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« Le trafic des femmes et des enfants est une des entreprises criminelles qui grossit le plus rapidement dans le monde. » C’est Madeleine Albright qui l’affirme. La secrétaire d’État des États-Unis sonnait l’alarme lors d’un colloque sur cette forme d’esclavage moderne, tenu à Manille en mars dernier. Une industrie, qui brasse des milliards de dollars, à ce point florissante qu’elle se classe au troisième rang des sources de profit du crime organisé. Juste derrière les trafics de drogues et d’armes. Difficile d’évaluer en chiffres l’ampleur du phénomène. La Gazette des femmes a fait enquête. Et dresse un portait géographique de l’inacceptable.

Thaïlande

Elles seraient 500 000 à s’y prostituer, en particulier dans le sud du pays. À elle seule, la multinationale du sexe, la cité balnéaire de Pattaya, en compterait 20 000. Ce trafic de plusieurs milliards de dollars représente l’équivalent de 50 % à 60 % du budget du gouvernement thaïlandais! Un commerce encore plus lucratif que celui de la drogue.

Pays de transit, il accueille de nombreuses femmes de partout dans le monde, tandis que des milliers de Thaïlandaises en partent pour se prostituer ailleurs. Ainsi, depuis 1990, des centaines de milliers de femmes y auraient été vendues, originaires principalement de la Birmanie, de la province chinoise du Yunnan, du Laos, du Cambodge ou des régions rurales. Chaque année, près d’un quart de million de femmes et d’enfants de l’Asie du Sud-Est seraient achetés autour de 6 000 à 10 000 dollars américains chacuns.

Une méthode consiste à photographier des jeunes Chinoises sur le chemin de l’école. Une fois que les tenanciers de bordels ont fait leur choix, les filles sont kidnappées et s’en vont grossir les rangs des prostituées en Thaïlande. Des femmes venues de Russie, de Yougoslavie, de Pologne, de Slovaquie et de République tchèque débarquent également au pays. Quant à la main-d’œuvre locale, elle est envoyée vers les Pays-Bas, l’Allemagne, le Japon et l’Australie. Depuis la crise asiatique, la situation s’aggrave, alors qu’augmente le taux de chômage et que le gouvernement réduit l’aide sociale.

La prostitution est illégale en Thaïlande, tout comme les bordels et le métier de souteneur. En pratique, tout cela est largement toléré puisque les clients peuvent en toute légalité recourir aux services des prostituées majeures. D’ailleurs, seules les mineures sont arrêtées.

Japon

Chaque année, 100 000 filles arrivent des Philippines, de Taiwan et de la Thaïlande pour s’y prostituer. Plus de 4 700 Russes entrent au pays avec un visa de travail dans la catégorie « loisirs et amusement ». On peut se douter qu’une forte proportion sont des prostituées.

Phillipines

On y compte 400 000 prostituées : la plupart arrivent de zones rurales. Leur nombre serait en constante augmentation. Principale activité du commerce sexuel du pays : le tourisme (surtout des Américains et des Australiens), axé en particulier sur les enfants. Pourtant, les Philippines ont signé un accord anti-pédophilie en 1997 avec la Grande-Bretagne et l’Australie.

Certains des plus gros établissements reliés à ce commerce appartiendraient à des intérêts japonais. Cent cinquante mille Philippines ont été envoyées au Japon au cours des dernières années. Il faut dire qu’elles sont très vulnérables, à cause des conditions économiques difficiles.

Selon le magazine Business Week, près d’une trentaine de grossistes américains organisent des voyages à « destination sexuelle » et promettent aux clients, par exemple, qu’ils ne passeront jamais la soirée avec la même fille que la veille. L’extrait d’une brochure publicitaire en dit long sur les intentions des personnes qui paient pour ce genre de services : « En avez-vous ras-le-bol de ces garces américaines qui ne s’arrêteraient même pas pour vous dire bonjour et qui sont uniquement intéressées par votre compte en banque? En Asie, vous rencontrerez des filles qui vous traiteront avec respect et reconnaissance, à la différence de leurs collègues américaines. »

La prostitution, en théorie illégale, y est tolérée. En fait, les noms des femmes travaillant dans des bars sont consignés et des examens de santé sont exigés.

Inde

On y recense dix millions de prostituées, dont 2,5 % sont originaires du Népal et autant du Bangladesh. Souvent, « ces filles en cage », comme on les appelle là-bas, ne peuvent quitter le bordel jusqu’à ce qu’elles aient payé leurs dettes. Bombay en compte 100 000, dont 90 % seraient des esclaves. À lui seul, le commerce sexuel de ce quartier chaud générerait des revenus d’au moins 400 millions de dollars par an. Des centaines, voire des milliers de prostituées du Bangladesh croupissent, parfois pendant plusieurs années, dans des prisons pour étrangers en attente d’un rapatriement.

Le trafic de femmes semble une activité à peu près sans risques qui s’avère en réalité moins dangereuse que celui des drogues ou d’équipements électroniques. Les trafiquants n’hésitent pas à déplacer des groupes importants de femmes avec la bénédiction des autorités policières. Une complicité qui se monnaye puisqu’une fille vendue au départ 1 000 roupies peut facilement valoir 30 fois plus à la fin de la transaction. Les policiers sont fréquemment achetés par les propriétaires de bordels pour qu’ils se ferment les yeux.

Théoriquement illégale en Inde, la prostitution y est de fait tolérée. Les Call Girls reçoivent des condoms gratuitement, par exemple. Depuis 1998, des prostituées commencent à s’organiser pour réclamer une légalisation de leur travail.

Népal

Ce petit pays connaît un des trafics humains les plus importants de la planète. Plus de 9 000 Népalaises transitent chaque année par le Pakistan et l’Inde pour se rendre en Europe de l’Est et en Arabie saoudite. Au total, on en dénombrerait plus de 200 000 à travailler comme prostituées en Inde où elles doivent recevoir 25 clients par jour en moyenne. Un tiers d’entre elles ont été attirées par des promesses de mariage ou un faux contrat d’emploi. Les parents échangeraient leurs filles pour 200 ou 600 dollars américains. Quand ce n’est pas pour le prix d’un magnétoscope. Des maris vendent parfois leur femme à des bordels. Dès qu’elles contractent le sida, les prostituées sont abandonnées.

Une frontière de plus de 2 200 kilomètres entre le Népal et l’Inde facilite ce trafic. À noter que l’Inde, le Pakistan, le Bangladesh et le Sri Lanka ont voté une convention pour l’abolition du commerce humain.

Afrique

Difficile d’obtenir des statistiques à propos de la prostitution sur ce continent, car même si elle y est très répandue, peu d’organismes se sont penchés sur la question. Par ailleurs, de nombreuses études internationales soulignent le lien entre prostitution et propagation du sida sur ce territoire où l’utilisation du condom demeure très restrictive. En Côte-d’Ivoire, par exemple, 80 % des prostituées seraient séropositives.

Selon la Coalition contre le trafic des femmes en Afrique, certains pays jouent le rôle de pivot pour le trafic vers l’Europe ou l’Amérique du Sud. Ainsi, des Nigériennes, des Sénégalaises, des Ghanéennes affluent au Mali, puis repartent vers la Hollande, la Belgique, l’Allemagne, la France et les États-Unis. La plupart du temps, ces femmes sont dupées par des trafiquants qui leur font miroiter un mariage avec un étranger.

L’Afrique du Sud semble un nouveau point de chute depuis l’ouverture du pays qui a suivi la fin de l’apartheid. Des milliers de femmes de la Zambie, où le chômage fait des ravages, vont donc se prostituer dans les grandes villes sud-africaines. On observe aussi d’importants déplacements du Maroc vers la Libye, pays où on recenserait près de 200 000 Marocaines de moins de 30 ans. Engagées comme bonnes ou nurses dans des résidences, nombre d’entre elles arrondissent leurs fins de mois dans le lit du propriétaire. La prostitution demeure donc un phénomène caché qui se déroule dans le secret des maisons privées ou dans certains hôtels qui accueillent de riches hommes d’affaires liés au commerce du pétrole.

République Dominicaine

Chaque année, près de 50 000 Dominicaines, âgées en moyenne de 26 ans, iraient se prostituer à l’étranger. Elles se dirigent en majorité vers l’Espagne, l’Italie, l’Autriche, la Suisse et les Pays-Bas. La plupart du temps, elles exercent ce métier pour nourrir leurs enfants ou acheter une maison à leurs parents. Beaucoup d’entre elles n’ont pas les moyens de revenir dans leur pays.

La façon de les recruter est souvent la même : un trafiquant local les contacte, dans la capitale ou les stations balnéaires. D’autres fois, des malfrats suisses leur font miroiter de faux contrats de travail et exigent 1 500 dollars pour les aider à pénétrer dans le pays. La plupart entrent en Europe avec des papiers falsifiés, ce qui met les trafiquants à l’abri des poursuites des pays d’origine et de destination. Les visas pour l’Autriche semblent faciles à obtenir, car beaucoup transitent par ce pays, ou encore par le Danemark et l’Italie, avant de se retrouver en Hollande. La prostitution locale en République dominicaine semble bien moins tolérée que le fait d’aller à l’étranger, même s’il existe un fort tourisme sexuel dans le pays. Bon nombre de clients venus d’Europe ou des États-Unis semblent d’ailleurs devenir des trafiquants assez rapidement.

Mexique

Des milliers de femmes, souvent très jeunes, s’y amènent chaque année d’Amérique centrale, notamment du Salvador, du Honduras et du Nicaragua. Dans de nombreux cas, ce trafic serait le fruit de bandes organisées qui promettraient mari et bonheur à des adolescentes, avec la complicité de la police. Des filles de ces trois pays se retrouvent bien souvent au Guatemala. La plupart du temps, elles se tiennent dans la rue (48 %) et dans les bars (38 %); le reste, dans les bordels. Le pays est une des principales destinations touristiques pour les pédophiles d’Europe et des États-Unis.

La prostitution est légale au Mexique, mais dans certains quartiers seulement. Elle s’exerce dans les bars, les clubs, les cabarets et les bordels de ces zones rouges. Les prostituées doivent respecter un code vestimentaire, et la sollicitation de rue n’est permise que de dix-huit heures à minuit. Elles doivent se présenter régulièrement auprès des autorités en vue de subir des examens de santé.

Canada

Selon des données publiées par le ministère canadien de la Justice, le trafic de personnes qui pénètrent chaque année au Canada représenterait un marché de 120 à 400 millions de dollars et toucherait de 8 000 à 16 000 immigrants illégaux. Les autorités ont de bonnes raisons de penser qu’un fort pourcentage de ces personnes sont des prostituées, même si elles en ignorent le nombre exact.

On sait néanmoins que les mafias vietnamiennes et chinoises mettent sur pied des réseaux de plus en plus puissants et achètent des bordels, notamment à Toronto. On fait venir des filles du Sud-Est asiatique, des Philippines, de Thaïlande, de Malaisie, de Taiwan. Des intermédiaires paient fréquemment 8 000 dollars pour une jeune Asiatique, puis ils la revendent 15 000 dollars à un souteneur.

Les trafiquants forceraient ces jeunes femmes à déménager fréquemment, en les obligeant à travailler dans des bordels à Los Angeles, à Seattle, à Toronto ou à Montréal. Selon une conférence organisée en 1996 sur le trafic des femmes à des fins sexuelles, ces prostituées doivent avorter contre leur gré, avec menaces d’avoir à retourner dans leur pays d’origine si elles refusent. Elles ne disposent souvent pas de leur passeport et sont séquestrées quand elles ne travaillent pas.

Par ailleurs, depuis quelques années, bon nombre des jeunes filles étrangères liées à l’industrie du sexe viennent d’Europe de l’Est, puisque l’influence de la mafia de ce coin du monde ne cesse de prendre de l’ampleur au Canada. Une recherche menée récemment par le Globe and Mail mentionne que les services d’immigration canadiens ont délivré des milliers de permis temporaires à des femmes venant de Roumanie, d’Ukraine, de République tchèque, de Hongrie et de Pologne pour travailler comme effeuilleuse dans des clubs. Même si le recrutement de danseuses exotiques n’a rien d’illégal au Canada, les spécialistes de la question ont tout lieu de croire que ces immigrantes s’avèrent des proies faciles pour d’éventuels souteneurs. Ne pouvant souvent s’exprimer ni en anglais ni en français, elles risquent d’être privées de leur liberté et contraintes à la prostitution.

Daniel Sansfaçon, du Centre international pour la prévention de la criminalité, mentionne l’existence d’un courant migratoire saisonnier qui pousse les prostituées établies à New York ou à Chicago à venir passer l’été sur la rue Sainte-Catherine ou le boulevard Saint-Laurent à Montréal, avant de repartir plus au sud dès l’automne.

La prostitution n’est pas illégale au Canada, contrairement aux activités de souteneur ou à celles qui sont liées aux maisons de débauche. La sollicitation en public n’est pas non plus permise, tandis que les salons de massage et les agences d’escortes sont quasi tolérés.

États-Unis

Près de un million de femmes s’y prostituerait selon le National Task Force on Prostitution, un organisme de défense des droits des prostituées. Un chiffre à interpréter avec prudence. La Coalition against Trafficking in Women, un organisme américain qui lutte contre le trafic d’être humains, estime que 50 000 étrangères arrivent chaque année aux États-Unis pour alimenter les réseaux de prostitution. Un chiffre que confirme le rapport Trafic international de femmes vers les États-Unis : une manifestation contemporaine de l’esclavage qu’a produit la CIA en novembre dernier.

La Thaïlande, le Vietnam, la Chine, le Mexique, la République tchèque, l’Europe de l’Est, en particulier l’Ukraine, sont les premières sources d’approvisionnement des trafiquants. Nombre de Chinoises aboutissent notamment dans des établissements de Los Angeles ou de New York, avec des dettes exorbitantes. Les passeurs exigent parfois des remboursements de 40 000 dollars.

L’industrie du mariage arrangé à distance semble un guet-apens en pleine expansion : 5 000 Philippines débarqueraient ainsi chaque année en terre d’Amérique pour épouser l’homme que leur a assigné une agence spécialisée dans ce genre de tractation. Certaines agences créent d’ailleurs des créneaux vers la Russie ou la zone asiatique.

Dans les grandes villes comme Los Angeles, San Francisco ou New York, 80 % des prostituées exerceraient leur métier dans des saunas, des agences d’escortes ou des salons de massage, et 20 % seraient dans la rue. La proportion de femmes qui recrutent les clients sur la voie publique augmente dans les cités plus petites.

La prostitution est illégale aux États-Unis, à l’exception de certains comtés du Nevada qui autorisent les bordels. La situation varie selon les États, allant de la tolérance à San Francisco à une législation plus musclée qui permet aux policiers de confisquer la voiture du client ou de publier son nom dans les journaux locaux. Certaines villes ont également des règlements qui obligent, par exemple, une prostituée à ne pas circuler dans le quartier où elle a été arrêtée. Ou à ne pas traverser cette même zone en autobus…

Europe

Depuis l’effondrement du bloc soviétique en 1989, aucun pays d’Europe de l’Est n’échappe à la traite des femmes nées en Pologne, en Ukraine, en Russie, en Biélorussie, en Hongrie, en République tchèque, en Albanie. Selon le United States Interagency Council of Women, le trafic de la prostitution de l’ex-URSS implique 150 000 à 200 000 femmes. Le prix courant d’une Européenne : 15 000 à 30 000 dollars américains. On estime que 500 000 prostituées originaires de ces pays, sauf d’ex-URSS, exerceraient en Europe de l’Ouest. De nombreuses autres viennent d’Afrique, notamment du Ghana, du Nigeria, du Maroc, d’Amérique latine (Brésil, Colombie, République dominicaine), d’Asie du Sud-Est. Les malfrats russes dominent le marché des filles envoyées en Pologne et en Allemagne, tandis que les Ukrainiens s’occupent du trafic vers la Hongrie et l’Autriche.

Italie

On y compterait de 50 000 à 70 000 prostituées, dont la moitié viennent de l’étranger, en particulier du Nigeria : 8 % d’entre elles seraient de véritables esclaves.

La prostitution en soi y est légale, mais non la sollicitation dans la rue et dans les bordels. Par contre, ce secteur demeure peu surveillé, et la police ferme volontairement les yeux sur les activités de certaines maisons closes. Récemment, une quarantaine de villes italiennes ont regroupé leur effort pour mener une guerre à la prostitution de rue. Les clients risquent des amendes pouvant aller jusqu’à 700 dollars pour création d’embouteillage nocturne.

Allemagne

Le pays, qui compte 10 000 femmes victimes de la prostitution forcée selon un rapport du Parlement européen, constituerait la première destination d’Europe pour ce trafic. Pas surprenant que 75 % des prostituées y soient étrangères, selon l’Organisation internationale des migrations. Des femmes au printemps de leur vie : près de 70 % ont moins de 25 ans.

On estime à 15 000 le nombre de prostituées russes et d’Europe de l’Est qu’on trouve dans les quartiers chauds d’Allemagne. Le trafic en provenance d’Europe de l’Est, très rentable, serait en nette progression.

Les étrangères sont souvent victimes de chantage de la part des trafiquants qui les menacent de s’en prendre à leur famille ou d’envoyer à leurs proches des photos prises pendant le travail. Beaucoup sont enfermées sous clef, sans compter celles qui subissent des tortures, dont des brûlures de cigarette ou le « jeu » de la roulette russe.

La prostitution est légale en Allemagne, sans pour autant être une profession reconnue. Seules les Allemandes et les étrangères membres de l’Union européenne auraient le droit de l’exercer. Les autres peuvent donc être déportées. Les prostituées doivent subir régulièrement des examens de santé, sans test de sida, à l’exception de la Bavière. Les municipalités ont le droit d’interdire la prostitution dans certains quartiers ou à des heures précises.

Pologne

D’après le ministère de l’Intérieur, au moins 3 500 Bulgares y travaillent comme prostituées, et un autre millier viendrait d’Ukraine, de Biélorussie et de Lituanie. Les gouvernements d’Ukraine et de Pologne ont d’ailleurs conclu un accord pour lutter contre le trafic d’êtres humains.

Dans ce pays de 39 millions d’habitants, où les magazines pornos s’écoulent à raison de 400 000 exemplaires par mois, la prostitution demeure un secteur souterrain. Par contre, le gouvernement a envisagé la possibilité de percevoir une taxe de 10 % sur les revenus liés à l’industrie du sexe.

Hollande

Il y aurait 25 000 prostituées en Hollande, dont 10 000 à Amsterdam. De ce nombre, 80 % travaillent dans des clubs, comme escortes ou derrière des vitrines, et 20 % font la rue. La moitié viendrait de l’étranger : en premier lieu, de Colombie et de République dominicaine, puis d’Afrique de l’Ouest, surtout du Ghana, d’Asie du Sud-Est (Thaïlande et Philippines) et, plus récemment, d’Europe de l’Est. Amsterdam compte 400 vitrines de prostituées, dont 70 % des occupantes sont originaires de République dominicaine.

Une bonne partie des immigrantes restent peu de temps en Hollande — elles ont un statut illégal ou leur visa vient à expiration — et repartent pour un autre pays européen. Certaines villes hollandaises ont mis en place des structures au cours des dernières années pour prévenir le sida parmi les prostituées — des études démontrent que près de 80 % des femmes qui consomment de la drogue travaillent dans l’industrie du sexe. L’un de ces projets, baptisé « Salle de séjour », leur permet d’acheter de la nourriture, des condoms et d’obtenir des seringues propres. Elles peuvent aussi rencontrer dans leurs quartiers des équipes médicales, et la police y fait généralement preuve de tolérance. Des travailleurs de la rue visitent également les prostituées d’un Red Light à l’autre pour les informer sur la régulation des naissances, la tuberculose ou encore le sida et pour leur remettre de la documentation en huit langues ou des cassettes audio si elles ne lisent pas.

La prostitution organisée est interdite en Hollande, mais, en pratique, le commerce du sexe est autorisé dans les bordels. Autre paradoxe, l’échange d’argent contre des faveurs sexuelles n’est pas un acte criminel, bien que des règlements municipaux prohibent la sollicitation dans la rue, considérée comme une nuisance publique.

Rectitude politique

Il y a la théorie : les prises de position des gouvernements pour contrer l’exploitation sexuelle des femmes. Puis il y a la pratique : la réalité quotidienne de la rue. Entre les deux, un fossé. Sur papier, la Convention des Nations Unies pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation d’autrui, signée en 1949, stipule que la prostitution est « incompatible avec la dignité et la valeur de la personne humaine ». Les États qui y adhèrent ont l’obligation de punir quiconque « exploite la prostitution d’une autre personne, même si cette personne est consentante » et de « combattre, sous toutes leurs formes, la traite des femmes et l’exploitation de la prostitution des femmes. » L’Union européenne s’inscrit dans la même direction, puisqu’en 1997 les quinze pays ont adopté un plan d’action contre la traite des femmes. Mais les mesures en question, dépourvues de véritables contraintes, et surtout d’un budget convenable, demeurent dérisoires pour lutter contre des réseaux de trafiquants de mieux en mieux organisés et de plus en plus puissants.

Certains pays à l’origine du tourisme sexuel, dont l’Australie, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède et les États-Unis, ont aussi édicté des lois contre le tourisme sexuel. Cependant, ces dernières ne s’appliquent qu’aux voyages organisés en vue d’avoir des rapports sexuels avec des mineurs. Aux États-Unis, bien que la Loi de 1994 sur la répression des crimes violents inflige une peine de prison d’une durée maximale de dix ans à tout individu voyageant dans ce but, aucune poursuite judiciaire n’a été engagée en vertu de cette loi jusqu’à ce jour.

Le modèle « Amsterdam »

« La prostitution est une réalité de la vie pour laquelle il faut adopter une approche réaliste », peut-on lire dans une brochure publiée par le gouvernement hollandais. Les Pays-Bas ont fait le choix de réglementer la prostitution (permis de travail, permis d’exploitation, surveillance médicale). Il ne s’agit donc pas de chercher à la faire disparaître, mais à l’encadrer. La criminaliste Louise Viau a visité le quartier rouge d’Amsterdam. « Tout se passe ouvertement, au grand jour. Je suis loin d’être certaine que nos politiciens, plutôt à droite par les temps qui courent, seraient prêts à envisager une telle avenue, ou encore que la population serait assez ouverte pour l’accepter. Mais ce serait probablement plus sain pour tout le monde que ce que nous vivons maintenant. » Ce n’est pas la bonne solution, considère Winnie Frohn, professeure au Département d’études urbaines de l’Université du Québec à Montréal. « Je suis contre. On doit pouvoir vivre dans tous les quartiers d’une ville avec une famille. Et les femmes doivent pouvoir s’y promener partout sans risquer de se faire harceler. »

Contenir la prostitution ne sera jamais simple : 40 % des prostituées d’Amsterdam viennent de pays autres que ceux de l’Union européenne et résident en Hollande illégalement. Le gouvernement des Pays-Bas se prépare à légaliser la prostitution consentie (ce qui n’était pas le cas jusqu’à maintenant) dans des secteurs désignés, mais il durcira les peines pour l’autre prostitution. L’une des raisons de ce virage : avoir les coudées franches pour combattre le trafic sexuel.

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