caroline Fusco et Geneviève Rail, elles sont convaincues que le silence maintenu de part et d’autre, c’est-à-dire par les athlètes et les organisations sportives qui nient leur existence, est profondément malsain. Et que l’avenir est plutôt, avec ses risques, du côté de Mauresmo et de Navratilova.

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