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Dès la Création, l’histoire des femmes trébuche sous un pommier du jardin d’Eden. En soumettant Adam à la tentation, Ève instaure le mal. La sexualité féminine sera dès lors associée au péché, et l’homme à Adam, le tenté. Dans cette allégorie, c’est l’homme qui est en danger et, au cours des siècles, il n’aura de cesse de se méfier de la femme, ce « ventre » merveilleux et maléfique, tout en goûtant aux délices qu’il procure. Le paradoxe est puissant, et fera couler des tonnes d’encre.

En 2001, Ève la bad girl est toujours symboliquement vivante, ne serait-ce que dans le titre du documentaire que Marielle Nitoslawska a réalisé sur la pornographie faite par les femmes. Après en avoir pourtant suivi l’élaboration, Télé-Québec a refusé de le diffuser en mars dernier. Explication de Mario Clément, directeur des programmes : les images trop explicites du film n’auraient pas « suscité la réflexion de l’auditoire ».

Explicites, peut-être, mais enrobées de tout un discours néo-féministe. Car Bad Girl donne la parole à une dizaine de productrices et réalisatrices de porno. Les Danoises du groupe Puzzy Power, dont l’une refuse de montrer des femmes forcées de faire des fellations, tirées par les cheveux, le visage éclaboussé de sperme. L’originale Annie Sprinkle dont le dernier film, Herstory of Porn (1999), est une hilarante exploration du genre. La commerciale Jane Hamilton, de Hollywood, qui se vante de tourner de la porno dure, « avec double pénétration et tout ça » mais n’aimerait pas que ses deux ados voient certaines productions hard des concurrents. La lyrique Candida Royalle, dont The Tunnel ne montrait « ni éjaculation ni violence et le plaisir tel que senti par une femme ». Les Françaises Coralie Trinh Thi et Virginie Despentes (Baise-moi), qui revendiquent leur soif de vengeance sur « les gars [qui] vont en chier ». Et Catherine Breillat (Romance), qui croit possible de montrer des femmes que le sexe élève, au lieu de les abaisser. Même l’écrivaine Benoîte Groult, déjà traitée de pornocrate par Pivot (!), et la philosophe Luce Irigaray apportent de l’eau au moulin — qui tourne parfois en tous sens.

Pour la réalisatrice Marielle Nitoslawska, « Bad Girl met enfin les choses au clair. Il y a des pornographies. Il faut distinguer le film proprement pornographique du film d’auteur, comme ceux de Virginie Despentes ou de Catherine Breillat. » La pornographie commerciale ne l’intéresse pas, dit-elle, mais le territoire non exploré de la porno, c’est-à-dire celui des femmes, oui. « Le tabou posé sur la sexualité n’a-t-il pas été le plus grand tort fait aux femmes? Or quel est ce secret, cet indicible? Refouler la pornographie ne permettra jamais d’élucider ce mystère. »

Avec des films comme Bad Girl, qu’elle a réalisé « non sans peur », avoue-t-elle, on commence à affronter ce tabou. « Dans les films porno féminins, on traite du même acte sexuel, sauf qu’on le narre différemment. La femme n’est plus l’objet mais bien le sujet du désir. » Marielle Nitoslawska veut briser le silence hypocrite qui entretient l’industrie du sexe. « Si les femmes ne s’étaient pas investies dans le cinéma pornographique, les actrices n’auraient jamais obtenu de conditions de travail correctes : port du condom, surveillance clinique, tests. Il y a cinq ans, en France, elles auraient été bannies du milieu de la porno si elles avaient eu ces exigences. »

C’est Nathalie Barton, de la boîte à documentaires InformAction, qui a produit Bad Girl. « Cet investissement des femmes dans la porno est un nouveau positionnement du féminisme. De nos jours, les femmes veulent décider elles-mêmes de leurs images pour combattre la misogynie. Jamais dans un film porno mâle, on ne montrerait une vulve comme dans un film de femme. La liberté de choisir, rappelle Nathalie Barton, est fondamentale. Il faut dédramatiser la pornographie qui, de toute façon, s’adresse à des adultes consentants. »

Les féministes des années 70 invoquaient la censure pour lutter contre une pornographie dégradante. Aujourd’hui, des féministes telles que la juriste Catharine MacKinnon, aux États-Unis, la réclament toujours, accusant la pornographie des viols et de la pédophilie qui ne cessent d’augmenter partout dans le monde. « Cette censure n’est plus possible, déclare Marielle Nitoslawska. La nouvelle génération des féministes, affirme-t-elle, demande à regarder avant de condamner. Elle veut comprendre et déjouer à sa façon une industrie qui manipule dix milliards de dollars par année. On ne règle rien en cachant, et moins encore en interdisant. »

Censurer ou ne pas censurer? Dans un essai très personnel, intitulé Dans la cage du lapin, de la pornographie à l’érotisme (Éditions du Cram, 2001), la sexologue québécoise Andrée Matteau croit que rendre la porno « underground, privée, aux mains de la mafia du marché noir » ne résoudra pas les problèmes. Au contraire, elle propose d’en présenter de plus en plus « dans les écoles, les cégeps, les universités, à des groupes mixtes, aux parents, à la télévision, accompagnée de discussions. » Une entreprise de sensibilisation, en quelque sorte. « Ces représentations de masse, enchaîne-t-elle, permettraient de reconnaître le rôle de la porno en tant qu’agent socialisant malsain et pernicieux. »

Ce que Marielle Nitoslawska trouve choquant, c’est qu’un film malsain et destructeur comme Hannibal soit applaudi par le grand public et qu’un film comme Baise-moi ait fait scandale au point d’être censuré en France et de provoquer la colère d’un Québécois qui a détruit le projecteur pendant la représentation. « Virginie Despentes, explique Marielle Nitoslawska, est profondément révoltée contre son milieu et sa culture. Dans ce film très triste, elle dénonce les cités, le machisme, la dureté, l’écœurement profond des filles qui y sont méprisées, bafouées et violées. Pourquoi la pauvre Despentes n’a-t-elle pas le droit de s’exprimer alors qu’on se rue sur Hannibal? Si la révolution sexuelle a eu lieu, la révolution de la parole est encore à venir. Il est grand temps de dire la sexualité, la vraie, celle que les femmes n’ont pu exprimer, par culpabilité et par peur de leur propre puissance. »

Bad Girl est une idée originale de Nathalie Collard et Pascale Navarro, deux journalistes qui publiaient en 1996 Interdit aux Femmes : Le féminisme et la censure de la pornographie (Boréal). « Il y a confusion entre révolution sexuelle et révolution féministe, dit Navarro. La révolution sexuelle est une conséquence de la révolution féministe, véritable mouvement de fond, mais il faut admettre aussi que le mouvement gai a permis aux femmes (s’il ne les y a pas forcées) de s’interroger sur leur véritable sexualité. »

Mais comme il y a « beaucoup de chemin à faire encore », Navarro croit cruciale la pornographie des femmes. « Jamais le sexe féminin n’a été mieux montré que dans leurs films. Et la femme y revendique son plaisir. » Bien plus : cette nouvelle porno aurait un rôle éducatif. « En dédramatisant la pornographie, on discute de relations entre les sexes, d’argent, de pouvoir, de société, on permet aux femmes de s’épanouir de l’intérieur — et on éduque. Bien souvent, les jeunes hommes n’ont que les films et les revues pour apprendre la sexualité. »

Peut-on alors inculper la pornographie de la montée du sexolisme (compulsion sexuelle maladive), de la solitude, de la multiplicité des divertissements sexuels? La réponse de Pascale Navarro est sans réplique : « C’est le parfait reflet d’une société et d’une époque capitalistes. Qui dit capitalisme, dit compétition, performance, collection, rendement, technologie, abondance, orgasmes à répétition, corps parfaits, obsession de la beauté. Et alors? Le principal est de continuer d’évoluer, vers plus de liberté. »

Animatrice de l’émission Indicatif présent à Radio-Canada, Marie-France Bazzo porte sur la porno un regard pondéré.« Dans l’industrie du sexe — une industrie masculine et incontestablement mafieuse —, la pornographie faite par les femmes est un épiphénomène qu’il ne faut pas sanctifier. Calmons-nous! C’est comme si on regardait l’arbre pour juger de la forêt. »

Il ne fait aucun doute dans son esprit que « la pornographie commerciale, omniprésente, entretient la criminalité, les réseaux de pédophilie et la violence sexuelle à tous niveaux. » Devant les excès, Marie-France Bazzo ne condamne pas, elle relativise. Aussi fait-elle remarquer que les films porno des femmes « éclairent les différences de perception d’une société à l’autre ». « Aux États-Unis, constate-t-elle, des cinéastes telles Annie Sprinkle, tenante du mouvement sexual politics, font des films ludiques, légers, pleins d’humour et dédramatisants. Les Françaises Catherine Breillat et Virginie Despentes, dont les films ont été classés X, expriment des idées violentes, autodestructrices, et transmettent leur désir de vengeance envers les hommes. » Elle-même a vertement dénoncé en ondes Baise-moi de Despentes, à son passage au Québec, enjoignant les auditeurs et auditrices de ne pas aller voir ce film mauvais, violent et faussement féministe.

Pour Marie-France Bazzo, la porno n’est pas une priorité. Toutes les filles d’Europe de l’Est trafiquées, enfermées dans des camps, violées à longueur de journée pour les former à leur avenir de prostituée, la touchent bien davantage que « l’égoïsme proprement occidental des femmes qui étudient la pornographie pendant dix ans à l’université. » « Vu l’ampleur de l’exploitation du sexe féminin, dit-elle, tout ça, c’est disséquer des pattes de mouches. »

Elle-même se considère privilégiée. « J’aime mieux être plus libre et moins heureuse, que plus heureuse et moins libre. La révolution sexuelle a rendu les femmes plus égocentriques, plus mêlées, plus introspectives, mais elles ont indéniablement plus de ressources et de choix. On n’en est plus heureusement, rappelle-t-elle, au temps où une femme devait avorter ou accoucher dans la clandestinité. Cependant, si on continue à transformer les femmes en victimes sous prétexte qu’elles se dégradent en se prostituant ou en tournant dans des films porno, et surtout à ne pas admettre que les hommes, dans ce contexte, sont également des bêtes, on ne s’en sortira jamais! »

Face aux féministes pro-porno, Jeanne Maranda se sent très seule. « Personne ne semble parler mon langage », constate avec regret celle qui fondait en 1993 MédiAction, un organisme voué à améliorer l’image des femmes dans les médias. Invitée récemment à l’émission de radio d’Isabelle Maréchal, elle s’est fait traiter de rétrograde par Anne-Marie Losique, animatrice de Sex Shop à TQS. « C’est un malentendu! », s’écrie-t-elle.

Jeanne Maranda aime le sexe mais pas « ce type de pornographie qui se résume à un esclavage sexuel pur et dur, une génitalité brutale dans laquelle la femme autant que l’homme sont humiliés. » Aussi déplore-t-elle que la pornographie soit « massivement diffusée à la télévision. » On lui rapporte trop souvent, dit-elle, des cas de violence conjugale à la suite de films porno. « Les frustrations sexuelles de certains hommes atteignent alors leur apogée. Ils voudraient que leurs femmes accomplissent les prouesses sexuelles des petites pin-up délurées sur lesquelles ils ont fantasmé. Or leurs femmes sont fatiguées et souvent pas très friandes de fellation ou de sodomie… Résultat? Elles se font tapocher. »

Jeanne Maranda ne se fait pas d’illusions : « Dans une société où la sexualité est à ce point malade, les femmes ne sont pas heureuses — malgré la place inouïe qu’elles ont gagnée depuis quarante ans. La liberté corporelle que la révolution sexuelle a apportée n’aura certainement pas amélioré le regard que les femmes posent sur elles-mêmes. Tant qu’elles ne s’aimeront pas, et qu’elles n’aimeront pas leur corps, elles ne pourront pas s’abandonner à l’amour. »

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