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Sara M. Evans, Les Américaines : histoire des femmes aux États-Unis, Belin, 1991, 604 p.

L’édition est de 1991, mais aucune référence actuelle ne tient le coup devant cette bible. Les Américaines raconte une histoire complexe, qui va de l’occupation du continent jusqu’au milieu des années 1980.

Depuis 30 ans, le rôle des Américaines dans la vie politique, le monde du travail et la culture populaire a changé de manière spectaculaire. Désormais, les images disponibles sur leur histoire sont infiniment plus variées que celle des suffragettes ou de la petite flapper, jeune femme un peu frivole des Années folles. Evans décrit la vie quotidienne de ses aïeules, envisage l’épopée nationale à travers le regard de ses personnages féminins : « une sage-femme puritaine, une esclave africaine, une matrone iroquoise, une pionnière partant pour l’Ouest, une secrétaire. »

Pendant quatre siècles, les Américaines ont été exclues de l’arène politique. Pour contourner cette interdiction, elles réinventent la vie publique. Privées du droit de vote jusqu’en 1920, elles exigent que la nation s’intéresse à leurs problèmes privés et les résolve : santé, éducation, pauvreté. À l’Époque coloniale, elles participent activement aux assemblées municipales. Dans les moments critiques, dont la guerre d’Indépendance, elles inventent des métiers féminins : elles seront institutrices, infirmières, travailleuses sociales. Ces citoyennes créent de nouveaux espaces publics, comme les associations bénévoles et les mouvements civiques, et leurs actions inspireront des réformes sociales reprises par l’État. Un exemple ? Les dispensaires ou « maisons sociales » des années 1920, qui ouvriront la voie à l’État providence après la Grande Crise. Des législations verront le jour, notamment pour améliorer les conditions de travail des hommes et des femmes, pour que le gouvernement vienne en aide aux plus démunis — les gens au chômage, les orphelins, les personnes âgées.

Qu’elles soient Amérindiennes, immigrantes, Noires ou activistes, l’aventure des Étatsuniennes et leurs propositions pour forger une société moderne ont modelé la grande histoire mondiale. Le mérite d’Evans est de faire comprendre comment et pourquoi ces femmes, d’où qu’elles viennent, sont devenues, par nécessité, les gardiennes du rêve démocratique face aux dures réalités de la politique dominante.

Sylvia Bashevkin, Women on the Defensive : Living through Conservative Times, Presses universitaires de Toronto, 1998, 318 p.

Welfare Hot Buttons: Women, Work, and Social Policy Reform, Presses universitaires de Toronto, 2002, 188 p.

1975. Les Nations Unies décrètent l’Année internationale de la femme. Depuis une décennie, le mouvement féministe a le vent dans les voiles et tous les espoirs semblent permis. Quatre ans plus tard, Margaret Thatcher est élue première ministre de Grande-Bretagne. Puis Ronald Reagan (États-Unis, 1980) et Brian Mulroney (Canada, 1984) accèdent au pouvoir à leur tour. Le puissant triumvirat néolibéral, adepte du libre marché, de l’État minceur et de la responsabilité individuelle, sonne la fin de la récréation. Pour les féministes, c’est l’heure du backlash.

Quelles ont été les conséquences du règne conservateur sur la cause des femmes dans ces trois pays ? Comment ontelles négocié ce difficile tournant ? Le mouvement féministe pourra-t-il même s’en remettre ? C’est ce que se demande la politicologue Sylvia Bashevkin dans son essai Women on the Defensive : Living through Conservative Times (malheureusement pas traduit en français). Bashevkin est un des secrets trop bien gardés du Canada anglais. Première du genre, son analyse comparative — accessible et vivante — analyse les revendications des activistes aux prises avec les politiques conservatrices, documente les reculs et, parfois, les avancées. L’ouvrage expose le conflit des idées, décrit les stratégies de part et d’autre, explique les conséquences sociales des coupures économiques, témoigne de l’expérience des militantes. Il comprend même des tableaux faisant le compte des acquis et des pertes en matière de mesures sociales et juridiques !

Résultat de la vague conservatrice ? Les coupures et le chômage ont causé des ravages qui hypothèquent les plus faibles pour les générations à venir. Aux États-Unis et en Angleterre, l’ignorance de la condition socioéconomique particulière des femmes a produit une nouvelle sorte de paria : « la mère monoparentale ». Par contre, les Canadiennes se débrouillent mieux. Mulroney est d’un conservatisme plus modéré. Et, surtout, les Canadiennes peuvent compter sur la Charte des droits et libertés, sur la présence de juges féminines et libérales à la Cour suprême, héritage de l’ère Trudeau, et sur l’appui parlementaire aux mouvements féministes.

Le constat demeure désolant. Dans les années 1990, sous les leaders plus libéraux (Bill Clinton, Tony Blair et Jean Chrétien), les militantes ne seront pas en mesure de reconquérir le terrain perdu. Le féminisme est-il mort ? Certainement pas ! Toutefois, rien ne sera plus jamais pareil. Mais cela, c’est l’histoire de Welfare Hot Buttons: Women, Work, and Social Policy Reform, qui explore les contradictions de ce qu’on a appelé la « troisième voie » politique. Les protagonistes Clinton, Chrétien et Blair proposaient des « antidotes au fondamentalisme pur et dur du marché » appliqué par Reagan et Thatcher, tout en faisant la promotion de valeurs comme la responsabilité individuelle et l’autonomie économique locale. Les femmes ont-elles gagné au change ? À lire, impérativement.

Michael Moore, Mike contre-attaque !, Éditions La Découverte/Boréal, 2002, 232 p.

Comment décrire Michael Moore ? Comme un documentariste satirique ? Un gauchiste démagogue ? Une Alice au pays des extrêmes ? Son dernier film, Bowling for Columbine, stigmatise la culture des armes à feu aux États-Unis. Le réalisateur rafle l’oscar 2003 du meilleur documentaire, alors que la guerre en Irak bat son plein. À la cérémonie, l’« agitateur en chef » s’empresse de protester avant que l’orchestre ne l’enterre : « Nous vivons une époque fictive, avec des élections fictives et un homme qui nous envoie à la guerre pour des raisons fictives. Honte à vous, Monsieur Bush ! »

Tendancieux, cabotin, provocateur, le dernier opus d’humour politique du journaliste, Mike contre-attaque !, cultive la même subversion. Fraude électorale, pauvreté, ségrégation, pollution, analphabétisme, peine de mort, politique étrangère belliqueuse et irresponsable, pourquoi pleurer sur ces fléaux républicains ? Avec un mauvais goût rafraîchissant, Mike dénonce plutôt les coupables (Blancs et riches) et apporte des solutions pour rétablir la démocratie ébranlée par le putsch de ces usurpateurs.

On passe du rire franc à l’indignation. Documenté, le journaliste a le génie du détail qui tue, un sens de l’absurde qui démonte toutes les indifférences. Débonnaire, il prédit la vengeance de dame Nature, des pauvres et des femmes. La « fin des hommes » dresse un portrait des inégalités entre les sexes. Feignant de s’alarmer de la baisse de fécondité masculine et de l’augmentation des naissances de bébés de sexe féminin, Moore suppute les chances du mâle américain d’éviter « l’extinction ». Au premier chef, la représentation politique : au Congrès, les femmes n’occupent que 13 % des sièges, et on compte une seule candidate à la présidence depuis 1920. « Nous avons réussi à régner sur la majorité féminine (…) Dans d’autres pays on appelle cela l’apartheid; chez nous, c’est tout simplement la norme. »

C’est sans compter les iniquités économiques et la discrimination : sur les 500 premières entreprises du pays, 496 sont dirigées par des hommes et le revenu moyen féminin est de 24 % inférieur à celui des hommes. Environ 40 % des divorcées de 25 à 34 ans finissent pauvres. Enfin, les hommes ont 86 % plus de chances de bénéficier d’une transplantation d’organe — 115 % pour un pontage. Et que dire de l’absence de mesures pour contrer une violence conjugale endémique ?

L’irrévérencieux n’hésite pas à reprendre le ton calomnieux de la presse jaune, et frise parfois la malhonnêteté intellectuelle. Moore aime bien faire peur : ses curriculum vitæ des « Who’s who bushistes » donnent le frisson… Mais, dans l’Amérique consensuelle et patriotique de l’après-11 septembre, ce roi de la pensée trash s’avère une indispensable bouffée d’air.

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