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Absurde : les pays riches créent la pauvreté.Pour éviter la dérive, les penseuses sociales proposent de nager… à contre-courant.

« La marée montante soulève tous les bateaux. » C’est ainsi que Lawrence Summers exprimait, en 1993, sa conviction que la croissance économique peut soulager la pauvreté. Il était alors vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale. Mais voilà que, depuis quelques années, plusieurs pays, dont le nôtre, connaissent une reprise économique sans que la pauvreté diminue. Cette dernière, au contraire, progresse et à grands pas!

Selon l’Organisation des Nations Unies, quatre des six milliards de personnes qui composent la population mondiale vivent sous un seuil dit de pauvreté relative. Sans compter un autre 1,3 milliard qui sont aux prises avec la pauvreté absolue et survivent avec moins de un dollar par jour! La pauvreté est partout, même si elle prend bien sûr différents visages selon les régions du globe (voir l’encadré « Vous avez dit pauvres? »). L’Union économique européenne compte maintenant 50 millions de démunis dont le revenu est inférieur à la moitié du revenu moyen de leur pays. Aux États-Unis : 36 millions. Quant au Québec, qui affichait cet hiver son plus bas taux de chômage depuis 1976 (8,1 %), une personne sur cinq y vit sans un revenu décent. Cela fait beaucoup de bateaux échoués…

Et pourtant la marée monte! Au cours des quatre dernières années, les revenus des dirigeants de grandes entreprises et des investisseurs se sont accrus en Amérique du Nord de 400 à 500 %, voire de 700 à 800 %. Pendant ce temps, le salaire de la « commune des mortelles » fait du surplace. Augmentation moyenne : de 14 à 15 %, ce qui, compte tenu de la hausse du coût de la vie, se traduit par une baisse générale des revenus. Partout, l’écart entre riches et pauvres se creuse. Les données statistiques ébranlent les consciences : les trois personnes les mieux nanties de la planète possèdent de nos jours une richesse supérieure au produit intérieur brut cumulé des 40 pays les plus pauvres. Faut-il insister?

Les femmes semblent être membres à part entière de l’univers de la pauvreté. Du nord au sud, d’est en ouest, la pauvreté a un sexe (voir l’encadré « Femmes et pauvres parmi les pauvres »). Elles ont beau représenter la moitié de la population du monde, elles ne gagnent que 10 % du revenu mondial et possèdent moins de 1 % de la fortune mondiale, selon l’ONU. Pire : 70 % des personnes vivant sur la planète avec moins de un dollar par jour sont des femmes. Mondialisation de l’économie, mondialisation de la pauvreté : que faudrait-il faire pour remettre à flot toutes les embarcations? Et que suggèrent les femmes qui sont particulièrement touchées par cette vague de fond?

« Présentement, la prospérité est drainée vers la spéculation, vers les marchés boursiers, déplore Ruth Rose, professeure au Département de science économique de l’Université du Québec à Montréal. Elle produit une richesse phénoménale, mais l’argent n’est pas redistribué aux travailleurs. De plus, les valeurs transigées à la Bourse n’ont aucune correspondance avec le potentiel de production. » Pour l’économiste, il n’y a d’issue à la pauvreté que dans l’intégration à l’emploi, mais à des emplois de qualité, ce que la croissance actuelle, qui est tributaire de la déréglementation, ne crée pas. On peut maintenant travailler à temps plein et être pauvres. Sans compter la précarité grandissante des emplois.

Il faut également, selon elle, protéger la classe ouvrière, parce que lorsque les revenus sont égalitaires et que cette classe prospère, le marché se porte bien et les entreprises aussi. Pour Ruth Rose, d’influence marxiste, l’idéologie conservatrice, qui énonce qu’en donnant de l’argent aux compagnies elles vont investir, est un mythe. « Si on regarde l’histoire, les seuls pays qui ont réussi à faire diminuer la pauvreté, comme les pays scandinaves, sont ceux qui ont imposé des contraintes aux grandes compagnies. On ne peut contrer la pauvreté simplement en taxant ces dernières ou en redistribuant des biens. Il faut rétablir l’équilibre des forces entre celle du travail et celle des travailleurs. »

La syndicalisation représente donc à ses yeux un outil essentiel qui permet de confronter les entreprises sur le terrain de la production. Et, comme les multinationales sont à ce point puissantes qu’elles peuvent jouer avec les syndicats d’un pays à l’autre, Ruth Rose en appelle à la syndicalisation internationale. « Toutefois, ajoute-t-elle, il faut aussi pouvoir appliquer à l’échelle locale les acquis des travailleurs, ce qui ne se fera que si les gouvernements ont la volonté politique d’aller de l’avant et, surtout, si les électeurs exigent qu’il en soit ainsi. » Et la chercheuse de dénoncer le manque de conscientisation de la population, à l’exception de certains groupes encore trop minoritaires dans lesquels les femmes sont particulièrement présentes. « Il faut dire que les gens sont désillusionnés par les méthodes de combat traditionnelles. En Europe, les partis sociaux-démocrates sont devenus des instruments du nouvel ordre économique et ici, au Canada, le Parti libéral est allé plus loin que les conservateurs! »

La réunion de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), à Seattle, l’automne dernier, l’a cependant montré : la contestation populaire prend de l’ampleur, elle s’organise et se mondialise. Au Québec même, de grandes premières sont en route. Les organisatrices de la Marche mondiale des femmes mettent en branle une vaste mobilisation internationale pour dénoncer la pauvreté et la violence faite aux femmes (voir l’encadré « La longue marche »). Un autre combat s’annonce pour faire adopter un projet de loi visant, rien de moins, que « la pauvreté zéro », une idée qui n’avait encore jamais été proposée dans un pays.

« C’est sûr, ce projet est à contre-courant de l’économie actuelle, avoue son instigatrice, Vivian Labrie, mais c’est un rêve logique. Une société dans laquelle les écarts entre les riches et les pauvres sont faibles est en meilleure santé. Il faut résister à la pensée unique et sensibiliser les gens aux effets que produisent les inégalités dans nos sociétés. » Mais comment s’y prendre? Il est prévu d’appliquer une loi-cadre pour un Québec sans pauvreté dans laquelle toutes les politiques gouvernementales seraient coordonnées pour atteindre cet objectif. Le projet, lancé en 1997, a conduit un an plus tard à la création du Collectif pour l’élimination de la pauvreté. Et, comme on tient à ce que son contenu soit élaboré par la base, y compris les plus démunis, il fait l’objet actuellement d’une vaste consultation dans la province. Plus de 130 000 signatures ont déjà été recueillies et près de 5 000 suggestions reçues. Un texte devrait être adopté ce printemps pour que le début du travail politique coïncide avec celui de la Marche mondiale des femmes.

Les mesures les plus concrètes de ce plan à moyen terme porteraient sur la hausse du salaire minimum, l’accès à l’emploi et à la formation et surtout l’obtention d’un revenu minimum garanti inaliénable, donc sujet à aucune pénalité ou réduction. Un exemple de coupes? Celle que subit une femme chef de famille monoparentale et bénéficiaire de l’aide sociale quand elle reçoit — ce qui est loin d’être toujours le cas — une pension alimentaire.

« L’élimination de la pauvreté ne se fera qu’à l’intérieur d’un mouvement général de lutte des citoyens, et, à notre grand étonnement, nous découvrons que de plus en plus de gens pensent comme nous, poursuit l’“âme” du projet. Les gens ont le goût de l’égalité, ils aiment se sentir utiles et sont contents quand quelqu’un fait appel à ce qu’il y a de meilleur en eux. En ce sens, je crois que nos gouvernements ne sont pas assez animateurs. »

On le dit, on le lit de plus en plus souvent : le nouvel ordre économique mondial détruit les solidarités à force de prôner des valeurs comme la compétitivité, à force d’engendrer des gagnants au détriment de perdants. À la mondialisation de l’économie, on répond donc par l’idée de créer ou de reconstruire des solidarités à l’échelle locale ou internationale. On parle d’économie sociale. On revient aux notions de partage et de travail communautaire, à des valeurs que les femmes connaissent bien. On avance aussi la nécessité de se donner, en plus des lieux où on produit des biens et services, des endroits où les gens peuvent se rencontrer. Comme le dit Bernadette Lang, d’ATD Quart Monde, organisme qui lutte contre la pauvreté et l’exclusion des pauvres : « Allez parler de mondialisation à une personne d’Hochelaga-Maisonneuve qui n’a jamais été plus loin que la rue Saint-Laurent! La mondialisation se fait à l’heure actuelle sans les pauvres. On rassemble tout le monde, sauf eux. Et, pour lutter contre la mondialisation, il faut permettre aux pauvres de se rassembler. » Elle insiste, comme les responsables de la Marche des femmes et les promoteurs d’une loi pour éliminer la pauvreté, sur le fait que, pour contrer la misère, on a besoin de l’expérience des gens qui la vivent. « Il faut croiser les savoirs. »

D’autres vantent la notion d’interdépendance, comme Lise Moisan, chercheuse autonome et auteure notamment d’un essai féministe sur la démystification du discours économique dominant. « Les réseaux sociaux d’entraide et d’amitié s’effritent pour bon nombre de personnes, ce qui renforce leur dépendance aux marchés et à l’État. Une voie risquée qui n’apporte en rien une solution à la pauvreté. Ce qui est intéressant, c’est de reconnaître l’interdépendance des individus à l’intérieur d’un groupe social. » Dans l’économie actuelle, nul échange ne se fait sans qu’il soit monétisé, d’où l’importance de rétablir ceux qui ne le sont pas. « L’échange d’argent n’est pas l’unique voie pour résoudre les problèmes économiques, précise-t-elle. »

Lise Moisan s’attaque aussi à l’idée même de mondialisation. « Bien qu’on n’ait aucun pouvoir sur l’idéologie dominante, on peut se libérer de son emprise, du moins dans son esprit. Il faudrait, tout d’abord, qu’on cesse d’être obnubilé par le discours sur la mondialisation qui affirme une réalité qui n’est pas celle de la planète. Il s’agit d’un leurre, d’une propagande. En dehors des entreprises transnationales et des flux de capitaux qui transitent par l’entremise des marchés boursiers, l’économie réelle reste essentiellement locale. Si on regardait ce qui fait en sorte qu’un village et un quartier subsistent sur le plan économique, on verrait une diversité de modes de production et de consommation locaux, y compris les modes de production intérieurs et coopératifs. » Selon elle, il faut reconnaître et soutenir encore davantage les initiatives des gens qui cherchent à renforcer l’économie locale, déjà malmenée par les forces du marché.

La lutte contre l’idéologie dominante de la mondialisation économique passe par l’action locale, pense aussi Vivian Labrie. « Je crois beaucoup à ce type d’action, au travail sur le terrain qui permet que les convictions se transmettent de proche en proche. » Elle ajoute que les meilleurs projets au monde, la meilleure loi anti-pauvreté qui soit ne seront que coups d’épée dans l’eau si les gens sont désengagés. En tant que citoyen, nous avons une obligation de vigilance. Lire : la course de la marée montante a beau être inéluctable, on peut toujours naviguer à contre-courant!

Femmes et pauvres parmi les pauvres

Oui, les femmes sont plus pauvres que les hommes. Et ce n’est pas nouveau. Comme le soulignent plusieurs féministes, elles l’étaient bien avant l’avènement du néolibéralisme, même si ce dernier ne les épargne pas. Loin de là.

Pour Thérèse Sainte-Marie, directrice générale du Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT), la pauvreté des femmes est d’abord liée à la présence d’enfants. « Avec la maternité, elles ont tendance à se retirer du marché du travail — ne serait-ce que temporairement — et à devenir moins disponibles. Résultat : dès cet instant, l’écart entre leur salaire et celui des hommes se creuse et ne se rattrape jamais. » Selon Statistique Canada, les gains moyens des femmes qui travaillent à temps plein ne représentent, en 1997, que 72,5 % de ceux des hommes. Mais le pire se produit après une séparation. Ce qui arrive de plus en plus. Une étude du Conseil canadien du développement social démontre qu’environ 55 % des familles monoparentales au Québec sont pauvres. Et si on se limite à celles qui sont dirigées par un parent ayant moins de 30 ans, on atteint 87 % de pauvreté. Or, 82 % de ces familles ont à leur tête une maman!

D’où l’importance, poursuit Thérèse Sainte-Marie, de « se donner des lois pour protéger la main-d’œuvre féminine et reconnaître son apport à la société quand elle décide de fonder une famille. » Elle déplore la gestion à court terme du patronat, toujours en quête d’une réduction de ses charges sociales. « Le discours néolibéral reporte sur les individus la responsabilité de s’intégrer au marché du travail, mais cette façon de voir nie les obstacles systémiques que rencontrent les femmes qui tentent de le faire. »

Faut-il ajouter que les femmes se concentrent encore dans des occupations moins bien rémunérées que les hommes. Ajoutez à cela le fait que la majorité des postes à temps partiel sont occupés par des femmes — au Québec, en 1996, la proportion atteint 64,4 % — et vous comprendrez pourquoi le revenu de celles-ci se trouve loin, très loin de la richesse. Les travailleuses québécoises à temps partiel gagnent en moyenne 8 620 $ par an.

Comme si ce n’était pas assez, on a vu naître l’émergence du travail autonome au cours des dernières années. De 1989 à 1996, 75 % des emplois créés étaient de cette nature. Or, là encore, l’écart des salaires entre les hommes et les femmes est grand. « En 1997, le salaire moyen des travailleuses autonomes voisinait les 14 000 $, souligne Thérèse Sainte-Marie, alors que celui des hommes dépassait 20 000 $. Bref, elles occupent des emplois peu payants, et ils sont consultants. »

La cerise sur le gâteau : une importante partie du travail féminin s’effectue dans la sphère domestique. Selon l’ONU, les femmes accomplissent à elles seules les deux tiers des heures de travail rémunéré et non rémunéré.

Pour en savoir davantage

  • Galarneau, Diane, et Louise Earl. Gains des femmes/gains des hommes, Perspective, Statistique Canada, hiver 1999.
  • Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail. Comité aviseur-femmes en développement de la main-d’œuvre. Le travail des Québécoises : état de la situation à l’aube du deuxième millénaire, février 1997.
  • Création et répartition de la richesse, fiches préparées par Lise Moisan pour le Conseil régional de développement de l’Île de Montréal (CRDIM), Montréal, automne 1999.
  • Moisan, Lise, Pour une démystification du discours idéologique dominant, Relais- femmes, Service aux collectivités, UQAM, mai 1998, 60 pages.

Vous avez dit pauvres?

Il règne un épais brouillard de confusion autour des chiffres quantifiant l’indigence. Qui est pauvre? La personne qui vit avec moins de un dollar par jour? Celle qui consacre plus de 56 % de son revenu aux besoins de base comme le logement, la nourriture et les vêtements? Ce pourcentage est utilisé au Canada pour le calcul des seuils de faible revenu. Celle qui ne peut s’offrir le « panier de consommation », c’est-à-dire les biens et services considérés comme nécessaires à un niveau de vie minimal décent? Celle dont le revenu est inférieur à la moitié du produit intérieur brut par personne de son pays?

D’un côté, on reproche à certaines méthodes de calcul de gonfler le nombre de pauvres. D’un autre côté, on dénonce la volonté de camoufler ce phénomène en se servant de définitions plus « accommodantes ». Ainsi, selon l’approche du panier de consommation, le taux de pauvreté au Québec ne serait pas de 21,2 % comme l’indiquent les données sur les seuils de faible revenu, mais plutôt de 10,8 %.

Pourtant, la pauvreté, c’est bien plus qu’une question de revenu. Leandro Despouy*, rapporteur spécial à la Commission des droits de l’homme de l’ONU, cherche à la définir non pas en se limitant à ce que gagnent les gens, mais en évaluant ce qui leur arrive vraiment. Il affirme à cet égard que la pauvreté nie les droits tant économiques et sociaux que civils, politiques et culturels. Il parle d’un processus cumulatif de précarités qui s’enchaînent et se renforcent mutuellement : mauvaises conditions de vie, habitat insalubre, chômage, mauvais état de santé, absence de formation, marginalisation. Bref, un cercle vicieux menant tout droit à l’exclusion, parfois sur plusieurs générations.

  1. * La réalisation des droits économiques, sociaux et culturels, rapport présenté par Leandro Despouy, rapporteur spécial à la Commission des droits de l’homme de l’ONU, 1996.

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