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Parions qu’ils ne vont pas rater l’occasion. Pendant trois jours, à la toute fin du mois de , les jeunes prendront le micro pour crier haut et fort ce qu’ils attendent de leurs aînés, de leurs dirigeants, de leur gouvernement. Trois jours au cours desquels, enfin, tout le Québec devrait se tourner vers sa relève.

« Moi, je dis ce que je pense et je crois sérieusement qu’on peut changer le monde. » Non, il ne s’agit pas des paroles d’un jeune rêveur. C’est plutôt le ministre d’État à l’Éducation et à la Jeunesse qui s’exprimait ainsi, il y a quelques mois, en présentant le programme du Sommet du Québec et de la jeunesse. À la fin du mois de , plus précisément les 22, 23 et 24, ils seront nombreux à souhaiter changer le monde.

Et ils devraient être prêts, car tout l’automne a servi de période de réchauffement. En effet, début , quatre grands chantiers ont été mis en œuvre, sur les thèmes suivants : relever les défis de l’emploi; parfaire le savoir et la formation; promouvoir une société équitable; élargir notre ouverture sur le monde.

Il faut dire que la situation des jeunes n’est pas tout à fait idéale. Ils sont instruits comme jamais, mais les emplois se font de plus en plus précaires. Et, pendant que leurs aînés prennent leur retraite à 55 ans, ils désespèrent d’obtenir un boulot stable avant la cinquantaine. « On nous a dit “étudiez, étudiez”, et tout va bien aller : mais seulement 39 % des gens qui ont un bac ont un emploi permanent dans leur domaine », expose Clairandrée Cauchy, présidente du Conseil permanent de la jeunesse (CPJ). On pourrait aussi parler du décrochage scolaire. Ou de l’écart grandissant entre les mieux nantis et les pas nantis du tout. Ou du taux de suicide élevé. Si l’avenir est rose, il n’en finit plus de se cacher derrière de gros nuages gris.

« Si j’avais à mettre un nom sur cette génération, poursuit Mme Cauchy, je l’appellerais la génération de l’adaptation : aux nouvelles technologies, au marché du travail, aux nouveaux rôles sociaux entre les hommes et les femmes. Elle va avoir non seulement des grands-parents, mais des arrière-grands-parents et des arrière-arrière-grands-parents. On note un paquet de changements dans un temps très restreint, mais il faut changer ce qu’il y a autour des jeunes. » Ce n’est donc pas par hasard qu’un tel sommet a lieu. Sans doute pas pour changer le monde, comme le lançait le ministre : les jeunes sont trop réalistes pour ça. Simplement pour qu’ils prennent leur place, « pour qu’ils aient accès à une citoyenneté pleine et active », comme le suggère le CPJ.

Cherchez la femme

Pendant que les jeunes, en général, tentent de gagner leur place, les jeunes femmes, elles, tentent de trouver la leur chez les jeunes. Parce que, de prime abord, dans le document de travail préparé par le gouvernement, on semblait oublier que les jeunes avaient un sexe et, évidemment, les problèmes qui s’y rattachent. Une erreur qui serait sur le point d’être corrigée, estime Marie-Claude Sarrazin, coprésidente du chantier sur l’équité : « La grande bataille que les femmes ont menée à l’intérieur des chantiers, c’est de faire accepter aux gens d’avoir une analyse différenciée en fonction des sexes. Parce que c’est comme ça qu’on peut aller au-delà du général pour voir les problèmes concrets qu’éprouve chaque sexe. »

Et, malheureusement, de nombreux problèmes semblent encore n’appartenir qu’aux femmes. Comme les grossesses à l’adolescence qui ont augmenté de plus de 50 % entre et . Ou les familles monoparentales qui, malgré tout ce qu’on croyait avoir changé au cours des vingt dernières années, sont toujours, à 95 %, le lot des femmes : pas réjouissant, surtout lorsqu’on sait que la moitié vit sous le seuil de la pauvreté. Ou encore la violence faite aux femmes qui, d’après Statistique Canada, sévirait plus chez les 18-24 ans que dans les autres groupes d’âge.

Dans un document publié à l’automne, le Conseil du statut de la femme faisait part de ses recommandations en vue du Sommet. On ne s’étonnera donc pas que la précarité de l’emploi y tienne une grande place. Bien sûr, il s’agit d’une question qui touche tous les jeunes. Mais les jeunes femmes en subissent un peu plus fortement les contrecoups que leurs compagnons, notamment dans la décision d’avoir ou non des enfants, constate le Conseil. Il est vrai que, sans prestations de maternité, les travailleuses autonomes hésitent un peu avant de repeupler la province. Pas facile, non plus, de procréer lorsqu’on a un horaire impossible, ajoute Mme Cauchy. « Comment peux-tu organiser une famille quand tu ne sais pas si tu travailles de jour ou de nuit? Au-delà de la conciliation travail-famille, juste le fait d’avoir des enfants, c’est difficile. Il faut que la précarisation du travail cesse et penser qu’il y a du monde qui n’a pas un horaire de neuf à cinq. Les garderies à 5 $, c’est intéressant, mais est-ce possible d’en ouvrir le soir ou la nuit? »

Pauvre comme job

Malgré une certaine prudence, les attentes sont grandes. Pour le comité des jeunes de la Fédération des femmes du Québec, il est primordial que le gouvernement prenne quelques engagements majeurs lors de ce sommet, notamment en ce qui concerne l’exclusion et la pauvreté chez les jeunes. Et si on se préoccupe avant tout de la situation des femmes, les recommandations ne peuvent être qu’avantageuses pour la totalité des jeunes, soutient Alexa Konradi, responsable du comité : « On souhaiterait par exemple une amélioration des lois concernant le travail, comme une augmentation du salaire minimum, ce qui serait très pertinent pour les jeunes femmes. » La question semble faire l’unanimité : ces lois du travail, votées à une époque où on ne savait pas comment écrire atypique, seraient tout simplement dépassées. Mme Sarrazin s’attend cependant à une certaine résistance de ce côté : « Je dois vous dire que c’est sans doute la victoire qui s’avère la moins certaine, mais je pense qu’on a besoin de reconnaître que les lois ne s’adaptent pas au nouveau contexte de l’emploi des jeunes en général et des femmes en particulier. Mais quand on pense que ce sont principalement des femmes qui se retrouvent avec des emplois atypiques et qui y restent — parce que, pour les hommes, il s’agit souvent d’une période de transition —, je pense qu’il y a là une bataille à mener. »

Une bataille… parmi tant d’autres, pourrait-elle ajouter. Et, tout comme Mme Konradi, elle insiste sur la nécessité d’éradiquer la pauvreté, ce qui, forcément, améliorera le sort du deuxième sexe, en général moins bien nanti que l’autre. « On pense à des améliorations, peut-être à l’aide sociale, qui vont aider, entre autres, des jeunes femmes chefs de famille monoparentale à se sortir de la pauvreté et à espérer ne plus être sur la voie de garage. »

Voie de garage. Comme dans exclusion. Comme dans pas d’espoir. Ce n’est toutefois pas en leur offrant une formation prête-à-porter qu’on pourra les ramener dans ce qu’on appelle le droit chemin, analyse Mme Sarrazin : « Il faudra reconnaître que les jeunes ont besoin d’une aide individualisée, qui tient compte de leurs besoins particuliers, admettre qu’il y a certaines barrières à franchir avant de penser à une intégration proprement dite à l’emploi et voir que les formations courtes ne suffisent pas à certains jeunes pour espérer avoir des jours meilleurs. À ce moment-là, on sera en mesure d’aider de nombreuses jeunes femmes qui ont souvent à travailler sur leur estime d’elles-mêmes, leur talon d’Achille et un élément important de leur détresse psychologique. Je pense qu’on va aussi pouvoir aider les jeunes femmes chefs de famille monoparentale à devenir autonomes économiquement parlant, ce qui est un des grands objectifs que le mouvement féministe s’est fixé il y a plusieurs années et qu’il poursuit encore. »

Cette autonomie financière, elle passe aussi par les études. Évidemment, beaucoup diront qu’en ce domaine les filles n’ont rien à envier aux garçons, champions incontestés au palmarès du décrochage. Ce serait oublier que, lorsqu’elles décrochent, les filles le font souvent parce qu’elles sont enceintes : pas évident de terminer sa 4e secondaire avec un petit dans les bras. Ou qu’un garçon, avec la même scolarité écourtée, pourra mieux lutter contre la pauvreté qu’une fille. Ou encore que cette scolarité ne donnera pas toujours les résultats espérés quand on arrive sur le marché du travail.

Mais il ne s’agit pas ici de jouer à qui est le plus mal en point. Pendant trois jours, les jeunes femmes tenteront de faire entendre leur voix à une société qui fait parfois la sourde oreille. Les jeunes hommes feront de même. Avec un peu de chance et beaucoup de bonne volonté, tous y parviendront, et le souhait de Marie-Claude Sarrazin pourrait se réaliser : « Si les jeunes sont capables de proposer au gouvernement et au reste de la société un nouveau contrat social qui n’exclut personne, il y aura un grand objectif d’atteint : une génération aura accepté de conclure un contrat social qui inclut tout le monde. » O

Mince alors!

  • En , le salaire horaire moyen des hommes de 15 à 24 ans était de 9,34 $, alors qu’il était de 8,82 $ chez les femmes du même âge. Sur une base hebdoma- daire, la situation empire : les jeunes femmes gagnent 460,34 $, pendant que les hommes récoltent 558,82 $. (Canada)
  • Au cours de la même année, 26,8 % des femmes au travail occupaient un emploi à temps partiel, contre 10 % des hommes. (Québec)
  • En , 70,3 % des travailleuses autonomes avaient gagné moins de 10 000 $. Seulement 28 % de la gent masculine est parvenue à gagner aussi peu d’argent en une année. (Québec)
  • Pendant la seule année , 58 femmes ont été victimes de meurtres ou de tentatives de meurtre en contexte conjugal, alors que 19 hommes subissaient le même sort. (Québec)
  • Chez les personnes de 15 à 30 ans, on comptait en quelque 32 375 familles monoparentales. De ce nombre, 30 785 sont dirigées par une femme : à peine 1 590 mâles se retrouvent dans la même situation. (Québec)
Source : Parce que la jeunesse concerne aussi les femmes : complément d’information aux propositions d’action en vue du Sommet du Québec et de la jeunesse. Conseil du statut de la femme

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