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La boxe féminine connaît une popularité croissante. Un mouvement de résistance? Gauche, droite, gauche… Gauche, droite, gauche. Vêtue d’un survêtement de sport, Caroline Ouellet frappe méthodiquement sur les larges palettes de cuir que lui tend son entraîneur. « Frappe plus vite, plus fort », lance-t-il. Gauche, droite, gauche, le visage bien protégé derrière ses gros gants noirs qui lui mangent la figure, la poids plume reprend le mouvement. Depuis quelques années, de nombreuses jeunes femmes se découvrent, comme elle, un engouement pour la boxe. Dans des salles, les durs à cuir qui frappent de toute leur force sur des sacs de sable côtoient de nouvelles adeptes. Une popularité qui laisse les chercheurs et sociologues un brin songeurs, tant la boxe symbolisait pour beaucoup un bastion masculin imprenable.

Si la boxe et ses variantes semblent constituer les sports en vogue, les statistiques et les études sur le sujet n’abondent pas. À première vue, cette discipline olympique, qui permet à des adversaires de poids similaire de se battre avec leurs poings, la tête protégée par un casque, recueille peu d’adeptes. Par contre, de nombreuses femmes pratiquent ce sport en salle pour se garder en forme ou pour se mesurer amicalement avec d’autres participantes. Le kickboxing, qui se joue en partie à coups de pied, paraît également assez populaire, tout comme les variations autour d’arts martiaux mêlés de boxe. Mais, selon l’avis de bien des personnes, le succès de l’heure demeure l’aéroboxe.

« C’est un sport qui combine l’aérobie à des mouvements de boxe dans les airs, précise Daniel Lalande, entraîneur au Centre Kyokichin à Québec. Les gens n’apprennent pas à se battre, mais lancent des coups de pied et de poing. Ils trouvent ça moins monotone que le work-out. » En fait, les boxeuses qui montent sur le ring semblent surtout chercher une manière innovatrice de se mettre en forme. Des étudiantes, des avocates, des professeures, des mères de famille enfilent leurs gants une ou plusieurs fois par semaine pour le plaisir d’améliorer leur souffle ou d’endurcir leurs muscles. Quitte à revenir chez elles avec un beau bleu.

Alors, masochistes les femmes? « C’est surtout ma mère qui n’en revient pas que je puisse prendre des coups, remarque Caroline Ouellet, le sourire en coin. Pour ma part, je trouve que la boxe me donne confiance en moi, me permet de m’endurcir, de me sentir moins craintive. » Professeure d’histoire dans la vraie vie, la jeune femme avoue apprécier également le défoulement que lui procure ce sport, car elle se sent libérée en quittant la salle d’entraînement. Un sentiment que partage Anna Alexander, adepte de plusieurs types de boxe et chercheuse à l’Institut Simone-de-Beauvoir à l’Université Concordia. « Je trouve ça exaltant de frapper sur quelque chose, car le corps permet des expériences qui nous emporte en dehors de nous-mêmes. »

Cette revendication d’une violence considérée comme l’apanage masculin par beaucoup de féministes peut étonner. Mais la jeune femme ne se défend pas d’apprécier un sport longtemps dénigré, bien au contraire. « Il y a une certaine hypocrisie chez les féministes lorsqu’elles nient la violence des femmes, précise-t-elle. La paix universelle qu’elles prêchent demeure une utopie. Finalement, la boxe me permet de traduire physiquement la lutte que je mène contre les valeurs traditionnelles dans mon travail universitaire. C’est un mouvement de résistance. » Cet engouement pour la boxe étonne Suzanne Laberge, sociologue des sports à l’Université de Montréal. « Désirons-nous l’égalité à tout prix?, demande-t-elle. Nous voulons être comme les hommes, mais les femmes, même si elles peuvent être violentes, n’adhèrent pourtant pas à toutes les valeurs masculines. Doit-on les valoriser? »

Pour Geneviève Bordeleau, qui a découvert le kickboxing l’automne dernier, la pratique de ce sport constitue un véritable dépassement de soi. Sans relâche, elle enchaîne redressements assis, sauts à la corde et tractions avec les hommes pour leur prouver qu’elle parvient à suivre leur rythme. Avec sa partenaire Marie-Geneviève Latour, elles ont enfin l’impression de conquérir leur égalité à coups de poing et de pied. « Les filles auraient besoin d’être un peu brassées, lance Marie-Geneviève. Parfois, j’ai envie de leur dire de se réveiller, qu’elles sont capables d’agir comme les gars. La boxe m’aide à améliorer mon estime personnelle. Quand je monte sur le ring, je me sens importante. »

Étudiantes au cégep, les deux boxeuses s’entraînent assidûment quatre fois par semaine. L’une rêve de poursuivre plus tard les criminels, sanglée dans son uniforme de policière, tandis que la seconde se voit très bien zoologiste internationale sauvant les espèces en voie de disparition aux quatre coins de la planète. Finalement, peut-être que la boxe constitue la première étape d’une course à obstacles plutôt ambitieuse? Si une fille peut éprouver du plaisir et du succès en pratiquant un sport aussi violemment anticonformiste que la boxe, peu de domaines lui restent inaccessibles. C’est l’équité au bout des poings.

Garçons manqués

La chercheuse Christine Mennesson n’a pas hésité à enfiler des gants de boxe pour mieux observer une douzaine d’adeptes féminines des régions de Toulouse et de Strasbourg en France. Entre deux lancers de poing sur des sacs de sable et trois sauts à la corde, cette sociologue française de l’Université Paul Sabatier — Ufr-staps a découvert que la majorité de ces filles venaient de milieu populaire et pouvaient se définir comme des sportives accomplies, voire des garçons manqués. Nombre d’entre elles ont pratiqué en effet la gymnastique, le tennis, le judo ou le karaté dès leur plus jeune âge. Une bonne proportion se rappellent ainsi avoir préféré grimper aux arbres et se bagarrer avec des garçons plutôt que de jouer à la poupée avec les filles jugées ennuyeuses et fragiles.

Paradoxalement, si les boxeuses rencontrées par la chercheuse s’identifiaient plus ou moins fortement au sexe masculin dans leur enfance, elles restent aujourd’hui attachées à certaines marques de féminité. Dans l’ensemble, elles adoptent des tenues féminines, parfois sexy, pour le ring, privilégiant les cheveux longs, et beaucoup portent la minijupe lorsqu’elles sortent de la salle d’entraînement. De la même façon, le modèle hétérosexuel s’impose naturellement. Christine Mennesson constate que les boxeuses prennent un soin particulier à se distinguer des hommes. Comme si, pour être tolérées dans un univers souvent masculin, elles devaient les rassurer sur leur identité respective.

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