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La science ferme-t-elle les yeux sur les problèmes de santé des travailleuses? Oui, dénonce la chercheuse Karen Messing, qui fait tout pour les ouvrir.

Aussi souvent qu’elle le peut, la chercheuse Karen Messing enfourche sa vieille bécane vert et rouille pour se rendre à son bureau de l’UQÀM. Sans doute parce qu’elle connaît bien les menaces qui pèsent sur l’équilibre de la travailleuse, elle saute sur toutes les bonnes occasions de se délier muscles et neurones. C’est l’été. Pantalon corsaire, ample chemisier, la chercheuse de réputation internationale affiche un air décontracté. Sous le casque de cheveux drus, plus poivre que sel, des yeux brun pâle. Que l’indignation noircit au détour d’une phrase bien sentie. Lorsqu’elle dénonce, par exemple, le sort fait aux téléphonistes. Ou lorsque resurgit la question centrale de son œuvre : pourquoi les problèmes de santé des travailleuses suscitent-ils si peu d’intérêt?

« Il y a au Québec beaucoup de femmes qui souffrent quotidiennement de problèmes musculo-squelettiques. Même si elles ont mal, elles doivent continuer à travailler pour vivre », fulmine la chercheuse.

Mais voilà, quand on exerce un métier féminin — couturière, caissière, infirmière, enseignante, secrétaire, téléphoniste, travailleuse d’usine ou ménagère —, on ne donne pas dans le spectaculaire. On ne risque guère de se fracasser un membre en tombant d’un échafaudage. On risque plutôt mille et une souffrances des plus banales : maux de dos, œdème et varices, tendinites, dérèglement du cycle menstruel, stress, autant d’ennuis sournois qui usent et finissent par rendre malade. À l’insu de tous…

C’est précisément parce qu’elle voulait « apporter un secours plus immédiat et mieux ciblé » aux travailleuses que Karen Messing, la généticienne spécialiste des champignons, est allée étudier l’ergonomie à Paris en . Professeure au Département des sciences biologiques de l’UQÀM depuis , elle y poursuit une œuvre dérangeante, qui oblige à voir le travail des femmes d’un tout autre œil. Et brasse la cage des gens d’affaires, de loi ou de science qui s’entêtent à le croire léger et sans risques.

« Je ne suis pas seule », se hâte-t-elle de préciser, soucieuse de partager avec ses collègues du CINBIOSE (voir l’encadré : « Le CINBIOSE : le féminin l’emporte ») le mérite d’un véritable travail de… symbiose. Ce centre, dont elle a jeté les bases avec Donna Mergler au milieu des années , elle l’a dirigé de à . Avec d’autres chercheuses, notamment Ana Maria Seifert, Katherine Lippel et Nicole Vézina, elle s’y emploie toujours à rendre visibles les contraintes cachées du travail des femmes. « Il ne faudrait pas m’attribuer leurs travaux », prévient-elle.

N’empêche que la réputation de Karen Messing déborde les frontières. C’est à Philadelphie que son remarquable ouvrage, La santé des travailleuses : la science est-elle aveugle?, a d’abord paru. C’est à Bruxelles que Comprendre le travail des femmes pour le transformer a vu le jour. Publié sous sa direction par le Bureau technique syndical européen, ce dernier ouvrage se lira bientôt en six langues : français, anglais, portugais, italien, grec et espagnol. Il n’y a pas que ses écrits qui voyagent. Elle aussi. Des conférences, elle en a donné jusqu’au Japon et au Brésil, en passant par le Venezuela, les États-Unis, la Suède, la France, la Belgique, l’Angleterre et l’Italie. Il y a quelques jours, elle répondait à l’invitation de l’Institut de travail et de la santé de l’Ontario, le pendant de notre CSST. Elle le dit sans ambages : la qualité d’écoute de nos voisins l’a impressionnée. Elle se demande parfois si ses travaux n’ont pas plus d’impact à l’étranger qu’au Québec. « Il est vrai, nuance-t-elle, qu’il est plus facile d’accepter la critique quand elle vient de loin. »

Karen Messing vit donc en accéléré. Entre livres et conférences, elle trouve non seulement le tour de signer des articles scientifiques — une soixantaine déjà —, mais aussi d’enseigner, de diriger des équipes et d’organiser des colloques. Sa contribution à la science et à la société lui a valu des honneurs, comme le prix Jacques-Rousseau en et la bourse d’excellence du Conseil québécois de la recherche sociale deux ans plus tard. Avec Donna Mergler, elle en a partagé d’autres, dont le prix Muriel-Duckworth, décerné en par l’Institut canadien de recherche sur les femmes.

Au terme d’une décennie aussi époustouflante, d’autres pourraient avoir envie de se reposer sur leurs lauriers. Pas elle. Surtout que le temps n’a pas l’air d’arranger les choses.

Karen Messing s’inquiète. Qu’adviendra-t-il de milliers de travailleuses chargées d’assurer des services de première ligne de moins en moins considérés? Dans les hôpitaux, les écoles, les banques ou les supermarchés, on leur demande de produire toujours plus vite et… moins bien, ce qui leur fend le cœur. « De gros employeurs qui ont malheureusement lu tous les travaux sur la restructuration et la productivité sont en train de ruiner la vocation de service de ces femmes-là », se récrie la chercheuse. « Autrefois, elles pouvaient se servir de leur science pour aider les clients, elles avaient des collectifs de travail, s’échangeaient des services, apprenaient les unes des autres. Tout ça disparaît, tué par une notion extrêmement mécanique et peu nuancée de la productivité. »

Prenons les téléphonistes. « Autrefois, dit encore Karen Messing, il y en avait dans toutes les localités —, elles n’étaient pas toutes au Texas ou à Terre-Neuve — et vous pouviez appeler celle qui travaillait près de chez vous pour lui demander le numéro de la petite pharmacie au coin du parc. Elle vous aidait avec plaisir. Aujourd’hui, l’employée ne peut se permettre de discuter avec le client. On a vendu les téléphonistes à un employeur qui a coupé leur salaire, ce qui n’est pas agréable, et leur qualité de travail a beaucoup diminué. Elles n’ont d’interaction qu’avec des gens agacés parce qu’ils n’ont pas réussi à obtenir le renseignement voulu de la machine. Elles doivent de plus composer avec des horaires conçus par ordinateur en fonction de la météo ou de la partie de hockey du samedi soir, de sorte qu’il n’y ait jamais une employée de trop : elles commencent, par exemple, le lundi à , le mardi à , le mercredi à , et ça change de semaine en semaine. Finalement, elles deviennent juste un pion dans le grand plan just in time de la compagnie. Ces femmes-là sont vraiment exténuées. En plus, quand elles ont de jeunes enfants, elles ont énormément de difficulté à s’organiser pour les faire garder. »

Et que dire des préposées à l’entretien ménager dans les hôpitaux et les grandes tours à bureaux? « Tu étais responsable d’une aile, tu en as maintenant trois. Le patron te dit : “Écoute, c’est sûr que tu ne peux pas accomplir le même travail qu’avant dans le tiers du temps, alors laisse tomber les coins”. Mais la gratification de la travailleuse vient du fait que c’est propre et que ça brille. Elle n’a pas une profession hautement prestigieuse ni extraordinairement rémunérée. Ce qui lui reste, c’est la fierté du travail bien fait. Mais on lui dit : “C’est pas important ton travail, c’est tellement peu important que tu peux t’en tenir à un job de cochon”. Ça tue le monde, ça! »

Partout s’imposent les diktats d’une productivité à courte vue. Même à l’université, admet la directrice du Programme d’études avancées en ergonomie. « Cela nous met dans une position telle que l’enseignement qui devrait être un plaisir devient un fardeau. C’est en train de ruiner la vie intellectuelle. »

Mais la chercheuse jouit d’une position enviable. Elle reconnaît sa chance, elle dont les travaux sont largement subventionnés et qui vient d’ailleurs de recevoir l’une des dix bourses décernées au pays à des chercheurs chevronnés par les Instituts de recherche en santé du Canada. « Pour nous qui travaillons en santé, c’est un bon moment. D’autres s’en tirent moins bien : je n’aimerais pas faire de la recherche féministe dans un autre domaine », admet-elle.

N’eût été d’un accident de parcours — un mariage vite éclaté — , Karen Messing n’aurait sans doute jamais vécu à Montréal. Elle s’y amène en pour suivre son mari. La jeune Américaine, qui a grandi dans une famille aisée de Springfield, au Massachusetts, entre un père ingénieur et une mère peintre, est passée par Harvard. Elle y a tâté un amalgame de sociologie, de psychologie et d’anthropologie (« J’avais peur des sciences ») et se découvre bientôt une passion pour la génétique. Tout en élevant seule ses deux fils, elle poursuit à McGill, de à , des études qui la mènent au doctorat. Difficile époque. Il y a de quoi disposer au féminisme et à la compassion pour la condition ouvrière.

Au mur, quelques photos. Karen Messing attire mon attention sur un cliché, que je devine précieux. Il montre, tout sourire, une travailleuse qui a participé à son étude sur les préposées au nettoyage des toilettes dans les trains de France. Chaque jour, une tâche énorme attendait cette femme : en plus de traîner un seau très lourd, elle devait accomplir de véritables contorsions pour faire briller 180 cuvettes. Un travail vite défait. La chercheuse aurait bien voulu qu’on donne à chacune un seau plus léger. Hélas, aux dernières nouvelles, ses recommandations n’avaient pas encore trouvé preneur.

Il en faut de la patience quand on s’est mis en tête de changer le monde. Karen Messing en a une bonne dose. De la passion aussi.

« Demain, on va dans une usine de papier », annonce-t-elle, avec l’enthousiasme d’une débutante. Elle raffole du travail de terrain, qui lui permet de cerner les préoccupations des travailleuses de plus près et d’établir « ces fines distinctions qui sont probablement les plus critiques pour la santé. »

Au mitan de la cinquantaine, Karen Messing ratisse large. Car, à ses yeux, il ne suffit pas de comprendre le travail des femmes, il faut aussi améliorer leurs conditions de vie. Ici et ailleurs. Elle parle de documents de vulgarisation en chantier. D’un réseau pancanadien, dont elle fait partie, et qui vise à changer les lois, les politiques et les conditions de travail. De l’Université de Carabobo au Venezuela, où elle codirige une équipe. Puis d’une étude qu’elle espère entreprendre bientôt avec Ana Maria Seifert dans une manufacture de chaussures au Chili. À l’heure H de la mondialisation, de graves questions surgissent. Quand une usine d’ici va s’implanter au Chili, qu’arrive-t-il aux ouvrières à l’autre bout de la chaîne de production? Hélas, déplore-t-elle, le travail échappe de plus en plus à la régulation.

Au cœur de toutes ces activités, la femme de science et d’action prend soin de s’accorder de menus plaisirs. Elle s’adonne ainsi à l’aquarelle. « Je ne sais pas pourquoi tout le monde trouve mes œuvres si colorées. Pourtant je ne peins que ce que je vois », fait-elle, l’air étonné. Quand on a l’œil exercé à traquer l’invisible…

Puis, il y a le vélo. Dans quelques jours, Karen Messing atterrira en Corse. Sur la plus légère de ses trois bicyclettes, elle explorera l’île de beauté en compagnie de son amoureux. Les montées? Pas de problème. Elle adore. À son avis, il n’y a rien de pire que de pédaler des heures et des heures sur le plat, en reproduisant sans cesse les mêmes mouvements.

« Vous savez, le vélo m’a beaucoup appris sur le travail répétitif. Ce qui est important, c’est la variété. »

Karen Messing

Le féminin l’emporte

Le Centre d’étude des interactions biologiques entre la santé et l’environnement (CINBIOSE) repose sur l’une des plus fortes concentrations de cerveaux féminins qui soit. Vous y trouverez des noms connus : Donna Mergler, Nicole Vézina, Katherine Lippel et Karen Messing, ainsi que Nancy Guberman, Louise Vandelac et Danielle Julien. Toutes les équipes, du noyau central aux étudiantes (soit une quarantaine de personnes) sont majoritairement constituées de femmes.

Est-ce la composition du CINBIOSE qui explique son approche philosophique? Ici, on croit en la recherche participative. À travers les liens que le centre tisse avec des syndicats, des groupes communautaires et des organismes de coopération internationale se construit un savoir qui part des gens pour y revenir. Parler une langue accessible, écouter les personnes, prendre leurs préoccupations au sérieux, cela va de soi. Le défi : allier la science à l’intervention sociale. Pour sa capacité à utiliser le savoir populaire, le CINBIOSE est vite devenu une référence internationale. C’est ainsi que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) lui a accordé en le titre de centre collaborateur. Pour les chercheuses (le féminin l’emporte…), le précepte des fondatrices reste toujours valable : les connaissances doivent servir à améliorer les conditions de vie. Tout le contraire de la tour d’ivoire.

L’œil torve de la science

GF — Vous êtes très critique face à la science. Pour reprendre le titre de votre dernier ouvrage, la science est-elle aveugle?

KM — Ce n’est pas la cécité complète, mais disons qu’elle ferme les yeux… L’homme étant considéré comme le sexe de base, il reste le modèle sur lequel s’appuient les travaux scientifiques. Pourquoi compliquer les choses? se disent les chercheurs (des chercheuses aussi…). Il leur apparaît plus simple d’extrapoler et de prétendre que ce qui est vrai pour les hommes l’est aussi pour les femmes. On en revient au débat sur l’analyse différenciée : il faut s’y mettre pour découvrir son importance.

GF — Les choses évoluent-elles? Percevez-vous une plus grande sensibilité aux problèmes des travailleuses?

KM — Je n’ai pas vu une énorme ouverture de la part des chercheurs québécois en santé au travail. Certains, très connus, disent avec emphase qu’ils ne travaillent pas sur les femmes, mais sur tous les travailleurs. Ce qui signifie — je l’ai constaté dans leurs travaux — qu’ils utilisent des instruments adaptés aux hommes et qu’ils ne tiennent pas compte de questions très importantes pour les femmes.

GF — Résultat : les femmes ont plus de mal que les hommes à être indemnisées par la CSST.

KM — Oui. Les travaux de Katherine Lippel montrent très clairement que dans les cas de stress ou de mouvements répétitifs, il est beaucoup plus difficile pour les femmes d’obtenir des compensations.

GF — C’est pourquoi certains affirment que la CSST est sexiste…

KM — La société est sexiste, et ses institutions la reflètent. Les travaux de Katherine Lippel montrent que devant les instances — peu importe le sexe du juge — les femmes sont moins bien reçues que les hommes. Il se peut aussi qu’elles se défendent moins bien qu’eux, en ce sens qu’elles ont tendance à sous-estimer les risques auxquels elles sont exposées. Mais, à ce que je sache, la CSST n’a pas adopté la politique d’analyse différenciée, pas plus que l’Institut de recherche en santé et sécurité du travail. Bien qu’il s’y fasse du très bon travail dans certains îlots — des ouvrages très intéressants sortent de l’IRSST — ces deux institutions souffrent beaucoup de ne pas recourir à l’analyse différenciée.

GF — Sur quoi travaillez-vous ces temps-ci?

KM — Sur les pieds. Je vais leur consacrer au moins les cinq prochaines années.

GF — Qu’est-ce qu’ils ont nos pieds?

KM — Ils ont mal.

GF — Plus que ceux des hommes?

KM — Je ne sais pas. C’est une question qu’on peut poser. Une de nos collègues, Nicole Vézina, a travaillé avec les caissières de supermarchés. Elle s’est notamment intéressée au fait que les caissières ont mal aux pieds, au dos et aux jambes à cause de la station debout prolongée. Moi, ce qui m’a fascinée, c’est que la science ne sait pas que les femmes ont mal aux pieds lorsqu’elles restent longtemps debout. J’ai fait une revue exhaustive de la littérature et, d’après la littérature, la station debout prolongée n’est pas inconfortable, pas dangereuse et elle ne donne pas de varices. Enfin, tout ce que n’importe quelle caissière de supermarché peut vous dire, la science ne le sait pas. Et ça, ça me fascine. Comment se fait-il que la science ne sait pas?

GF — Vous cherchez à comprendre le travail des femmes pour le transformer. À quoi faut-il s’attaquer en priorité?

KM — D’abord, je trouve qu’on n’a pas suffisamment changé le milieu de travail québécois. Il faut agir localement, sur le terrain, pour que les gens n’aient plus mal. Ensuite, je trouve qu’on n’a vraiment pas réussi à inculquer aux scientifiques l’idée qu’ils ne peuvent plus continuer à généraliser sur les femmes et les hommes. Car ils commettent trop d’erreurs en agissant de la sorte : on en a fait la démonstration, des papiers ont été publiés, mais c’est comme si ça tombait dans un trou noir. C’est une bataille que je veux mener.

Deux poids, deux mesures

« On ne se préoccupe pas beaucoup des femmes dans le domaine de la science et de l’intervention en matière de santé au travail. Des lois déterminent la durée de la journée de travail, mais pas l’accumulation du travail payé et non payé. Des normes réglementent le poids qu’un débardeur peut soulever et à quel rythme, mais pas le nombre de chemises qu’une femme peut coudre durant son quart de travail. Il existe un seuil d’exposition à l’amiante pour les mineurs, mais aucun quant au nombre d’insultes qu’une réceptionniste peut entendre pendant une heure. Les scientifiques n’ont fourni aucune information sur laquelle on pourrait baser de telles normes. En fait, selon les scientifiques, ces problèmes ne relèvent pas du domaine de la santé au travail. »

Karen Messing, La santé des travailleuses : la science est-elle aveugle?, les éditions du remue-ménage, Montréal, , p. 14-15.

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