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Les Ukrainiennes sont coincées entre un passé embelli et un futur sans avenir.

Beau temps mauvais temps, qu’il fasse 30° ou 20° au-dessous de zéro, Olga déballe ses pots de cornichons sur le trottoir, près d’une sortie de métro à Kiev. En compagnie de cinq autres babouchkas, cette dame de 71 ans s’installe, chaque jour au même endroit, pour vendre la récolte de son potager. Un rituel rendu nécessaire par la piètre pension que leur verse le gouvernement : une vingtaine de dollars par mois, à peine de quoi nourrir chacune pendant quelques jours. Sans leur lopin de terre, elles seraient condamnées à ramasser des bouteilles vides. « L’argent est devenu une vraie obsession », constate Olga, tout en faisant goûter des tranches de cornichon aux clients qui s’arrêtent devant elle.

On comprend mieux pourquoi en jetant un coup d’œil aux statistiques : depuis le démantèlement de l’URSS et l’accession de l’Ukraine à l’indépendance, en , l’économie n’en finit plus de se dégrader. En même temps que le produit intérieur brut chutait de 60 % et que l’économie au noir grimpait, les femmes étaient frappées de plein fouet. Sur dix employés congédiés, huit étaient des femmes. Et celles qui travaillent toujours occupent des emplois sous-qualifiés : des ingénieures font des ménages, des économistes vendent des cosmétiques dans les boutiques de luxe et des philologues font des strip-teases dans les casinos.

La chute de l’URSS a bouleversé l’Ukraine qui, de toute son histoire, n’avait jamais vraiment goûté à l’indépendance. Habituée de suivre les consignes de Moscou, l’ex-seconde république soviétique devait du jour au lendemain s’occuper seule de 50 millions d’habitants et d’un territoire de 603 700 kilomètres carrés. Et, depuis neuf ans, l’Ukraine hésite. À se lancer dans les réformes en profondeur qui la feraient passer à l’économie de marché. À abandonner les institutions de l’ancien régime. Bref, elle hésite entre un passé embelli et un futur sans avenir.

Exsangue, l’Ukraine a abandonné une partie de sa population à son sort. À certains, les pensions et les salaires ne sont plus versés depuis des mois, voire des années. D’autres sont rétribués en nature : produits usinés, agricoles, etc. Incapable de lever les impôts, l’État néglige l’entretien des édifices et des infrastructures. Le pays se déglingue. Dans certains quartiers en périphérie de Kiev, la capitale, le dernier camion d’éboueurs est passé il y a cinq ans. Dans les édifices publics, les ascenseurs tombent régulièrement en panne. En hiver, il arrive souvent que les classes ne soient pas chauffées.

Roulette russe

À l’époque soviétique, chaque village d’Ukraine avait son école. Et, comme le communisme prônait, officiellement, l’égalité entre les sexes, les filles accédaient à des études supérieures et à des professions non traditionnelles. Les plans quinquennaux de Staline et l’industrialisation massive pompaient la main-d’œuvre. Les femmes ont représenté jusqu’à 40 % de cette dernière dans les métiers de la construction, un pourcentage très élevé par rapport aux pays occidentaux. Ce qui n’empêchait pas la discrimination sexuelle et l’exploitation professionnelle de se pratiquer sans détour.

« Malgré une formation supérieure, les femmes étaient utilisées comme des “chevaux de labour”, explique Mousa, ingénieure de 51 ans au chômage. Nous faisions les métiers les plus difficiles, les plus ingrats et les plus dangereux. » Mais elles avaient beau se tuer à l’ouvrage, les espoirs de promotion demeuraient nuls. « J’étais une des meilleures étudiantes de mon université et, pourtant, je n’ai jamais pu grimper les échelons professionnels », affirme Irina, ingénieure en métallurgie de 52 ans. Les brillantes carrières étaient réservées aux hommes qui, comme le soutient Mousa, « récoltent les lauriers pour le travail que nous avons effectué. »

En fait, tout ce que récoltent maintenant les Ukrainiennes, c’est la palme du chômage : deux tiers des sans-emploi sont des femmes et, parmi celles qui travaillent toujours, seul le quart touche encore un salaire. Et souvent coupé de moitié en regard de celui qu’elles gagnaient avant.

Sous les communistes, à l’ère du plein-emploi, l’argent ne posait pas de problème. Toutefois, à cause de difficultés d’approvisionnement, quantité de produits de consommation devaient être achetés « sous le manteau ». Les femmes avaient appris à se débrouiller. Aujourd’hui, c’est le contraire. On peut tout trouver en Ukraine, encore faut-il pouvoir se le payer. Les contraceptifs ornent les tablettes de n’importe quelle pharmacie, mais ils sont hors de prix. Conséquence : bien qu’il ait diminué de moitié depuis dix ans, l’avortement demeure le moyen de régulation des naissances le plus populaire.

Facilement accessibles et gratuits, les arrêts de grossesse sont cependant pratiqués par des médecins non rémunérés par l’État. « Alors, comme l’explique Natalia, 43 ans, tu as plus de chances de survivre si tu donnes un cadeau au médecin. » Même scénario pour les accouchements, qui se déroulent encore à la soviétique : les hommes n’assistent pas à la naissance, et les mères sont traitées sans chaleur. « Je me sentais comme un animal, raconte Valentine, 24 ans. Personne ne m’expliquait ce qui se passait et ce que j’étais censée faire. » Comme le veut l’usage dans les hôpitaux ukrainiens, la mère et son enfant ont été séparés pendant deux jours.

Il ne faut pas compter sur l’état des hôpitaux et des salles d’accouchement pour se remonter le moral : les conditions sanitaires sont tout simplement déplorables, l’équipement est obsolète et le personnel, mal formé. « Je suis chanceuse, dit Valentine, mon bébé et moi n’avons eu aucune complication. » Ses craintes étaient justifiées : il meurt en couches deux fois plus de femmes en Ukraine que dans n’importe quel autre pays de l’Europe de l’Ouest.

Futur imparfait

Il ne s’agit pas du seul triste record détenu par les Ukrainiennes : elles s’avèrent les plus nombreuses en Europe à se retrouver dans des réseaux de prostitution. Selon La Strada, organisme international qui combat le trafic d’êtres humains, 400 000 Ukrainiennes depuis dix ans ont quitté le pays, parfois de gré, la plupart du temps de force, et sont ainsi piégées. Jusqu’à 1,4 million, particulièrement vulnérables, sont dans la mire des milieux criminalisés. La menace pèse tellement lourd que La Strada a ouvert un bureau à Kiev et y reçoit une centaine d’appels par mois pour des cas de disparition de jeunes femmes. Pauvres, naïves, n’ayant jamais voyagé et rêvant d’un Occident qui ressemble aux séries américaines Dallas ou Dynastie, elles sont des proies faciles. Après avoir répondu à une offre d’emploi prometteuse de cuisinière, de traductrice, de secrétaire ou de gardienne d’enfants et s’être présentées à une entrevue dans un bureau du centre-ville avec des gens aimables et polis, elles acceptent d’aller travailler à l’étranger. Une fois sur place, on leur prend leur passeport et on les oblige à se prostituer dans des bordels de Tel-Aviv ou de Montréal. En Turquie, on les appelle les « Natacha ». Après l’exotisme des Asiatiques, le charme slave aurait maintenant la cote sur le marché international de la prostitution.

Parce que l’avenir ne semble rien vouloir leur offrir, beaucoup de jeunes diplômées et polyglottes misent sur leur « charme slave » pour se dénicher un mari à l’étranger. Elles paient le gros prix, parfois jusqu’à 1 500 dollars américains, pour placer une annonce dans Internet par l’intermédiaire d’une agence. Oksana, 25 ans, bachelière en littérature vivant à Zaporogue, une ville industrielle de l’est de l’Ukraine, est fiancée à Didier, un homme d’affaires français dans la cinquantaine. Après s’être fréquentés de loin en loin pendant deux ans, ils se marieront l’été prochain et s’installeront à Paris. Pour Oksana, c’est la seule façon de fuir la misère et de goûter enfin à une vie plus facile. Mais pour pouvoir émigrer en France, elle a dû passer des examens médicaux, et son futur mari a demandé, en plus, qu’une analyse du taux d’irradiation de sa fiancée soit faite : Oksana avait 11 ans lors de l’accident nucléaire de Tchernobyl. « Si Oksana est contaminée, je la marierai quand même, mais je ne caresserai plus le projet d’avoir un enfant avec elle », confesse Didier.

Je t’aime moi non plus

Privilégiée par rapport à l’ensemble des femmes ukrainiennes, Marina a récemment dû trouver un emploi pour la première fois de sa vie d’artiste professionnelle. Ayant transformé son atelier en micrœntreprise, elle teint maintenant des boutons pour une firme de prêt-à-porter italienne. Des revenus supplémentaires destinés à payer des cours de langues à sa fille. « Je veux lui donner toutes les chances de se débrouiller dans la vie. » Marina a beaucoup voyagé, en Europe et aux États-Unis, et elle a vécu en Suisse avec son mari — pour accoucher dans des conditions sécuritaires — avant de revenir s’installer à Kiev, par choix. « J’aime ma ville, j’aime mon pays », proclame-t-elle en souriant.

Plus jeune d’une dizaine d’années, Vlada, céramiste, n’a pas tout à fait les mêmes sentiments que Marina à l’égard de son pays : « Nos rues sont dégouttantes, les figures sombres, les voix aiguës, les gestes maladroits, les pensées sales, les édifices laids, les monuments monstrueux, s’écrie-t-elle. C’est ça la vraie raison de la dégradation de la nation. » Vlada n’est pas la seule à avoir du mal à supporter le gris, le conformisme, l’inhumanité et la criminalité qui défigurent l’Ukraine. Le suicide y est en hausse, et, l’an dernier dans la ville de Donetsk (est du pays), une série de pactes macabres exécutés par des adolescentes a semé l’émoi dans la population.

Le portrait est sombre, mais, derrière le voile de grisaille et d’inquiétude, cette magnifique contrée possède suffisamment de ressources pour espérer des jours meilleurs. Berceau d’une terre généreuse parsemée d’innombrables rivières, l’Ukraine regorge de trésors archéologiques et architecturaux, tout en possédant un gigantesque patrimoine industriel et agricole. Et, malgré les événements qui ont secoué le pays au cours des neuf dernières années, aucune guerre n’est venue perturber l’Ukraine, modèle de stabilité parmi les anciennes républiques soviétiques.

Optimiste, Ludmila croit avec ardeur que l’Ukraine a uniquement besoin d’un changement de mentalité. Chimiste dans la quarantaine, elle dirige la compagnie pharmaceutique Khimfarmmzadov qui, après la chute de l’URSS en , s’est trouvée en mauvaise posture. Partout, dans l’industrie, les usines fermaient, et la production de médicaments était transférée en Russie. « Il fallait survivre », résume Ludmila. Les employés ont décidé de continuer à faire fonctionner l’usine. Le processus a été laborieux : « Le plus grand obstacle venait de notre mentalité soviétique, explique Ludmila. Nous devions travailler et penser d’une manière différente. Le plus difficile a été de faire comprendre aux employés que, en volant quelque chose à la compagnie, ils se volaient eux-mêmes. En un mot, nous avions à devenir responsables. »

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. JEAN-LOUIS

    M’étant déplacé à ZAPORIGHIE fin juin 2012, durant 10 jours pour revoir des amis ukrainiens, je confirme les analyses précédentes.
    C’est un pays qui a un potentiel énorme, mais miné également par la MAFIA(777).De plus, les français sont bien vus à l’inverse des russes, allemands et polonais. Ce pays semble effectivement à l’abandon, façades d’immeubles non entretenues, routes défoncées,etc…etc…il semblerait qu’il n’y ait pas de gouvernement…le pays végète…bien dommage.

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