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De Montréal à Manille, des millions de femmes ont marché en l’an 2000. Sophie Bissonnette et son équipe étaient là pour les filmer. Chronique d’une mobilisation exceptionnelle, Partition pour voix de femmes évoque un fleuve en crue, charriant autant d’espoir que de colère.

Au Gujarat, des femmes jugent un homme. Il veut prendre une deuxième épouse. Sa femme refuse, préfère divorcer. Le ton monte. Cette cour — le Nari Adalat — fera enquête, avant de proposer un compromis. En Colombie, des mères se dressent contre la violence de l’armée, des paramilitaires et de la guérilla. Elles demandent « une paix véritable, qui donne de la nourriture au ventre et des terres aux paysans. » À Boston, une jeune mère a fui son conjoint parce qu’elle ne voulait pas que ses enfants « trouvent ça normal de voir une femme se faire battre ». Elle vit dans la rue, car au pays de l’oncle Sam, il y a plus d’abris pour les chiens errants que pour les femmes et les enfants battus. Le groupe Survivors inc. l’aidera. À Melbourne, en Australie, des femmes brisées par la violence sexuelle reprennent possession de leur corps — et de leur vie — en montant de grands spectacles de cirque. Au Sénégal, deux amies dénoncent les méfaits de l’excision : hémorragies, tétanos, sida… Et ainsi, durant 86 minutes.

Un grand fil coloré et sonore lie ces histoires l’une à l’autre : la Marche mondiale des femmes. La chanson-thème, signée Karen Young et Janet Lumb, accompagne une profusion d’images des activités organisées sur tous les continents entre mars et octobre 2000. Images des milliers de manifestantes de Montréal, Tokyo ou Rabat. Image de Françoise David interpellant l’Assemblée générale des Nations Unies. Image enfin, à l’ONU toujours, de cette Afghane se défaisant de sa burka pour défier les Talibans.

Partition pour voix de femmes, le dernier film de Sophie Bissonnette, donne enfin à voir ce que les médias n’ont pas montré tout au long de l’année 2000 : la solidité de la mobilisation autour de la Marche et l’incroyable ingéniosité des femmes, quand il s’agit de combattre la pauvreté et la violence.

Elles se bousculent à la barre. Paysannes du Mozambique comme avocate libanaise, s’élevant contre le tabou de la violence domestique. Mexicaines, dénonçant l’enlèvement et le meurtre de dizaines de travailleuses des maquiladoras de Ciudad Juarez. Haïtienne violée par son propre fils resté impuni, et ne sachant que dire au fils/petit-fils né de ce viol. Indigènes de l’Équateur montant leur propre école. Margaridas — travailleuses rurales — du Brésil défendant leur droit à la retraite. Femmes des Philippines réclamant la démission d’Estrada, le président corrompu.

Sophie Bissonnette a gagné là un pari plutôt risqué. Cinéaste depuis plus de 20 ans, elle nous avait déjà raconté les conséquences des changements technologiques sur le travail des femmes (« Quel numéro, what number? », 1985), la vie passionnée de Léa Roback (Des lumières dans la grande noirceur, 1991), le quotidien d’une maison de naissances (Près de nous, 1997). Mais elle n’avait jamais plongé dans un projet aussi ambitieux, sinon complètement fou, que Partition.

L’idée est née en 1995, dans la foulée du succès de la marche « Du pain et des roses ». La Fédération des femmes du Québec se lancerait dans l’organisation d’une marche mondiale. Comme en écho, Sophie tournerait un film mosaïque, à la fois soigneusement coordonné et respectueux de la diversité des femmes, des pays, des voix.

Elle et Monique Simard, coproductrice du film pour la maison Virage, ont donc recruté d’autres cinéastes : l’Indienne Deepa Dhanraj, la Togolaise Anne Laure Folly, l’Argentine Carmen Guarini, la Canadienne Helene Klodawsky et les Australiennes Pat Fiske et Nicolette Freeman. En juin 1999, elles sont venues à Montréal, pour une semaine de remue-méninges. Comme la Marche, on voulait que les idées viennent d’en bas, des femmes du terrain. ¸« Pas question d’un film qui prêche ou victimise! On a choisi en groupe les sujets, thèmes, pays, explique Sophie. À une exception près. Elles ont insisté pour que le segment sur les femmes du Nord soit tourné non pas au Québec mais aux États-Unis, ce grand pays donneur de leçons! »

Les cinéastes sont reparties faire le repérage des sujets retenus, qui serviraient à Sophie Bissonnette pour l’épine dorsale de Partition. Parallèlement, elles réalisaient cinq documentaires d’une demi-heure, dans le cadre d’une série autonome qui sera diffusée sous le titre de Changer le monde.

Tout en supervisant de loin le travail de ses co-cinéastes, Sophie organisait une multitude de tournages sur les activités de la Marche dans le monde, en collaboration étroite avec les organisatrices de la Marche à Montréal et les coordinations nationales d’une vingtaine de pays. Elle-même filmait toutes les « manifs » nord-américaines, de Montréal à New York. Elle a beau, dit-elle en blaguant, avoir l’habitude de gérer travail et vie de famille (elle a deux enfants de huit et dix ans), elle n’avait jamais couru un tel marathon logistique.

Le matériel tourné dans tous les coins du monde a été rapatrié à Montréal en décembre 2000. « Nous avons d’abord été frappées par la richesse du matériel! Ça nous confirmait la force de la grande mouvance féministe, dit Sophie. Mais nous avions sous-estimé un problème gigantesque : le nombre de langues parlées. Il y en a plus de 30! Et comme on a filmé vraiment des femmes de la base, elles parlent souvent des dialectes régionaux, en Asie, en Afrique… Juste pour le segment du Mozambique, on entend du changane, du ronga, du telugu! Il faut désormais traduire tout cela, ici à Montréal! » Importante, la langue, puisque dans ce film sans narration, tout le propos, scandé par la musique, vient directement des femmes.

Techniquement, la réalisation de Partition s’est révélée très lourde à porter : « Comme les standards et les supports techniques sont différents d’un pays à l’autre, il est très difficile de coordonner et d’harmoniser ensuite », dit Sophie. « D’autant plus, enchaîne Monique, que nous avons dû nous débrouiller avec environ la moitié de l’argent qu’il aurait fallu pour un tel film »! Ce qui les a encouragées, c’était de voir la Marche elle-même s’organiser en parallèle avec des moyens plus réduits et des attentes beaucoup plus énormes.

À voir Partition, une absence frappe : celle des féministes blanches, bourgeoises, intellectuelles, au discours théorique ou institutionnel. « En général, ces femmes-là ont boudé la Marche, dit Sophie. C’était très clair aux États-Unis… où il y a une scission entre les groupes de la base et les institutions. À Washington, les femmes du National Welfare Rights Union, par exemple, ont sévèrement critiqué celles de Now, le grand organisme parapluie qui avait accepté — du bout des lèvres — d’organiser la Marche américaine ».

« Et cette marche américaine a été un échec très décevant, renchérit Monique. Parce qu’à mon avis le mouvement féministe américain, qui est souvent perçu comme un mouvement phare, n’est pas un mouvement profond. Il a complètement échoué dans sa capacité de pénétrer toutes les couches de la société américaine […] D’où l’échec de la Marche aux États-Unis. D’où, au contraire, la force du mouvement au Québec : il a vraiment mobilisé toutes les féministes, celles des églises, des syndicats, des petits groupes et des institutions. C’est un mouvement déjà diversifié qui, avec la Marche, s’est ouvert à l’international. Peut-être parce que nous sommes une petite société, le Québec a gagné le pari de la démocratisation du féminisme. Le 8 mars se fête à Blanc-Sablon comme à Montréal […] Ça explique aussi pourquoi l’idée de la Marche est née ici. Ailleurs, en Europe, en Afrique du Nord, aux États-Unis, le fossé est encore énorme entre les féministes blanches, l’élite, et les femmes du peuple ».

Était-il alors inévitable que le film vienne d’ici? « D’abord, dit Sophie, je pense que seul un film pouvait rendre compte de l’ensemble de la Marche. Contrairement à la marche d’un million d’hommes — les Promise Keepers — à Washington, il y a quelques années, la Marche mondiale était tellement décentralisée que personne ne pouvait en avoir une vision globale. Et oui, qu’il ait été produit au Québec n’est pas un hasard : ici, plusieurs femmes s’affichent comme féministes dans le monde du cinéma, ce qui n’est pas le cas ailleurs, en Europe notamment ».

Sophie Bissonnette constate en fait qu’il y a encore beaucoup de mépris pour le cinéma engagé, même si les manifestations de Seattle en 1999 ont déclenché une mode anti-mondialisation qui facilite un peu les choses. « Parlez d’un projet féministe à un producteur de la BBC (British Broadcasting Corporation), par exemple, il vous baille à la figure! Après 20 ans de cinéma féministe, je sens un backlash dans plusieurs pays. »

Partition s’arrête à New York, ce 17 octobre où les femmes ont parlé devant l’Assemblée générale de l’ONU. On n’y trouve donc aucun bilan de la Marche internationale, pas plus que l’on apprend ce que le Nari Adalat décidera, dans ce village du Gujarat. « On ne pouvait pas présumer des suites, dit Sophie, mais la Marche a créé des liens très forts entre les femmes du monde, et c’est une base sur laquelle construire. On ne peut pas faire fi d’un mouvement qui a des racines aussi profondes dans les communautés. »

Monique Simard admet volontiers que le bilan de la Marche est plus positif à l’échelle internationale qu’au Canada ou au Québec. « Oui, la réponse gouvernementale aux revendications a été décevante, mais pour beaucoup de femmes, la Marche a été une occasion d’ouverture sur le monde et ça, c’est impayable. Le mouvement des femmes s’est offert là une gigantesque campagne d’éducation populaire, qui contient les perspectives d’avenir du mouvement. Tu sors de ton patelin… et tu vois que les problèmes sont universels. C’est l’une des choses que j’aime beaucoup du film : il nous montre, physiquement, ce que l’on savait théoriquement. Dans un petit village du Mozambique ou en Inde ou à Boston, au fond c’est la même affaire.

De Partition, ce long projet qu’elles auront vécu de l’intérieur, en tant que féministes et militantes », Sophie Bissonnette et Monique Simard retirent plusieurs leçons. Politiques, entre autres. « J’étais au forum social de Porto Alegre, au Brésil, conclut l’ex-députée de Laprairie, et j’ai vu à quel point la Marche est incontournable. Désormais, les mouvements progressistes et anti-mondialisation ne peuvent plus ne pas considérer la dimension féministe. Un grand bond en avant a été fait, grâce à la Marche. »

Et, grâce au cinéma, la Marche mondiale des femmes, ce petit miracle historique, s’imprimera davantage dans la mémoire collective. Cette Haïtienne criant « À bas l’impunité »!, ces Japonaises défilant sans bruit, ces mères sans abri de l’opulente Amérique ne se seront pas levées pour rien.

Partition pour voix de femmes, coproduction Virage/ONF, sortira à la fin d’août. Il sera projeté en salles et sur les ondes de Télé-Québec à l’automne 2001. Pour la série Changer le monde, la diffusion est prévue en 2002.

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