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« Hugh Hefner, le fondateur de Playboy, avait bien raison de dire que la révolution sexuelle a surtout profité aux femmes », déclare la journaliste Hélène de Billy. « L’instrument de ce profit? La pilule. La plus grande révolution des deux derniers siècles. Grâce à la révolution sexuelle, les enfants de Duplessis sont une horreur révolue, de même que l’opprobre jetée sur les filles mères et la peur de tomber enceinte contre son gré. »

« Entre la pilule et le sida, frontières temporelles de la révolution sexuelle, reconnaît Monique Roy, les femmes ont connu un bref moment d’euphorie et les curés sont enfin sortis des chambres à coucher. » Cette journaliste, qui a suivi de près l’évolution des Québécoises depuis quarante ans, rappelle cependant que les femmes ont fait les frais de la pilule, très forte en hormones au début, et que l’amour libre a complètement déresponsabilisé les hommes.

L’écrivain français Pascal Bruckner garde la nostalgie de ces années. « Voir sur grand écran des hommes et des femmes faire l’amour, exhiber sans honte ni pudeur leurs organes génitaux a constitué, au moins dans les premiers temps, un choc et un délice sans pareil », écrivait-il dans Le Nouvel Observateur. Mais l’auteur de Lune de fiel porte sur cette époque un regard sans appel : « Le discours de l’émancipation, en installant le sexe à la place du sentiment, s’est contenté d’inverser le discours puritain. Nous avons bien gagné la liberté érotique mais nous avons perdu l’innocence sexuelle. »

En effet, précise Monique Roy, « la révolution sexuelle a été tellement galvaudée, utilisée, récupérée, commentée, qu’on se perd dans le discours. » Dans le discours, peut-être. Dans le culte du corps parfait, certainement. À Toronto, des chirurgiens proposent maintenant une reconstitution des petites lèvres de la vulve. Cela relève, selon Monique Roy, d’une « insidieuse récupération de la révolution sexuelle ». « Si les femmes ne sont plus réduites au ménage et qu’elles sont maintenant plus lookées, poursuit-elle, elles n’en restent pas moins des nunuches dont le corps est exploité pour promouvoir une voiture, une compagnie d’assurances ou un gadget quelconque. »

Quarante ans de lutte féministe contre l’avilissement du corps féminin font pauvre figure devant l’expansion de l’industrie du corps. La révolution sexuelle a déshabillé la femme. Son corps est aujourd’hui vénéré, idolâtré, idéalisé, exhibé et… extraordinairement rentable. Elle peut se montrer dans toute sa splendeur, sans gêne et sans tabou. De là à se servir de son corps comme d’une valeur ou d’une arme, il n’y a qu’un pas, que franchissent vite les stars, les top models, les actrices de porno, les danseuses et même des sportives. La joueuse de tennis Anna Kournikova voit le jour où les championnes feront de la compétition les seins nus. Née à Kahnawake, la reine du water-polo Waneek Horn-Miller a volontiers posé presque nue pour Time. L’œuvre d’art qu’est devenu son corps, explique-t-elle, « est le résultat de plusieurs années de sacrifices. Pourquoi le cacher? […] Je voulais montrer que les femmes autochtones ne sont pas des femmes soumises. » Une initiative idéologique et politique.

Les sexes-symboles, du reste, se réclament de ce néo-féminisme qui suggère que les femmes s’imposent par leur pouvoir de séduction, ce pouvoir sexuel que les musulmans intégristes dissimulent sous des kaftans et des tchadors. Pour la féministe américaine Paula Kamen, auteure de Her Way (New York University Press, 2000), Madonna, Lady Diana ou Monica Lewinsky sont les pionnières de la nouvelle révolution sexuelle.

« La révolution sexuelle est loin d’être terminée. Elle ne fait peut-être que commencer, ajoute Hélène de Billy. La contraception a remis en question le principe de fidélité mais surtout celui de procréation. L’enfant est maintenant possible en dehors du couple, et même en dehors de la femme lorsqu’il s’agit de fécondation in vitro. » Tout le concept de famille a été bousculé. « On assiste depuis des années à l’éclatement du couple et de la famille, à la constitution de couples homosexuels, à la naissance de nouveaux types de parents : femmes ou hommes seuls, homme-homme, femme-femme, etc. Le couple traditionnel, hétérosexuel, monogame et durable a perdu de son sens. On en garde la nostalgie, sans doute parce qu’il est en train de disparaître. Il n’est plus pratique, et de moins en moins sain, surtout s’il est vrai que nous vivrons bientôt jusqu’à 125 ans… »

Traditionnel ou moderne, le couple veut la jouissance promise par la révolution sexuelle. Encore faut-il pouvoir la ressentir! De nombreuses femmes, en Occident, affrontent des difficultés sexuelles qui n’ont rien à voir avec la frigidité. Elles veulent expérimenter le plaisir, mais n’y arrivent pas. Un problème énigmatique, qui peut venir de l’enfance, du corps, de l’esprit, de l’homme, des interdits.

Dans un essai passionnant intitulé Les femmes et leur plaisir (JC Lattès, 2001), Isabelle Yhuel écrit : « Nous sommes ces femmes qui, prises dans les combats féministes, avons réclamé, et à juste titre, le droit de disposer de notre corps. Mais comment faire quand la lutte est couronnée de succès, quand toutes les conditions se trouvent réunies pour jouir sans entrave, et qu’on reste malgré tout plombée sur une rive où le plaisir, de façon incompréhensible, demeure inaccessible? » L’auteure retrace la lutte des femmes pour la connaissance et la reconnaissance de leur corps et de leur sexualité à la lumière de données scientifiques, historiques, sociologiques. « Son sexe, écrit-elle, l’homme peut le voir, la femme doit le croire. » L’orgasme exigerait-il, comme un miracle, d’avoir la foi?

Il y a un siècle, le clergé interdisait la danse, une activité trop évocatrice de ce qu’il fallait garder sous silence. Mais que fallait-il taire exactement? La séduction? Le désir? Le sexe? Là est toute la question : ce non-dit a semé la confusion dans les esprits. La révolution sexuelle et son arme puissante, la contraception, ont mis au rancart l’ignorance et la culpabilité. Les femmes ont enfin pu décider avec qui et quand elles voulaient être mères, ou décider de ne jamais l’être et vivre en accord avec leur nature profonde. Ainsi que l’a montré la philosophe française Élisabeth Badinter, la femme n’est pas nécessairement une mère. Que les femmes soient affranchies de l’obligation d’enfanter — et de la honte d’enfanter hors des normes sociales — ne veut pas dire qu’elles soient délivrées psychiquement de la fonction maternelle, ni même qu’elles connaissent et assument véritablement leur propre sexualité. Si la révolution sexuelle a dissipé quelques préjugés et fouetté les mentalités, les femmes sont encore souvent réduites à des types. Aux vierges, mères, putains ont succédé les femmes de carrière, achievers, winners, bad girls. Freud a dit : « Que veut la femme? » Nous pourrions ajouter… sexuellement?

« On ne sait pas grand-chose de la sexualité féminine, affirmait il y a quelques années la sexologue-psychologue Andrée Matteau; la femme n’a jamais pu la vivre étant donné que ni le rythme, ni la manière ne sont les siens. » En dépit du célèbre rapport de Shere Hite qui, en 1976, levait le voile sur l’orgasme féminin, il subsiste beaucoup d’idées préconçues : l’homme donne, la femme reçoit, l’homme s’active, la femme attend, l’homme a besoin de sexe, la femme est plus romantique, la femme atteint son apogée sexuel vers 40 ans… « Elle met tout simplement quinze à vingt ans à perdre les inhibitions liées à un conditionnement répressif », précise Andrée Matteau.

Pour cette clinicienne de la sexualité, qui écoute des femmes depuis près de trente ans, « la révolution sexuelle a bien eu lieu. On ne cesse de parler de sexe depuis quarante ans! C’est la libération sexuelle qui n’en est qu’à ses premiers balbutiements! » En entrevue à La Gazette des femmes, elle confirme du même souffle que les femmes qui viennent la consulter connaissent à peine leur anatomie, et par conséquent leur véritable sexualité. « Malgré la révolution sexuelle, on croit encore que la pénétration est la relation sexuelle complète alors que le vagin est l’organe reproducteur. D’une part il sert de canal aux spermatozoïdes et au passage de l’enfant. D’autre part, il y a la fonction sexuelle de servir à la masturbation du pénis. Socialement, culturellement, on refuse d’admettre que le clitoris, plus précisément la structure clitoridienne, est l’organe sexuel, et que la pénétration systématique n’est pas forcément sexuelle pour la femme. En dépit de l’évolution des mentalités, la femme hésite encore à se masturber devant l’homme pour se stimuler, et moins encore à lui expliquer ce qui lui procure un véritable plaisir. Les tabous, les gênes, l’ignorance, le complexe madone-putain sont toujours extrêmement puissants dans l’inconscient collectif et sont responsables de tous les désordres et frustrations de l’activité sexuelle des couples. »

De tous les désordres? Et si l’obsession du plaisir se heurtait au stress de la vie moderne? Les femmes, on le sait, mettent plus de temps à jouir que les hommes. À cet égard, le rapport Hite demeure d’actualité: dans 95 % des cas, l’éjaculation met fin au rapport sexuel; un tiers seulement des femmes parviennent à l’orgasme par la pénétration et 80 % par la masturbation. Par ailleurs, à l’idée que son homme veut avoir des relations sexuelles alors qu’elle n’en a pas envie, la femme stresse et se ferme comme une huître.

Dans Stress Hurts, le reportage qu’elle a consacré au stress des femmes (ABC News, 60 minutes, mars 2001), la docteure Nancy Snyderman suit des mères dans leur quotidien. Elles s’allouent à peine sept minutes pour manger un morceau à midi et environ trente pour dîner « en famille », entre la lessive et le bain des enfants. Ces professionnelles n’ont strictement pas une minute pour faire de l’exercice, pour entretenir un rapport élémentaire avec leur corps. Le soir, elles se couchent épuisées, et tournent le dos à leur homme.

Ces nouvelles guerrières, on le découvre dans Stress Hurts, doivent tout gérer de front : mener les enfants à la garderie, négocier dur au travail, se taper l’heure de pointe deux fois par jour, vivre une fausse couche en vitesse, refouler une dépression post-partum, prévoir un autre enfant en même temps qu’une promotion, divorcer, rencontrer quelqu’un d’autre, etc. Sans compter les maladies que le stress engendre chez ces superwomen, et qui ont des incidences sur l’activité sexuelle : ménopauses précoces, crises cardiaques, diabète, obésité et troubles liés à la colère contenue.

Ces femmes-là, dans lesquelles plusieurs se reconnaîtront, sont trop exaspérées pour faire l’amour (ce qui suppose une détente), et par conséquent aussi frustrées que les ménagères qui, il n’y a pas si longtemps, rêvaient de jours meilleurs au fond de leur cuisine. Elles ont confié à Nancy Snyderman que la révolution sexuelle leur a à la fois donné et retiré le bonheur de l’amour physique; elles jouissent de moins en moins, ou plus du tout. Pourtant la docteure Snyderman insiste sur la nécessité de vivre sa sexualité pour être en santé.

À certains égards, la recherche permet d’espérer. Il n’y a pas que des causes psychiques ou comportementales à la perte de désir. Constatant dans les années 80 que la médecine se fiait encore à l’anatomie du clitoris établie à la fin du siècle dernier, quand elle ne comparait pas le « petit organe » au pénis, la chirurgienne Helen O’Connor, du Royal Melbourne Hospital, s’est livrée elle-même à une étude approfondie du clitoris. Elle a découvert qu’il n’est que la pointe d’un iceberg dont la partie cachée atteint parfois neuf centimètres à l’intérieur du corps, et qu’il sert essentiellement au plaisir sexuel.

L’urologue Jennifer Berman, directrice du Women’s Sexual Health Clinic de l’Université de Boston, reconnaît que lorsque les médecins procèdent à des interventions chirurgicales dans la région pelvienne, ils ne tiennent pas compte des dimensions réelles du clitoris et peuvent alors affecter son système nerveux. Pour Andrée Matteau, il faut « comprendre que la structure clitoridienne est la seule conductrice de ce qu’on appelle l’orgasme vaginal, utérin, urétral. Les dommages causés à cette structure lors d’épisiotomies, par exemple, entraînent une perte de l’intensité du désir, de la durée de l’orgasme et parfois la perte du désir lui-même. D’autres interventions abusives (cryothérapies, hystérectomies, ligatures, etc.) et les tests à répétition (mammographies, échographies) peuvent aussi endommager la sexualité féminine, tout comme les méthodes de contraception qui perturbent le système hormonal naturel. »

La sexologue déplore les pressions socioculturelles subies par les femmes et leur passivité, entre autres face à la dictature du corps parfait. « Victimes de ne pas connaître leur corps, elles s’en remettent à une médecine trop tributaire du marketing et des équipements à amortir. » Andrée Matteau expliquera bientôt, dans un livre, pourquoi les femmes ne se sont pas encore approprié leur véritable sexualité. « Tout reste à venir », annonce la sexologue, en précisant avec sérénité et joie que « la structure clitoridienne reste vivante jusqu’à la fin. Il suffit seulement que la femme le sache et prenne les rênes de la puissance de son propre corps. »

L’obsession du désir et du plaisir côtoie la panne de désir et l’obligation de performer. La tyrannie du sexe est aussi le trait d’une société programmée par l’idée de la réussite. « Aujourd’hui, il faudrait jouir chaque fois qu’on fait l’amour, nager dans le nirvana, ne jamais être malheureuse et encore moins ne pas avoir envie de sexe, s’écrie la journaliste Hélène de Billy. C’est impossible! » Longtemps refoulé, le désir est devenu une norme. Comme l’écrivait dans Le Nouvel Observateur le journaliste Laurent Joffrin : « Le plaisir était tabou, il devint totem. » Un totem incontestablement tyrannique. L’être humain est soumis à des cycles physiologiques, il a des périodes de jachère, il n’est pas une machine… « Le propre du désir, dit Hélène de Billy, n’est-il justement pas de monter? »

Au lendemain de la révolution sexuelle, on peut se demander à quoi elle a vraiment servi. À ne pas faire d’enfants? À paniquer sur la panne de désir? À espérer en vain l’extraordinaire orgasme? La révolution sexuelle aura libéré la libido au détriment de la romance, du mystère, de l’excitation, de l’attente, de l’interdit. En envahissant l’imaginaire jusqu’à l’idée fixe, le sexe s’est banalisé au point de devenir un ennui.

Plus de cinq millions d’internautes fréquentent le site nakednews.com, ce bulletin de nouvelles donné par des femmes nues. À quoi cela tient-il? Médecins, psychologues, philosophes sont unanimes : dans les sociétés très industrialisées — et libérées —, la solitude des êtres s’accroît de façon alarmante, tout comme le manque d’amour et de communication. Le cybersexe est directement lié à cette « débandade ». Or la contemplation systématique de sites, revues et films pornographiques mène tout droit à la compulsion sexuelle, ou sexolisme. On s’intoxique à la pornographie comme à la cigarette, à la cocaïne, à l’alcool. C’est une drogue.

Les femmes se sont-elles accoutumées à la pornographie ou, même, à l’érotisme? Elles en consomment certainement plus qu’avant. Elles en produisent, aussi. Le temps du non-dit est bien révolu. Au Québec, plusieurs écrivaines, dont Anne Dandurand, Claire Dé, Charlotte Boisjoli, Lili Gulliver et, récemment, Geneviève, se sont lancées dans l’érotisme. Elles écrivent l’acte sexuel, l’obscène, le pornographique, la génitalité et tous les fantasmes sans aucune restriction de langage.

Aux États-Unis, l’émission Sex and the City soulève passion… et cotes d’écoute. Elle est tirée d’une chronique sur les mœurs sexuelles publiée dans The New York Observer par Candace Bushnell. Si Bushnell suscite l’envie et parfois le mépris, des féministes approuvent l’audace de cette auteure qui parle de vagin, de sodomie et de masturbation avec autant d’humour que de sérieux, tout en la blâmant de ramener sur le tapis le sempiternel Prince charmant. « Il y a trente ans, se défend Bushnell, les femmes rêvaient d’être célibataires et autonomes, tandis qu’aujourd’hui un grand nombre rêvent d’être prises en charge par un homme. C’est la réalité, que ça nous plaise ou non! »

Ce qui est sûr, c’est que les femmes d’il y a quarante ans ne parlaient pas aussi ouvertement de leur corps, et en particulier de leur organe génital. Aujourd’hui, on le dit, on le crie, on l’écrit, on le chante, on le montre, on le filme, on le rit. Le rire, disait Molière, est la meilleure façon d’enseigner.

Ainsi pense Eve Ensler, auteure des Monologues d’un vagin portés à la scène à New York, à Londres, à Paris, à Toronto et (bientôt) à Montréal. C’est un happening: le spectacle-réflexion a été traduit en plusieurs langues, il s’infiltre partout, ébranlant puissamment les mentalités et les émotions. Le vagin y est décrit comme un « continent lumineux, [un] jardin des délices, bien sûr, mais également [un] miroir de notre identité », explique Hélène de Billy. Voir Alanis Morissette, Glenn Close ou Brooke Shields (la distribution des trois interprètes change régulièrement) nommer ce qui se nomme si difficilement, les écouter en parler avec lyrisme, folie, passion, a un effet libérateur, conclut la journaliste. Elle n’est pas prête d’oublier le soir où, à Broadway, elle a vu cette performance unique. « Dans la salle, l’excitation était telle qu’on pouvait la palper. »

Sur un ton moins politique et plus éducatif, l’Américaine Nina Hartley prend la relève des Jane Fonda, Cher ou Cindy Crawford, qui motivent les femmes à faire de l’exercice, en leur proposant, ainsi qu’aux hommes, des vidéos très éducatifs : Guide to Fellation, Guide to Cunnilingus, Guide to Anal Sex. L’idée étant d’augmenter le plaisir des deux sexes, et d’épanouir ce que la révolution sexuelle a sorti de l’ombre : le corps et ses désirs, sans aucun tabou.

Quarante ans plus tard, des scènes de Broadway aux cabinets des sexologues, les femmes continuent de chercher leur dû dans la foulée d’une révolution inachevée. La liberté sexuelle, réelle, n’a pas forcément libéré le plaisir. Les lendemains qui chantent attendent encore.

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