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« Le goût de la patrie risque de nous préparer des lendemains amers. » Diane Lamoureux, professeure en sciences politiques à l’Université Laval, ne mâche pas ses mots. Dès l’avant-propos de son essai, L’Amère patrie : féminisme et nationalisme dans le Québec contemporain (Éditions du remue-ménage, ), cette politologue et auteure prolifique nous prévient: il y a danger à vouloir dissoudre le féminisme dans le nationalisme. Même si elle reconnaît aisément que le nationalisme québécois des 40 dernières années, « loin de camper sur des positions machistes, fait une large part tant au féminisme qu’à l’homosexualité. »

Petit cours d’histoire pour tenter de comprendre le drôle de couple que forment le féminisme et le nationalisme. Dès , le Front de libération des femmes du Québec proclamait: « Pas de libération des femmes sans Québec libre, pas de Québec libre sans libération des femmes. » Autrement dit, la plupart des féministes professent tôt double allégeance, double identité. « Les filles de la révolution tranquille, écrit Diane Lamoureux, récusent les deux grands modèles féminins de la génération de leur mère, la maternité ou la vocation religieuse, et tout comme leurs frères, elles veulent s’approprier le monde. » Ainsi, durant plusieurs années, il y aura « convergence entre les projets de modernisation politique des nationalistes et les projets féministes d’instaurer l’égalité des sexes. » Dans leurs luttes, les féministes « n’ont rencontré qu’une faible opposition et ont souvent bénéficié de la complicité des réformateurs politiques. »

L’État providence qu’elles bâtissent avec les hommes fournit aux femmes un formidable outil de changement, en permettant une discussion publique sur l’égalité des sexes, en démocratisant la famille, en se chargeant des activités autrefois privées, en créant pour elles des emplois salariés et syndiqués. L’essayiste cite une foule de lois progressistes: la fin de l’incapacité juridique de la femme mariée (), la société d’acquêts (), les changements du Code civil (), la loi sur le patrimoine familial (). Elle répète à quel point les femmes ont été les grandes gagnantes de la démocratisation de l’éducation, et comment leur entrée sur le marché du travail dans les années 70 allait précipiter les choses. Il leur fallut cependant se battre: en , le ministre de la Fonction publique refusait aux syndicats un salaire minimum de 100 $ par semaine sous prétexte… que les secrétaires ne travaillaient que pour se payer du luxe! Surprise, nous apprend Mme Lamoureux, c’était Jean-Paul L’Allier, l’actuel maire « souverainiste et social-démocrate » de Québec.

Avec la « détraditionnalisation » et la construction de l’État providence, un autre élément a contribué à resserrer les liens entre les femmes et les nationalistes: les deux groupes ont « politisé » leur identité. Les Canadiens-Français sont devenus Québécois, les femmes ont cessé d’être les « épouses de ». Fini le rôle de porteur d’eau, fini le choix entre mère ou nonne. Il y eut « chevauchement chronologique des deux processus de construction identitaire », à la fois individuelle et collective. « Dans un premier temps, le féminisme a fonctionné un peu sur un mode analogue à celui du nationalisme, avec sa saga de l’oppression, sa « positivation » du féminin, son culte du nous autres. »

Faut-il conclure que féminisme et nationalisme ont été des compagnons de route idylliques unis dans un même combat? Pas vraiment, dit Mme Lamoureux. La réciproque n’est pas parfaite. Les féministes se sont investies davantage dans le nationalisme que l’inverse. Elles ont vu dans le projet souverainiste, plus que dans la fédération canadienne, l’espoir de refonder le monde ensemble, femmes et hommes. Les nationalistes, eux, avaient besoin de la légitimité moderniste du féminisme. Mais la lune de miel s’est achevée brutalement avec l’épisode des Yvette, au référendum de . Depuis, les gouvernements opposent facilement les féministes (« chiâleuses ») aux « vraies » femmes (contentes de leur sort), même si les indépendantistes ont invité les féministes à devenir « partenaires pour la souveraineté » lors du référendum de .

Entre-temps, analyse-t-elle sans douceur, s’est développée une association polémique intéressante mais pernicieuse entre les féministes et l’État. Ce dernier utilise l’expertise des groupes de femmes dans l’élaboration des programmes publics et leur reconnaît le rôle de représentants d’une catégorie sociale, celle des femmes perçues comme victimes. Les féministes entrent dans cette logique de marchandage et défendent des enjeux précis, comme des syndicalistes qui négocient des aménagements plutôt que de critiquer fondamentalement un système toujours sexiste.

Bref, pour simplifier en reprenant un leitmotiv des années 70, les féministes sont « récupérées »! Bien qu’elle reconnaisse les formidables acquis des 40 dernières années, Diane Lamoureux prône un retour au radicalisme: « à mettre l’accent sur la collaboration, on a négligé la subversion et passé sous silence que le sens du féminisme est moins d’insérer les femmes dans la société existante que de transformer les structures sociales pour rendre possible l’insertion des femmes. » Plaidant pour une culture politique de la rébellion plus que du consensus, elle rappelle aux féministes que nous sommes loin de l’égalité politique et que le présent importe davantage qu’un avenir souverain hypothétique.

Diane Lamoureux a ainsi résumé sa réflexion d’intellectuelle « sceptique » devant une vingtaine de femmes attentives — étudiantes, chercheuses, militantes de partis politiques -rassemblées par la Chaire d’étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes, de l’Université Laval, en . Dès qu’elle se tait, les questions fusent et portent sur le sujet de l’heure. Que pense-t-elle de l’idée de créer un parti féministe au Québec, une perche que tend Françoise David, présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), à la suite de la Marche mondiale des femmes? « Tant que le Québec n’a pas de mode de scrutin proportionnel — et les deux partis au pouvoir sont contents du système actuel —, l’idée est symbolique, répond-elle. La possibilité de faire élire plusieurs candidates est inexistante. Si l’objectif est d’être plus nombreuses au Parlement, ce n’est pas la manière la plus efficace d’y arriver. Ce parti aurait une valeur symbolique intéressante pour contester la vision néolibérale du Parti québécois, mais en termes d’efficacité pratique, c’est ridicule. »

Ne pourrait-il pas être un lieu où les féministes de gauche puissent réfléchir et renouveler les idées? « Un parti politique n’est pas un lieu de débat, rétorque Diane Lamoureux du tac au tac. L’appareil est trop puissant, trop structuré pour permettre un brassage d’idées et une mise en commun. Et si l’on veut bousculer le débat politique, le fait d’être un parti ne donne pas plus de visibilité. La FFQ en a plus que le Rassemblement pour une alternative politique ou le Mouvement socialiste! C’est vrai que l’espace politique est quasi fermé. La meilleure façon de l’ouvrir serait d’obtenir une certaine proportionnalité: les personnes et les groupes exclus de la politique devraient peut-être faire alliance et travailler à cela. »

Que répond-elle aux féministes souverainistes qui ont l’impression d’une double impasse, puisque l’indépendance semble hors de portée et que le gouvernement péquiste reste sourd aux revendications des 40 000 Québécoises mobilisées par la Marche des femmes? « Il n’y a jamais eu de solution unique, il faut multiplier les lieux et les outils. Oui, il y a place pour la désobéissance civile quand on désespère de la politique, mais en même temps il était naïf de penser changer les choses avec une manif! » dit-elle, ajoutant que la FFQ avait péché par excès de confiance envers le Parti québécois. Et si c’était le contraire? Et si le gouvernement n’avait accordé que des grenailles — ce 10 cent d’augmentation du salaire minimum horaire reste coincé dans la gorge de plusieurs! — en sachant très bien que les féministes-syndicalistes-progressistes n’auraient d’autre choix que de le réélire à la prochaine, et encore lointaine, élection? C’est parce qu’elles se sentent piégées que beaucoup de militantes rêvent d’une nouvelle voie politique.

Diane Lamoureux opterait plutôt pour un parti de gauche, qu’elle voit formé de trois composantes : « les féministes déjà mobilisées autour de la FFQ et de la Marche, les personnes qui militent pour la lutte antipauvreté, et les jeunes du mouvement antimondialisation. Mais encore là, il faudrait des éléments de scrutin proportionnel pour qu’un tel parti ait une chance de percer. »

L’auteure s’attarde aussi au sens du projet souverainiste — après deux échecs référendaires et à un moment où la mondialisation émousse la souveraineté des États. Le scepticisme règne. Elle doute d’abord du Parti québécois, écrit-elle en conclusion de L’Amère patrie, « dont certains gérontes sont restés figés dans une conception de la nation et du pays qui n’a pas bougé depuis les années 60. » Elle doute surtout qu’une société aussi complexe que le Québec actuel, fragmentée politiquement et socialement, voit une majorité se rallier autour d’un « projet dont la pertinence s’estompe dans un contexte qu’il est difficile de qualifier d’oppression nationale. »

Autrement dit, qu’elles le veuillent ou non, les Québécoises n’ont pas fini de voir le Québec dans leur tasse de café. Un beignet avec ça?

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