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Rencontre avec quatre Algonquines venant de communautés du Témiscamingue nichées en pleine forêt. Quatre parcours de femmes toutes à un même combat : boucler la boucle de leurs origines. Quatre étoiles du Nord dans la nuit amérindienne.

Difficile de croire que cette arrière- grand-mère de 64 ans a piégé six castors la veille de notre rencontre. Nora McMartin, de la Long Point First Nation, qui regroupe environ 350 Algonquins, respire la joie de vivre. Pourtant, la belle Amérin- dienne rieuse n’a pas toujours eu la vie facile. Cette mère de cinq enfants, qui lui ont donné dix-sept petits-enfants et neuf arrière-petits-enfants, est devenue orpheline à 13 ans. À l’âge de l’insouciance des préadolescentes, elle devait déjà gagner sa vie. Et à la dure. « Dans les camps de bûcherons, c’était épuisant de faire le pain pour tous ces hommes, à cause surtout de la chaleur que dégageait le four à bois. » Elle laisse des points de suspension dans son récit, comme pour laisser transparaître tout le poids de travaux trop lourds.

Fille d’un peuple déraciné, elle a vu sa communauté forcée de déménager à deux reprises. La première fois, parce que leurs terres ont été inondées à la suite de l’érection d’un barrage. La seconde, parce que de nouveaux territoires leur ont été attribués. À cloche-pied entre la modernité et la tradition, Nora McMartin a choisi la voie de ses ancêtres et partage son temps entre la pêche, le piégeage et l’art amérindien qu’elle enseigne à l’école du village.

Avec d’autres femmes de Winneway, elle a confectionné un chemin de Croix en peau de castor qui orne les murs de l’église. Jamais une œuvre n’a paru porter une symbolique aussi criante de sens. L’effet de la gravité combiné avec la souplesse du cuir ont tiré au fil des ans les formes des personnages. Cette lourdeur semble évoquer non seulement tout le poids de la croix, mais aussi la douleur d’un peuple sacrifié. C’est comme si, à eux seuls, ces tableaux lèvent le voile sur la richesse de la culture amérindienne. Et sur sa grande détresse. « Quand j’étais jeune, il n’y avait jamais de chicanes entre frères et sœurs, ni entre cousins et cousines. On s’amusait ensemble tout simplement. Je n’ai jamais vu mes parents se quereller non plus, se rappelle Nora. Aujourd’hui, il y a des gens qui boivent, les enfants pleurent parce qu’ils veulent avoir toujours plus de gâteries. C’est avec l’arrivée des magasins et de la boisson que notre vie a commencé à changer. »

L’eau-de-vie et la drogue semblent être les conséquences d’un passé non résolu. À 29 ans, Sharon Hunter, directrice générale du Conseil de bande de la Long Point First Nation, a déjà traversé le grand désert de cette dépendance. Elle se souvient très clairement du jour où elle a choisi le rond-point de la liberté; elle assurait alors la coordination du Département de la santé et des services sociaux pour le Conseil de bande auquel elle avait été élue conseillère quelques années auparavant. « J’étais responsable de la santé communautaire du Programme national de lutte contre les abus d’alcool et des drogues chez les autochtones et du Programme d’aide aux enfants. Désirant être un exemple pour le personnel et ma communauté, j’ai décidé d’arrêter toute consommation. » Armée d’un courage bien trempé que seule procure une profonde détresse, elle a obtenu un diplôme de sobriété au bout de cinq semaines de trêve passées dans un centre de traitements. Mais c’est d’abord en puisant dans ses origines qu’elle a pu trouver la voie de la guérison. « Il y a une aînée ici que l’on appelle “grand-mère”. J’ai ressenti beaucoup de joie en redécouvrant ma culture à travers les entretiens que j’ai eus avec elle. C’est cette connaissance que je veux transmettre aujourd’hui, car ma joie m’aide à rester sobre. »

Bon nombre de stratégies ont été mises en œuvre pour endiguer le fléau des dépendances. « Pour encourager nos membres en difficulté, nous honorons ceux qui reviennent des centres de désintoxication en leur organisant une fête à laquelle sont conviés leur famille et le Conseil de bande. Chaque mois, des ateliers sont aussi offerts pour prévenir les rechutes. » Pour la jeune Sharon Hunter, le temps aidera à panser les blessures. « Un aîné m’a dit que le peuple amérindien n’était pas devenu dépendant de l’alcool en un jour. Ça a pris 100, 200 ans. Il en faudra autant pour guérir vraiment. »

Petit à petit, ces initiatives de l’espoir portent des fruits. Ainsi, une dizaine de familles de Notre-Dame-du-Nord, une réserve qui en compte environ 75 pour 600 habitants, se sont affranchies du problème des drogues et de la boisson depuis quelques années. Loretta Polson, qui travaille pour le Conseil de bande de la Timiskaming First Nation, fait partie des battantes de première ligne. Au moment de l’entrevue, elle arrivait de Montréal où elle avait assisté à un séminaire sur les femmes violentées. « Nous, les femmes, avons besoin de modèles. Les nôtres ne parlent pas, cachent tout. J’ai besoin de savoir qui je suis et de guérir avant d’aider quelqu’un d’autre. J’aimerais être pour les Amérindiennes en détresse l’exemple de celle qui est allée en enfer, mais qui en est sortie victorieuse. »

Oui, on peut dire que Loretta a été au fin fond de l’enfer. Cette femme qui a grandi dans une famille d’accueil a été victime très jeune d’agressions sexuelles. Son chemin vers la guérison est parsemé d’embûches. À titre d’exemple, une psychologue à qui elle se confiait lui a demandé un jour pourquoi elle avait accepté qu’on la maltraite quand elle était enfant. Loretta s’est dès lors emmurée dans sa peine, ne comprenant pas que l’on puisse la rendre responsable de cette violence. Quatre années se sont écoulées avant qu’elle rencontre quelqu’un avec qui elle se sente suffisamment à l’aise pour suivre une thérapie. « Ce qui nous manque à nous, les femmes, c’est la confiance, explique-t-elle. Je pense que si je peux arriver aujourd’hui à aider mes consœurs, c’est parce que je ne leur dicte pas quoi faire et qu’elles sont à l’aise lorsqu’elles parlent avec moi. Elles savent que je n’ai plus honte de dire que j’ai été agressée sexuellement, que je me suis battue avec mon mari, que j’ai consommé de l’alcool et de la drogue, et que tout cela est maintenant derrière moi. »

Elle estime que la sobriété fut sa planche de salut. « Avant, je me contentais d’attendre mon chèque d’assistance sociale et de vivre au jour le jour. Je croyais que l’alcool était mon problème. Mais c’était le mal dont je souffrais qui me faisait boire. En fin de semaine, j’ai avoué à mes enfants que j’avais été agressée sexuellement. J’avais peur de leur en parler par crainte de leur faire du mal. Au contraire, cela leur a permis de comprendre pourquoi un moment j’étais contente et l’autre moment enragée. Aujourd’hui, j’ai des projets, des rêves pour moi, des rêves pour une communauté guérie. De plus en plus, des choses qui nous avaient été enlevées nous reviennent… »

Selon elle, mettre des mots sur le passé meurtri amorce le processus de libération. « Mais, pour guérir vraiment, il faut savoir qui l’on est. Nous savons toutes quel est notre rôle de mère et de femme mais, en dehors de ça, il faut connaître notre rôle en tant qu’Amérindienne. Et ça, on ne nous l’a pas appris. »

Tel un leitmotiv, le mot origine refait surface tout au long des entrevues. Carol McBride, 43 ans, chef de la Timiskaming First Nation depuis dix ans — de toutes les Amérindiennes, c’est elle qui détient le record de longévité à ce poste d’autorité —, a aussi beaucoup travaillé pour aider sa communauté à se réapproprier ses droits. Du Parlement d’Ottawa où elle manifestait pour la convention de la Baie James à 18 ans seulement jusqu’à la bataille contre la discrimination faite aux Amérindiennes qui perdaient leur statut en mariant un Blanc — une lutte politique qui s’est terminée en —, son parcours a toujours été lié à la politique. « Ma mère était algonquine et mon père, canadien-français. Ils ont divorcé quand j’avais 2 ans. D’aussi loin que je me souvienne, ma mère a été très active durant les périodes électorales et des plus vigilantes quant aux questions des droits de la femme. »

Carol McBride est de ces femmes dont les forces ont décuplé au fil de ses convictions. Pour le moment, elle bataille pour que Parcs Canada reconnaisse l’apport de l’histoire amérindienne depuis la découverte de sépultures pendant des travaux de réaménagement au Parc historique national de Fort-Témiscamingue (Obawjewong) à Ville-Marie. « Les documents prouvent la présence des Amérindiens à Obawjewong il y a 7 000 ans, bien avant que les Oblats arrivent dans la région. Je ne comprends pas que nous ayons été écartés de ce projet et que le gouvernement s’entête à réduire ce site au commerce des fourrures. Depuis des millénaires, l’histoire des Indiens n’est pas très connue ou est relatée de manière inexacte. En poursuivant les recherches sur ce site, il y aurait une possibilité pour nous d’écrire de nouvelles pages de notre histoire. »

C’est grâce à son engagement au sein de sa communauté que Carol McBride a acquis le respect de ses congénères et a ainsi pu faire sa place en politique. Elle qui n’a pas terminé ses études secondaires a collaboré au développement économique de sa communauté, a pris un cours en droit, s’est occupée de ses deux enfants (âgés aujourd’hui de 21 ans et de 17 ans) et a finalement été élue conseillère au Conseil de bande il y a seize ans. Chef de bande, elle a piloté des dossiers d’importance, dont un projet résidentiel (une centaine de maisons), la construction d’une école et celle d’un édifice municipal. L’ouverture d’un centre d’accueil pour personnes âgées, il y a un an, lui tient particulièrement à cœur. « Pour réaliser ce projet, nous avons fait des sacrifices et y avons investi l’argent prévu pour construire d’autres demeures. Nous éprouvions beaucoup de tristesse à voir nos aînés malades quitter la communauté pour se rendre dans des centres ontariens. J’ai vu certaines de ces personnes perdre alors beaucoup de leur estime de soi. En restant ici, nos aînés sont toujours en contact avec la vie de la communauté. Il est essentiel de les garder près de nous, car ils nous indiquent les directions à suivre. Ils ont un rôle à jouer et une responsabilité à assumer envers la communauté. »

Tout comme celui des aînés, le rôle des femmes est fondamental au sein de la communauté algonquine. À titre d’exemple, elles occupent 78 % des emplois à la Long Point First Nation de Winneway. Quatre femmes pour trois hommes siègent au Conseil de bande de la Timiskaming First Nation à Notre-Dame-du-Nord. Cette prédominance féminine ne surprend pas Carol McBride. « Les femmes jouaient un rôle très important avant que le gouvernement prenne les Indiens en charge. »

Pour les Algonquines, nul doute que la place des femmes doit égaler celle des hommes. Sharon Hunter, directrice générale du Conseil de bande de Winneway qui vient tout juste d’être élue présidente du Comité des femmes de sa communauté, explique que c’est en discutant avec une aînée qu’elle a pu faire la lumière sur son rôle. « La femme contient l’eau et l’homme, le feu. Si la relation n’est pas égale, l’eau de la femme peut éteindre le feu de l’homme ou le feu de l’homme faire évaporer l’eau de la femme. L’équilibre est nécessaire. »

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