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La Gazette des femmes a demandé à deux chercheuses, aux premières loges du théatre des relations homme-femme et intergénérationnelles, de réagir au texte de notre journaliste. Elles ont eu un coup de cœur pour ces deux belles lignées de femmes en évolution.

Comme une bouffée d’air frais

C’est frappant! En si peu de temps, nous en avons fait du chemin! Voilà deux belles lignées de femmes en évolution.

Le texte bouscule des idées reçues. Les mères d’hier n’ont pas uniquement été gardiennes de la tradition. Elles ont aussi été celles par qui le changement est survenu. C’est encore plus vrai pour celles qui sont devenues mères durant la lame de fond féministe. Mais, encore une fois, contrairement à ce que certains veulent laisser sous-entendre, leurs filles leur sont généralement très reconnaissantes d’avoir “brassé la cage”.

Beaucoup de choses que l’on savait en théorie sont ici exprimées clairement. Les filles et les femmes plus jeunes accordent une importance primordiale à leur projet de vie. Les enfants, présents et à venir, en font partie, mais pas question de tout laisser tomber pour autant. On n’est cependant pas en présence de cendrillons naïves, nourries de rêves et d’illusions. Celles qui se confient ici ne revendiquent pas le droit au bonheur, mais bien le droit d’aspirer au bonheur. Ruth est l’exception du groupe, mais elle reste extrêmement représentative. Entre son “Il faut savoir mettre de l’eau dans son vin”, une sentence qui a imprégné la socialisation de toute sa génération de femmes, et le “Aucun être humain ne mérite de ne pas décider de sa vie” d’Elsa, il y a un monde…

Toutes ces femmes ont un point commun : leur attachement à leur famille. Certains s’en étonneront, surtout dans le cas des plus jeunes. Moi, je ne suis pas surprise : mes recherches auprès de centaines de jeunes femmes corroborent cette tendance de fond.

Enfin, les magnifiques relations mère-fille étalées ici méritent que l’on s’y arrête. On a tellement ostracisé cette relation, véhiculé une image d’opposition! Plusieurs sont devenues des amies même si, on le pressent, tout n’a pas toujours été lisse entre elles. Le lien mère-fille est passé d’une filiation obligée à une relation choisie.

« Ce texte parle d’un attachement raisonnable et raisonné à la famille et d’une complicité de femmes qui fait plaisir à voir. Je le reçois comme une bouffée d’air frais. »

Réaction de Francine Descarries, sociologue, Université du Québec à Montréal.

Un idéal de sociologue!

Ruth et Germaine résument à elles deux toutes les femmes de leur génération : celles qui ont observé les mouvements sociaux du quai de la gare, et celles qui sont montées dans le train. Un idéal de sociologue!

Par ailleurs, d’une filiation à l’autre, l’évolution semble se vivre en décalage. Dans l’une, par exemple, c’est la grand-mère, Germaine, qui dit : “Je n’ai peut-être pas assez pensé à moi.” Dans l’autre, plus rurale, la remarque “Il faut vivre pour soi” est exprimée par Simone, de la génération suivante. Aussi, les remises en question que Simone vit dans la quarantaine, Françoise les a réglées dans sa jeunesse. Cela dit, les liens horizontaux sont indéniables. Le vocabulaire des deux aînées trahit leur parenté d’éducation. Leurs phrases “On s’accommodait” et “Les gens devraient penser davantage aux enfants avant de divorcer” sont typiques d’une génération.

La relation “grand-mère, petite-fille” décrite ici est un cas classique. Je l’ai souvent retrouvée lors de mes entrevues sur le terrain, aussi bien en ville qu’à la campagne. Ce lien peut être surtout affectif, chaud, comme celui qui unit Mélanie et Ruth, ou davantage admiratif, comme c’est le cas d’Elsa envers Germaine. Mais il existe bel et bien. J’ai entendu lde nmombreuses jeunes femmes qui avaient réussi faire allusion à la force de caractère et au courage de leur grand-mère. Ces témoignages confirment un constat connu : les générations de femmes restent en contact, bien davantage que celles des hommes.

Ces liens sont, et demeureront solides. Les plus jeunes surtout en ont un besoin viscéral. Comme elles savent pertinemment ne plus pouvoir compter d’emblée sur une personne à vie, elles cherchent ailleurs un ancrage, un appui, des racines. Pour se rassurer. D’où la force de l’attachement familial. Dans cet esprit, je n’ai pu m’empêcher de noter au passage la relation positive qu’Elsa paraît entretenir avec ses deux parents. Ils ne sont pas interchangeables, mais sont aussi importants l’un que l’autre à ses yeux. L’avenir s’annonce : la mère n’aura plus l’exclusivité du lien affectif. L’effet “nouveau père” commence à se faire sentir.

Les filles semblent avoir une bonne idée de ce qu’elles feront quand elles seront mères à leur tour : Mélanie ne veut pas tarder à retourner travailler, Elsa souhaite demeurer assez longtemps avec son bébé. Elsa s’inscrit, à mon avis, dans un mouvement qui se dessine actuellement chez les jeunnes femmes… et qui heurte souvent la génération de celles qui se sont battues pour ne pas être confinées au foyer. Il faut pourtant se mettre dans la peau de ces jeunes femmes. Pour elles, la liberté est acquise. Le choix, elles l’ont. Alors, elles se permettent d’être à l’écoute de leurs émotions. Nous leur avons légué la possibilité de décider de leur vie, de penser à elles. Et si penser à soi pouvait aussi vouloir dire s’autoriser à vivre plus des six mois réglementaires avec son bébé si l’on en sent le désir? Réussir au travail oui, mais vivre aussi. Elsa est peut-être “une précurseure”.

Une chose m’inquiète pourtant. La seule génération qui n’a pas l’impression d’avoir changé le monde, ou d’avoir été témoin de grandes métamorphoses sociales, c’est celle des plus jeunes. Elles ressente ce malaise, mais sans pouvoir le verbaliser. Lorsque Mélanie dit qu’à la place des femmes de la génération de sa mère elle aurait fait la révolution, elle y fait indirectement allusion. C’est à la fois étonnant et inquiétant. Quelle image cette génération a-t-elle d’elle-même? Il y a de quoi s’interroger.

Réaction de Madeleine Gauthier, sociologue, Observatoire sur les jeunes et la société, INRS-Culture et société.

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