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À l’occasion du , La Gazette des femmes a rencontré Linda Goupil, ministre de la Justice et de la Condition féminine. Parcours, engagement, convictions, la ministre fait le point.

Qu’avez-vous ressenti lorsque le premier ministre vous a convoquée à son bureau pour faire de vous, à 37 ans, la première femme ministre de la Justice au Québec?

Le privilège m’a évidemment honorée. C’est grâce à la force du mouvement des femmes, qui a ouvert tant de portes, si bien d’autres et moi peuvent aujourd’hui se réaliser dans des rôles et des secteurs où cela aurait été impensable il n’y a pas si longtemps encore. Mais je vous avouerai aussi franchement ma surprise. Les femmes sont présentes dans le secteur du droit depuis nombre d’années; il est étonnant que cette « première » ne se soit pas produite avant.

Si vous aviez eu le choix, auriez-vous choisi la Justice?

Fort probablement. Le milieu juridique est un univers que je connais très bien et que j’aime. Je l’ai choisi depuis longtemps. À 10 ans, je voulais déjà être avocate! Je pressentais que c’était là une fonction qui donnait à ceux et celles qui l’exerçaient la chance d’exprimer haut et fort leurs points de vue, voire, si besoin était, leurs désaccords avec l’ordre établi. J’ai toujours été persuadée d’une chose : lorsqu’une situation ne nous convient pas, c’est à nous qu’il revient de la changer.

Comment êtes-vous arrivée en politique?

Quand des gens m’ont approchée pour que je me présente aux élections, j’ai longuement réfléchi. J’ai décidé de plonger pour deux raisons : je savais que je possédais les capacités pour relever le défi, et j’étais aussi consciente d’avoir acquis, par mon expérience de vie, les assises nécessaires pour parler au nom d’un grand nombre. Après avoir défendu des individus et des groupes au cours de ma pratique d’avocate spécialisée en droit familial et civil, j’ai senti qu’il était temps de donner une portée plus large à mes actions. Je suis entrée en politique parce que cela se situait dans la continuité logique de mon parcours.

Faites-vous le travail de ministre différemment parce que vous êtes une femme?

Absolument. Je mise beaucoup, par exemple, sur le développement de modes alternatifs au sein du système judiciaire, pour permettre aux gens de régler eux-mêmes leurs problèmes autrement que par la voie des tribunaux. Nous avons la chance de vivre dans une démocratie où nous pouvons nous exprimer autrement que par l’affrontement. Soyons-en fiers et profitons-en au maximum. Tabler ainsi sur la conciliation plutôt que sur la confrontation est, selon moi, un réflexe plutôt féminin. Cela dit, la justice demeure un milieu extrêmement conservateur; il n’est donc pas facile d’y faire bouger les choses.

La Justice est aussi un ministère d’envergure, très accaparant. Or, vous êtes aussi responsable de la Condition féminine. Les dossiers de femmes ne risquent-ils pas d’en souffrir, d’être relégués au second plan dans votre agenda?

Non. Tout simplement parce que les deux secteurs se répondent : la condition féminine est maintenant une préoccupation qui teinte, pour ainsi dire, toutes les lois. En fait, j’irais jusqu’à dire que le cumul de mes deux responsabilités constitue une chance pour les femmes. Ce jumelage peut s’avérer un levier extraordinaire pour l’avancement de la cause.

Certains prétendent pourtant qu’il peut y avoir là source de conflits…

Aucunement. Ces fonctions ne sont pas antinomiques comme certains prennent un malin plaisir à le prétendre. Les femmes n’ont jamais demandé de contourner la loi à ce que je sache! Elles demandent d’être traitées avec justice, point. Vous faites sans doute ici référence à l’affaire Gilbert Rozon. Certains journalistes et des animateurs radiophoniques ont fait beaucoup de démagogie autour de cette histoire d’agression sexuelle très médiatisée. À aucun moment je ne me suis sentie tiraillée dans cette affaire; le droit s’est appliqué, un point c’est tout. Et, contrairement à ce qu’on a bien voulu laissé entendre, je n’ai eu aucune difficulté avec les groupes de femmes. Je les ai rencontrées et elles m’ont fait part de leurs inquiétudes. C’est tout. Elles n’ont jamais exigé que j’agisse dans un sens ou un autre. Cela aurait été irresponsable d’aller de l’avant dans un dossier où nous n’avions aucune chance. Une fois mises au fait, les femmes l’ont parfaitement compris. Ce qui est bien avec elles, c’est que, généralement, elles prennent le temps d’écouter. Ce que les hommes oublient parfois de faire.

Et voulez-vous que je vous dise? C’est un affront à l’intelligence des femmes de croire que j’aurais pu prendre une décision différente du simple fait que j’étais une femme.

Le leader parlementaire libéral Pierre Paradis déclarait il y a quelque temps au magazine Châtelaine que vous représentiez « un recul pour la femme en politique ». Comment avez-vous réagi à ses propos?

L’attaque est gratuite. Elle confirme noir sur blanc que la place des femmes n’est pas encore acquise en politique ni dans bien d’autres domaines d’ailleurs. Il reste du chemin à parcourir pour qu’on cesse un jour de dire « parce que c’est une femme » ou « parce que c’est un homme » au lieu de voir tout simplement quelqu’un qui essaie de faire son travail au mieux. Et j’ose espérer que mon exemple et celui de mes collègues donneront le goût à d’autres femmes, et aussi à des hommes, de venir en politique. C’est dommage, car ceux qui formulent ce genre de remarques envoient dans la population une image peu flatteuse des politiciens et ternissent la profession.

La loi du « double standard de perception » règne donc toujours?

C’est indiscutable. Mais il ne faut pas s’y arrêter. J’essaie plutôt de me concentrer sur les gens dans mon entourage qui, souvent dans l’ombre, font des gestes positifs et m’aident à faire avancer les choses. C’est auprès d’eux que je trouve ma motivation, mon énergie.

Difficile d’éviter la question lorsqu’on vous regarde. Le fait d’être jolie est-il un atout ou un obstacle pour une femme en politique? Devez-vous faire encore davantage vos preuves?

(Gêne, puis éclat de rire). C’est la première fois que quelqu’un me pose cette question. Elle est très embêtante! Tout d’abord, merci du compliment. Ensuite, je vous réponds que je suis une femme heureuse, que j’aime la vie et que je me considère privilégiée d’avoir été soutenue et encouragée, principalement par des groupes de femmes sans qui je ne serais pas là aujourd’hui. Cela pour en arriver à dire qu’avoir des traits réguliers c’est peut-être un atout, mais un atout inutile si on ne dégage pas aussi le bonheur. Et entendons-nous. Si beauté il y a, elle doit être assortie de franchise, d’intelligence et d’honnêteté. Si des gens m’ont choisie pour les représenter, c’est qu’ils ont jugé que je possédais aussi ces qualités. Mais je vais être honnête avec vous : oui, parfois, nous pouvons avoir à faire nos preuves plus que d’autres.

Passons à un thème plus universel. Le pouvoir change-t-il les femmes?

Prenez Pauline Marois, Louise Harel, Louise Beaudoin. Ces femmes sont en politique depuis longtemps, mais elles ont conservé la même ténacité, le même sens du partage et la même volonté d’améliorer les choses qu’à leurs débuts. Elles me confirment que c’est possible de faire de la politique sans se trahir. Je pense d’ailleurs que nous avons, nous les politiciennes, la responsabilité de le démontrer aux femmes. C’est une condition sine qua non pour qu’elles acceptent d’y entrer en plus grand nombre.

La politique ne reste-t-elle pas encore malgré tout un jeu d’hommes?

Oui, encore. Nous ne sommes pas moins habiles qu’eux à y jouer, mais nous y jouons différemment. Les gens qui nous ont élues s’attendent à ce que nous nous battions pour défendre nos idées. Se battre ne veut pas nécessairement dire passer son temps à chercher querelle à ses adversaires politiques. La lutte peut aussi passer par l’établissement d’un plan stratégique, la création d’alliances… Les femmes combattent plutôt de cette façon. Malheureusement, notre style n’est pas encore reconnu, non seulement par de nombreux politiciens, mais par l’ensemble de la société. La population doit, elle aussi, évoluer un peu sur ce point. Bien sûr, plus nous serons nombreuses, plus les choses changeront.

Et si la parité hommes-femmes existait au sein des élus?

Ce serait extraordinaire. Nous nous reconnaîtrions davantage dans la manière d’exercer le pouvoir. Il y aurait, je crois, plus de cohérence dans la façon d’aborder les choses. La plupart des hommes ont une approche par secteur, pointue. En faisant avancer un dossier, ils en font parfois reculer un autre qui lui est indirectement lié, sans le vouloir. Les femmes tendent à avoir une vue plus « globalisante » qu’eux. Une complémentarité équilibrée des deux visions ne pourrait que donner de bons résultats. Mais la parité n’est pas pour demain. Il faut d’abord donner le goût aux femmes de se lancer en politique, renforcer les réseaux de femmes, élargir la gamme des moyens de concilier le travail et la famille. Encourageons-nous cependant : les femmes ont beaucoup moins peur du pouvoir qu’avant. J’ajouterais que, pour avoir plus de gens en politique, il faut les soutenir. Ce devrait être le devoir de chaque citoyen de manifester à un politicien qu’il est derrière lui, pour le critiquer au besoin, mais pour l’aider aussi.

Quelles sont vos priorités en condition féminine?

J’en vois deux. D’abord, développer l’autonomie financière des femmes. Comment maîtriser sa vie sans cela? À cet égard, je mise beaucoup sur l’entrepreneuriat pour donner aux femmes à la fois l’autonomie financière et la liberté d’action. Ensuite, le Québec doit continuer à mettre en œuvre ses politiques familiales pour assurer une meilleure concertation travail-famille. Ce sont encore beaucoup les femmes qui assument les responsabilités familiales. Si nous voulons vraiment choisir la famille comme priorité collective, les syndicats, les milieux de travail, tout le monde doit faire son bout de chemin pour que ces responsabilités soient mieux partagées. Avec les garderies et les améliorations aux normes du travail, nous sommes sur la bonne voie. Mais il faut continuer.

Le dossier de la condition féminine est-il difficile à vendre au sein du Conseil des ministres?

Non. Mais, en même temps, les besoins sont grands. L’un des dossiers sur lequel tout le monde, hommes comme femmes, se sent interpellé, c’est celui de la pauvreté au féminin. La violence à l’endroit des femmes fait aussi largement consensus. Je vous assure qu’au gouvernement personne n’est à l’aise avec ce dossier noir. Nous avons vécu récemment la commémoration du , la tuerie inexpliquée de Polytechnique. Depuis dix ans, 554 personnes ont été assassinées au Québec, des femmes et des enfants en majorité. Aussi longtemps que cette tragédie durera, personne ne doit rester indifférent.

Le Québec soutient, en versant un million de dollars, la Marche mondiale des femmes de l’an , dont les thèmes sont la violence et la pauvreté. Voilà une preuve parmi d’autres de l’importance que le gouvernement accorde à ces questions.

Que représente cette marche pour vous? Un extraordinaire défi. Tellement de choses inacceptables sont encore faites aux femmes dans le monde. Notre cause n’est pas gagnée ici, mais il y a pire ailleurs. Si nous réussissons un jour à exporter nos acquis dans des pays qui en ont grand besoin, nous aurons accompli quelque chose de formidable.

Les organisatrices de l’événement peuvent être fières. La Marche enverra un signal clair que les femmes de partout ont des alliées sur lesquelles elles peuvent compter. Elle mettra en lumière l’importance du réseau pour les femmes, car une seule ne pourrait rien faire. Cette marche est aussi la preuve que le féminisme demeure bien vivant.

L’avenir du féminisme vous inquiète-t-il?

Pas du tout. Il est peut-être en mutation, mais le réseau en place a une force incroyable et ne peut s’effriter. Cela dit, l’important n’est pas d’affirmer sa foi féministe ou non, mais de faire sa part pour améliorer la qualité de vie des individus qui composent la société. Cette qualité passe par le bonheur de chacun, femmes et hommes, donc par la mise sur pied de structures qui favoriseront le bien-être optimal de tous. Les jeunes femmes s’identifient sans doute moins aux groupes existants, mais elles s’impliquent autrement, à leur manière. Non vraiment, je ne suis pas inquiète.

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