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Depuis de nombreuses années, les articles annonçant sa fin imminente se multiplient. Enterré le féminisme de maman et de grand-maman? Bon à jeter à la poubelle avec la table-tournante et la collection de vinyles de René Simard? Eh bien non! Peut-être en transformation, tout simplement.

Il faudrait sans doute se libérer des images de manifestantes cheveux aux quatre vents et pancartes à la main pour constater que le mouvement des femmes évolue. Et prendre conscience que les plus jeunes disposent de moyens différents des militantes de la première heure pour exprimer leur féminisme. Au fond, le dialogue entre elles ressemble un peu aux relations que mères et filles peuvent entretenir. Soucieuses de leur transmettre leurs souvenirs de combat et les gains qu’elles ont obtenus, les féministes du mitan de la quarantaine et plus ont parfois de la difficulté à comprendre que les jeunes empruntent d’autres chemins qu’elles pour atteindre le même but.

Si l’on osait, on comparerait la génération montante à une boisson comme la bière sans alcool. Très souvent, les filles refusent l’étiquette quasi honteuse de féministe, tout en intégrant dans leur vie les principales valeurs d’équité et d’autonomie prônées par leurs aînées. « Elles sont venues au monde dans la potion magique féministe, remarque Thérèse Bélanger, propriétaire d’une galerie d’art à Rivière-du-Loup. Les filles dans la vingtaine me semblent sûres d’elles, battantes, et elles prennent leur place dans la société. » Consciente que bien des revendications restent encore en suspens, cette spécialiste de l’histoire du Québec d’après-guerre met par ailleurs en garde les nostalgiques des années 70 qui regrettent les batailles menées par les femmes en marche. « Je pense que la vague féministe de cette époque-là n’avait pas l’ampleur de celle des années 40, quand tout était à construire. »

« Il existe une sorte de mythe sur l’engagement réel des femmes de notre génération, confirme Nicole de Sève, conseillère syndicale à la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ). Je crois qu’une minorité d’entre elles se sont vraiment battues sur le terrain en 1970 ou en 1980. » Elle reconnaît d’ailleurs volontiers que les jeunes femmes d’hier comme celles d’aujourd’hui se rallient au mouvement féministe surtout quand elles font face à une discrimination ou doivent livrer une lutte qui les touche. Ainsi, Nicole de Sève a constaté que les jeunes participaient en grand nombre aux manifestations en vue de réclamer l’équité salariale et qu’elles s’inquiétaient également des conditions de vie des travailleuses autonomes.

Mais comment expliquer alors que les jeunes féministes se montrent si discrètes, au point que l’on a du mal à les désigner? Peut-être pourrait-on comparer cette idéologie à une molécule qui, plongée dans un corps social, s’assimile sans laisser de traces. Ainsi, selon Viviane Barbot, membre du conseil d’administration de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), sa propre fille ne se sent pas féministe. « Par contre, son comportement avec ses frères et ses amis montre clairement qu’elle a intégré plusieurs éléments féministes, indique cette professeure de français. Les jeunes ont des réflexes, par rapport à l’autonomie financière par exemple, que nous n’avions pas. Elles ne se laissent pas faire, elles revendiquent leur place même s’il leur manque encore une capacité d’analyse véritablement féministe. »

Martine Asselin, 24 ans, illustre très bien l’attitude un brin sceptique envers le féminisme des années 70, tout en conquérant sa place dans un métier longtemps réservé aux hommes. Cette vidéaste, liée au groupe Vidéo Femmes, ne voit pas vraiment l’intérêt d’un mouvement organisé de femmes, car le concept lui semble dépassé. « En théorie, les grandes luttes pour le droit de vote, l’accès au travail et l’égalité des salaires sont gagnées. Aujourd’hui, il reste des détails pratico-pratiques à régler, mais, dans mon milieu, les femmes me semblent égales aux hommes. Par contre, s’il y a un combat à mener, c’est celui qui porte sur les avantages sociaux ou la difficulté de trouver un emploi; il oppose plus les générations que les sexes. » Inquiète devant la montée de la pauvreté, Martine rêve d’un mouvement humaniste qui revendiquerait une répartition plus équitable des biens de ce monde.

Humaniste. Ce mot est revenu souvent au cours des entrevues que Geneviève Guindon a menées avec des étudiantes montréalaises dans le cadre de sa maîtrise en sociologie. En discutant avec des jeunes femmes de différentes universités de leur rapport au féminisme, cette conseillère en recherches sociales a ressenti le malaise qu’elles éprouvaient à s’identifier à un mouvement qui leur semble trop exclusif, qui risque de les éloigner des hommes. « Pour elles, le féminisme a une connotation radicale qu’elles considèrent comme négative. À les entendre, il faut absolument revendiquer des meilleures conditions de vie pour les femmes de façon politique pour vraiment s’afficher féministe. »

Or, c’est un euphémisme d’avancer que les enfants des baby-boomers n’affichent pas leur fibre militante dans les rues de Montréal, de Chibougamau ou d’ailleurs. L’historienne Micheline Dumont formule une hypothèse pour expliquer le manque d’enthousiasme des filles de féministes pour les réunions, les discours et les manifestations. « Elles ont tellement vu leurs mères fatiguées, découragées, qu’elles ont rejeté ce modèle de vie. Je crois également que les médias ont joué un rôle dans la désaffection actuelle. Des journalistes comme Lysiane Gagnon ou Denise Bombardier ont écrit des chroniques décrochées de la réalité militante en annonçant la fin du féminisme. »

Professeure d’histoire des femmes à l’Université de Sherbrooke, Micheline Dumont vient d’ailleurs d’analyser le discours qu’entretient un magazine comme L’Actualité sur le mouvement des femmes. Elle s’est rendu compte au fil de sa recherche que ce média accordait très peu d’importance au féminisme, dont il donne une image négative et dépassée, tout en attribuant à la modernité et au progrès le mérite des victoires des femmes vers l’égalité. Cette méconnaissance de l’histoire de la lutte des femmes a le don d’irriter la chercheuse qui constate quotidiennement l’ignorance d’étudiantes croyant dur comme fer que le féminisme a commencé en 1970 et non en 1848.

« L’expérience des jeunes femmes à l’université ne les a pas mises en face de la discrimination, indique Micheline Dumont. Elles peuvent devenir féministes à la suite d’une expérience en milieu de travail ou à l’occasion de la maternité. En fait, très peu de jeunes fréquentent les réunions féministes et elles ont parfois tendance à réinventer la roue. » L’historienne ne fait qu’énoncer tout haut ce que bien des féministes aguerries pensent tout bas. La question revient à se demander s’il existe un moyen unique de revendiquer la place des femmes dans la société, qui comprend nécessairement des comités, des tracts et des manifestations. Car, pendant que les aînées déplorent le manque de relève dans leurs rangs, des voix féminines commencent à se faire entendre. Des voix qui ne prennent pas position sur les grandes questions existentielles, qui ne portent aucun étendard, mais qui affirment leur vision féminine en toute quiétude.

« Aujourd’hui, on ne peut plus sortir un arsenal guerrier comme dans les années 70, car la discrimination s’exprime d’une manière plus subtile qu’alors, remarque Marie-Ève Gagnon, dramaturge. Il faut se battre pour se faire entendre et non pour prendre la parole, en menant une guérilla souterraine. » Cette auteure et metteure en scène de 39 ans, dont le nom se retrouve à l’affiche de nombreuses productions théâtrales à Québec et à Montréal, ne craint pas de se dire féministe. Mais elle ne se voit pas pour autant dans la peau d’une militante pure et dure, scandant des slogans. « Le radicalisme me fait peur. Par contre, je pense que le féminisme fait partie de mon écriture. Dans mes textes, j’évoque le rapport des femmes à leur corps, pour qu’elles cessent de le contrôler en voulant rester jeune, en devenant mince. »

Marie-Ève Gagnon essaie donc de communiquer dans ses mots sa vision féminine de l’univers. Elle imagine aussi des personnages de femmes de différents âges, alors que la dramaturgie d’ici ou d’ailleurs limite considérablement le jeu des actrices après 40 ans. Ce souci d’ouverture caractérise le travail d’une autre dramaturge, Marie-Josée Bastien. Dans ses mises en scène et ses textes, elle cherche ainsi à laisser toute la place aux filles, en écrivant des rôles pour elles. Mais attention, l’histoire prime toujours sur le message à passer. « Le théâtre féministe des années 70 m’ennuie, car j’aime me faire raconter une histoire. Pour moi, tenir un discours féminin, c’est sortir les personnages de certains stéréotypes. Dans Carpe diem, par exemple, une femme de 1927 parlait librement de son désir de faire l’amour avec de jeunes garçons. Dans mes pièces, ce sont les filles qui dirigent, mais sans écraser les gars. »

Julie Ducharme, stagiaire au service juridique de la CEQ, partage cette vision d’un féminisme plus discret qu’autrefois, mais bien implanté au sein de la famille, des lieux de travail, de l’école. « Je crois que les jeunes travaillent à faire entendre leur voix, mais d’une manière moins flamboyante, moins médiatisée que leurs aînées. Du coup, les féministes d’hier ont de la difficulté à nous passer le flambeau, car elles ne nous considèrent pas comme des militantes. Sans que rien ne soit exprimé clairement, je sens une certaine critique, un manque de confiance des femmes plus âgées envers notre génération, car on ne crie pas haut et fort comme elles l’ont fait pour gagner des batailles. »

La jeune femme envisage ainsi un féminisme mieux adapté à la société individualiste dans laquelle chaque femme militerait dans sa petite cellule sans nécessairement adhérer à un mouvement de masse. Elle voit d’un bon œil la nomination de responsables féminines à la tête de grandes organisations syndicales, dans la magistrature ou au sein du milieu des affaires. Selon elle, ces femmes peuvent changer la perception de la société, à la condition qu’elles n’adoptent pas le comportement des hommes. Consciente que certains enjeux se conquièrent plus facilement en groupe, Julie Ducharme imagine un véritable mouvement pluriel de citoyens, y compris des hommes. Ensemble, il leur serait possible de lutter activement contre la pauvreté ou la violence faite aux femmes.

La comédienne Louisette Dussault, qui a porté la cause des femmes au théâtre grâce à des spectacles comme Moman, adhère d’ailleurs à une vision moderne du féminisme. « Les jeunes femmes doivent réinventer leur propre féminisme, un féminisme qui leur permettrait de respecter leur autonomie sans repousser les hommes. Si, dans les années 70, on a surtout entendu les homosexuelles radicales qui parlaient haut et fort, une image que les médias ont abondamment utilisée, je crois qu’aujourd’hui le mouvement tend à l’équilibre. » Ainsi, une certaine ouverture vers la mixité revient souvent en filigrane dans les discussions des jeunes féministes, mais elle ne fait pas toujours l’unanimité au sein du mouvement des femmes. « La première fois que nous avons proposé de travailler avec les gars, cela a choqué des militantes », confirme Marie-Claude Sarrazin, du Comité jeunes de la FFQ. « Elles l’ont reçu comme une proposition visant à intégrer les hommes à la Fédération. » Pourtant, la suggestion s’avérait plus modeste. Composé de femmes souvent issues d’organisations mixtes comme les syndicats étudiants, ce comité prônait tout simplement une collaboration plus étroite avec des collègues masculins pour défendre des luttes communes comme les congés parentaux. Les jeunes femmes discutent ainsi fréquemment de leurs revendications avec les hommes qui les entourent, et rencontrent à l’heure actuelle des groupes de militants des deux sexes qui pourraient participer à la prochaine marche mondiale contre la pauvreté.

Malgré tout, nombre de féministes demeurent prudentes à l’idée de la mixité. « Je nourris personnellement des réserves importantes à ce sujet, reconnaît Viviane Barbot, membre du conseil d’administration de la FFQ, car il ne faut pas aller trop vite. Bien sûr, cela me semble un désir légitime des jeunes femmes qui composent avec la réalité d’aujourd’hui, mais j’éprouve encore le besoin de me retrouver entre femmes pour discuter. » Professeure de français dans un cégep, elle sait que les garçons ont tendance à s’exprimer davantage que leurs consœurs qui éprouvent des difficultés à prendre la parole en public. Il resterait donc du pain sur la planche avant que le dialogue s’établisse d’une manière équitable entre les deux sexes.

En dépit de ces différends sur l’intérêt d’inclure ou non les hommes dans les discussions, les relations entre jeunes militantes et leurs aînées seraient au beau fixe. Des regroupements semblent d’ailleurs bien décidés de faire une place à la relève, quitte à leur donner un petit coup de pouce. C’est ce qu’a fait la CEQ, à la suite d’une enquête qui a démontré que la moyenne d’âge des membres de cette centrale syndicale, à prédominance féminine, ne cessait de grimper. La direction a alors pris la décision de favoriser l’élection de jeunes à la tête de délégations. « Je constate que cela nous a apporté un regain d’enthousiasme et des propositions nouvelles, remarque la conseillère syndicale Nicole de Sève. Les jeunes femmes recherchent le consensus avant tout et semblent poser les problèmes de manière plus concrète, moins polarisée autour d’un quelconque débat politique. »

Ainsi, lorsque le Comité jeunes a été formé au sein de la CEQ, ses membres ont spontanément décidé que trois filles devaient occuper les cinq sièges pour illustrer la proportion des syndiqués. La tranquillité avec laquelle elles ont convaincu les garçons de céder leur place a étonné Nicole de Sève, issue d’une génération qui avait l’habitude de remporter ses batailles avec fougue, passion et quelques grincements de dents en prime. Au sein de ce comité, les jeunes peuvent donc discuter de leurs propres revendications, souvent liées à la précarité de l’emploi, et recevoir également une certaine formation syndicale. Mais attention. Pas question d’avaler benoîtement les préceptes des membres plus aguerris de la CEQ. Les militantes veulent les adapter à leur sauce.

Même détermination chez les membres du Comité jeunes de la FFQ, mis sur pied en 1997 sur l’initiative d’une militante dans la vingtaine. « Pour moi, ce regroupement constitue une porte d’entrée particulière pour les jeunes femmes, une façon de se familiariser avec le féminisme, indique Marie-Claude Sarrazin, membre du Comité. Je ne crois pas que nos revendications soient radicalement différentes de celles des militantes plus âgées. Cela dépend surtout des étapes où nous sommes rendues dans nos vies. » Également membre du conseil d’administration de la Fédération, Marie-Claude souligne par ailleurs l’esprit d’ouverture du mouvement aux jeunes.

Une ouverture qui a étonné Julie Raby, 28 ans, qui s’est vu confier la responsabilité d’un groupe de femmes en 1995 lors de la marche « Du pain et des roses ». « Je trouve que les jeunes sont bien accueillies et écoutées au sein de la Fédération. Il reste encore beaucoup de travail à faire pour atteindre l’équité entre garçons et filles, mais les gens de notre génération semblent trop centrés sur leurs propres affaires. Pour assurer une relève, il faut absolument démythifier le méchant féminisme. » Très souvent, les membres du Comité jeunes partent donc rencontrer des jeunes femmes au cégep ou à l’université et tentent de les éclairer sur certains aspects de la condition féminine.

Ce contact direct entre filles d’une même génération permettra peut-être d’en sensibiliser d’autres à la cause des femmes. Mais on ne doit pas faire pour autant l’économie d’une réflexion sur l’avenir même du mouvement. « J’ai hâte que nous nous posions de vraies questions sur les orientations à prendre pour nous adapter au contexte contemporain, explique Geneviève Guindon, membre de la FFQ. Je constate que ce sont les femmes de 45 à 55 ans qui sont majoritaires pour l’instant dans le mouvement. Que va-t-il arriver quand elles vont être fatiguées? » La conseillère en recherches sociales refuse pour sa part d’esquisser le portrait de la féministe du troisième millénaire, mais espère susciter une réflexion chez les militantes.

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