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Un style et des textes qui détonnent. Des chansons qui refusent d’entrer dans le moule étroit de la radio commerciale. L’auteure-compositrice-interprète Anne-marie Gélinas livre la réalité toute crue. Portrait de celle que plusieurs qualifient comme le pendant féminin de Richard Desjardins.

Dans la salle remplie à craquer d’amis et de membres de la famille surtout, les lumières s’éteignent et les murmures s’estompent. Vingt-cinq printemps et des poussières, Anne-Marie Gélinas avance sur scène. Son premier spectacle sera un spectacle d’adieu. Une façon de remercier les gens qui l’ont accompagnée tout au long de sa courte vie. Évidemment, tous ignorent que la jeune femme a l’intention de quitter ce bas monde. « Je ne voulais pas gâcher leur soirée », explique t-elle. Au fil des chansons, composées par la chanteuse et son frère Gilbert, les mots coulent en cascade. L’émotion est au rendez-vous. Un moment de grâce, pendant lequel l’interprète exprime l’essentiel, se révèle sans fausse pudeur.

« À l’époque, je n’arrivais pas à trouver un sens à ma vie. J’avais beaucoup d’amis, mais je me sentais incapable d’être autonome. J’avais l’impression que je vivrais de l’aide sociale le restant de mes jours. » Derrière elle, trente-six boulots, trente-six misères. Pleine de bonne volonté, mais sans scolarité, la jeune marginale finit toujours par se faire indiquer le chemin de la sortie. « J’ai vraiment fait des jobs ridicules. Vendre des aspirateurs, par exemple. » Pendant un certain temps, elle vend des roses dans la rue, un des rares boulots dans lequel elle se sent à l’aise. « Mais quand le patron a accroché des toutous sur ma corbeille, je me suis sentie profondément blessée dans ma fierté de personnage poétique dans la ville (rires). » Bref, les métiers se succèdent comme autant d’échecs.

Avec son spectacle, Anne-Marie provoque le destin. « Il s’est passé quelque chose d’extraordinaire ce soir-là. Après ça, ma demeure a été littéralement prise d’assaut pendant un mois et demi par mes amis. Essaie donc de te suicider avec une maison pleine de gens! » Intellos, artistes, bohèmes y font leur nid. On discute littérature et philosophie. Une sorte de forum permanent, une période intense pendant laquelle Anne-Marie reprend goût à la vie. Six mois plus tard, elle donne son premier spectacle officiel dans un bar. Une longue carrière s’amorce loin des projecteurs. Ses compositions révèlent un carnet de bord rempli de bleus à l’âme et au corps.

En , après presque vingt ans de tournée dans les bars et les cafés, la chanteuse de 42 ans sort un premier album, Le tango de l’amor. Un véritable pavé dans la mare. Avec des titres comme Pas de talent pour vivre et Demain, on sera heureux (voir l’extrait en page 12), on est loin des ballades sucrées. « Anne-Marie me semble être la seule chanteuse au Québec qui met tout dans son discours, affirme son gérant et ami Jamil Azzaoui. Tout ce qu’elle a à dire, elle le dit. Je trouve ça poignant, criant de vérité. Une femme qui se révèle comme ça, c’est extraordinaire. Ça fait du bien. »

« Jamil a des pulsions suicidaires : il produit des artistes à risques, ironise sa protégée. En fait, heureusement qu’il est moins déprimé que moi de nature. » À l’évidence, les producteurs ne se bousculent pas au portillon pour la production de son second album. Dans l’univers uniforme de la radio commerciale, son style détonne. Anne-Marie a parfois l’impression de se buter à un mur. « On va trouver le moyen de leur faire le coup de la jambette du grand flanc mou. Le mur va craquer à un moment donné. Les gens vont se tanner d’avaler de l’air. » Dans la paroi étanche, des fissures laissent filtrer des lueurs d’espoir. En effet, les critiques ont très bien accueilli Le Tango de l’amor; certains la comparent même à Richard Desjardins. « J’espère que ça lui fait plaisir, dit-elle en riant. Quant à moi, je serais menteuse si je prétendais que je ne trouve pas ça très flatteur. » Bonne nouvelle aussi, la chanteuse se produit de plus en plus dans de vraies salles de spectacle. Adieu les bars enfumés. Fille du chanteur Marc Gélinas et d’une mère moins connue, mais chanteuse elle aussi, l’artiste a la musique inscrite dans les gènes. Toutefois, ce n’est pas devant papa et maman qu’Anne-Marie fera ses premières gammes. Pour elle, le mot famille rime avec déchirure. « Il y a plusieurs lits et beaucoup de matelas superposés chez nous! », lance-t-elle à la blague. Puis, plus sérieusement : « Mes parents se sont mariés trop jeunes; c’était très difficile. » Les quatre frères et sœurs sont envoyés dans un foyer nourricier. « Ça, c’est une grande peine d’amour. Une grande absence, un grand rejet. C’est peut-être pour cette raison que je vis moins bien mes relations qu’une autre personne. » Petite, elle s’imagine que les disques de son père sont des lettres secrètes qu’il lui écrit. « Je pensais qu’il utilisait des codes dans ses chansons pour me dire qu’il m’aimait un peu. »

En l’absence des parents, Gilbert, le grand frère d’Anne-Marie, devient son modèle. Contrairement à elle, il a accès à une formation musicale. Il joue du piano et chante chez les Petits chanteurs du Mont-Royal. Au plus grand bonheur de sa sœur, il l’entraîne à faire des voix d’accompagnement. Véritable groupie de son frère, elle le perçoit comme le génie dont elle interprétera les chansons. À l’époque, les auteures-compositrices- interprètes se font plutôt rares.

Fille d’un père connu, mais élevée en foyer nourricier, Anne-Marie est différente de ses camarades. Au tableau noir de l’enfance, des regards méprisants, des rires moqueurs. « Quand tu es enfant, être différente, ça veut dire être seule. » Habituée aujourd’hui à ce que les gens réagissent fortement à son égard, elle se dit vaccinée contre l’opinion d’autrui. Au tournant de la puberté, l’enfant autrefois solitaire développe toutefois un talent pour l’amitié. « J’ai compensé par une orgie d’amis à l’adolescence quand j’ai trouvé le tour de m’en faire. » Curieuse, elle s’intéresse à tout. L’éclectisme est au rendez-vous. Elle assiste autant aux réunions des Bérets blancs qu’à celles des trotskistes, sans oublier les séances de spiritisme. Et son propre parcours scolaire dans tout ça? Elle résume ainsi : « Ça allait bien à l’école, je ne me chicanais jamais avec mes professeurs. Je n’allais pas aux cours. » L’énergie créatrice bouillonne déjà chez l’adolescente qui s’essaie à la composition. « J’ai écrit ma première chanson à 13 ans avec une guitare sans fond. Elle avait brûlé et était toute gondolée », raconte-t-elle, hilare. Cependant, les gens l’encouragent gentiment à arrêter. Plus tard, à 15 ans, des jeunes hommes de son entourage, devant qui elle se sent complexée parce qu’ils écrivent des « affaires intellectuelles », lui suggèrent carrément d’arrêter d’écrire, jugeant sa prose inintéressante.

Heureusement, à ces éteignoirs succèdent des personnages plus enclins à stimuler l’élan créateur de la jeune fille. Trois figures féminines comme autant de points lumineux s’inscrivent sur un parcours souvent sombre. D’abord, Sita Riddez, qui enseigne le théâtre. Elle ouvre sa porte à Anne-Marie même si son élève n’a pas toujours les moyens de payer ses cours. « Elle a eu confiance en moi. Grâce à elle, j’ai découvert le théâtre et la poésie. J’ai étudié la diction aussi, ce qui m’a donné beaucoup d’assurance. Pour la première fois, on me considérait comme quelqu’un de vraiment bon. » Suivra Lise Deschênes, professeure à la polyvalente de Boucherville, qui ne lui enseignera que trois mois, mais elle s’en rappelle encore. « Je ne sais même pas si elle se souvient de moi. Elle donnait un cours de roman-poésie. Cette femme-là s’illuminait et devenait d’une beauté extraordinaire quand elle parlait de poésie. J’ai commencé à écrire en utilisant ce qu’elle m’apprenait. Elle trouvait ça bon. Ça m’a encouragée à continuer. »

À 18 ans, elle fait la connaissance de la poétesse Janou St-Denis à la Place aux poètes, à Montréal. Son côté pamphlétaire et revendicateur lui vient un peu de là. « C’était très dur la Place aux poètes à ses débuts, rappelle Anne-Marie. Tu pouvais recevoir une chaise par la tête si tu n’arrivais pas à intéresser le monde. C’est rendu sage maintenant. » Une longue amitié naîtra entre elle et sa nouvelle mentor.

Des amitiés bien précieuses quand les relations amoureuses la laissent en lambeaux. Lorsqu’on lui fait remarquer qu’amour s’accorde souvent avec douleur dans ses chansons, l’artiste répond : « Je croyais que c’était inhérent à l’amour… L’amour est souvent déçu. Aimer, c’est se mettre en danger, prendre un risque. On peut choisir de ne pas souffrir. Mais quand on se coupe de la souffrance, on se coupe aussi de la lumière. » Et pourtant, côté cœur, le soleil a longtemps brillé par son absence. Dans la conversation, les mots violence conjugale et agressions surgissent. Elle en a bavé. « J’ai longtemps été en colère contre les hommes. Plus maintenant. À l’époque, je faisais des généralisations incroyables sur les gars. » Puis, un jour, elle rencontre l’homme qui la réconciliera avec le sexe opposé. « Il m’a fait réaliser que j’étais un être humain. Je me suis rendu compte aussi de mes propres faiblesses, de ma vulnérabilité. À m’accepter moi-même, curieusement. » Une relation merveilleuse qui durera huit ans. « Mais, à un moment donné, on a dû arrêter. Je pense qu’on ne cesse jamais d’aimer les gens. Nos routes se séparent, c’est tout. » Elle avoue tomber en amour à répétition. « Je pense que je confonds encore le désir et l’amour. »

Au Contre-sommet de la jeunesse auquel elle a participé en , Anne-Marie Gélinas n’a guère été surprise d’entendre les jeunes dire qu’elles n’étaient pas féministes. À leur âge, elle ne l’était pas non plus. « Je suis devenue féministe à 30 ans. La vie nous rattrape. » À l’aise avec l’étiquette, elle se qualifie même de féministe extrémiste. « Quand c’est incorrect d’être quelque chose, on dirait que j’aime ça en remettre. » Elle signale le fait que les jeunes filles ne trouvent pas ça très séduisant d’être féministes. « Elles ont bien raison. Ce n’est pas le but de l’opération. Par contre, je leur dirais que les gars qu’on arrive à séduire bien qu’on soit féministe sont souvent très le fun. Ça fait une présélection intéressante! » Plus sérieuse, elle s’étonne de constater que, dans les assemblées, peu de filles prennent la parole par comparaison à leurs confrères. Et leurs interventions sont beaucoup plus courtes. « Le même phénomène existait lorsque j’avais 17 ou 18 ans. Qu’est-ce qui empêche donc les filles de parler? J’imagine que c’est un manque de confiance. »

« Si vous avez tenu le coup jusque-là, vous devriez vous rendre jusqu’à la fin », laisse tomber Anne-Marie Gélinas en sur la scène de l’Anglicane, une salle de spectacle intimiste située à Lévis, sur la Rive-Sud de Québec. Et de chanter plus loin Yseult aux mains rouges, un pastiche de la tuerie de Polytechnique au féminin. Un texte à ce point dérangeant qu’elle n’a pas encore pu l’interpréter dans des événements organisés par des groupes de femmes. « Le paradoxe, c’est que je peux faire cette chanson à peu près n’importe où ailleurs. Je comprends les féministes : le mouvement est vulnérable, et elles veulent se protéger. C’est vrai que, dans Iseult aux mains rouges, je n’y vais pas avec le dos de la main morte de la cuillère, comme dirait ma sœur. Étrangement, ce sont surtout les femmes que la chanson rend mal à l’aise. J’ai rarement vu des gars mal réagir, hormis quelques exceptions. D’ailleurs, si Iseult aux mains rouges se trouve sur l’album, c’est grâce à mon gérant Jamil et aux musiciens. Moi-même, j’hésitais beaucoup. Les filles ont appris qu’exprimer leur colère ou leur propre violence face à celles des autres, ce n’est pas bien. C’est peut-être pour ça qu’elles ont encore de la difficulté à prendre la parole. Quand les filles parlent, elles essaient souvent de dire les choses doucement, de faire sans cesse attention aux autres. » Provocatrice, Anne-Marie Gélinas? « Je ne vois pas pourquoi les artistes iraient sur scène et écriraient des textes si ce n’est pas pour faire réagir les gens. » Parions que son second album, qui sortira à l’automne, ne laissera personne indifférent.

La chanteuse fait partie de cette catégorie de personnes qui aiment refaire le monde. Il suffit de lui parler du climat politique actuel, et hop!, ses idées déboulent. Située bien à gauche sur l’échiquier, elle aimerait volontiers mettre en échec un système économique qui, à son avis, pénalise les chômeurs et les mères surtout qui figurent au palmarès de la pauvreté. Même si, selon elle, certains hommes ont un instinct parental plus fort que celui des femmes, elle observe que, présentement, partout dans le monde, les enfants demeurent en général une responsabilité féminine. « L’organisation de notre société devrait être tournée vers le fait d’élever des enfants dans des conditions convenables. Si ta mère est pauvre, tu es forcément un enfant pauvre à qui il manque des choses essentielles. Il faut éviter de garder les mères dans une situation de dépendance économique par rapport à un homme. Je pense que cela a engendré beaucoup de violence par le passé. »

Bientôt, les lumières dans la salle s’éteindront à nouveau, et Anne-Marie remontera sur scène. Le lieu où elle se sent le plus à sa place dans le monde. Grâce au public, elle fait le plein d’amour. Une relation dont l’intensité la surprend encore. « Il n’y a pas un homme qui pourra se mettre entre moi et la scène. Et Dieu sait que je suis dépendante affective! Je pense que tout l’amour que j’ai à donner aux gens, c’est là que je le reçois. Tu es avec tout le monde dans la lumière. En fusion. Comme un bébé avec sa mère. Et, quand on se sépare, c’est triste. Parfois, ça fait tellement drôle de se retrouver seule dans une chambre d’hôtel après avoir été aimée par plein de gens. Les spectateurs retournent à leur vie… Ils ne peuvent pas s’occuper de toi et te tenir dans leurs bras tout le temps. »

Demain, on sera heureux

(extrait)

La chambre est toute à l’envers
Bien moins que moi cependant
Qu’est-ce que j’ai fait de travers
Est-ce que c’était si méchant?

Qu’est-ce qui s’est passé hier?
Mon cœur est couvert de suie
Et plus fragile que du verre
Qu’est-ce qui arrive à ma vie?

Comme après chaque colère
Tu dis que c’est pas sérieux
Que c’est moi qui exagère
Nos querelles d’amoureux

Mais c’est moi qui t’exaspère
Pourtant je fais de mon mieux
C’est plus fort que moi j’espère
Demain on sera heureux

[…]

Pour une fois que quelqu’un m’aime
Malgré tout ce que je suis
M’aime malgré tous mes problèmes
Je sais pas pourquoi je fuis

Comme après chaque colère
Tu me pardonnes et j’oublie
J’ai tout oublié d’ailleurs
Je sais même plus qui je suis

Toi tu refermes la porte
Moi je referme les yeux
Demain si je suis pas morte
Demain on sera heureux

Yseult aux mains rouges

(extrait)

[…]

Une fille est morte incognito
On l’a poussée dans le métro
Trois filles sont mortes sur vidéo
Onze autres parce qu’y visaient trop haut

Un mec tue sa femme par balle
Un peu d’inceste, drame conjugal
C’est moche, c’est même un peu banal
Ça fait quand même vendre le journal

Va donc savoir
Va donc savoir
Va donc connaître le fond de l’histoire
Sa femme l’a plaqué, pauv’ti chien
Ça fait partie du quotidien

J’ai tué onze hommes ce matin
C’est drôle comme ça m’a fait du bien
L’dernier avant je l’aimais bien
On dirait que ça m’fait plus rien

T’en souviens-tu comme j’étais belle
Yseult, la blonde, la jouvencelle
J’aimais, j’aimais à m’en faire mal
À cet âge-là, c’est normal.

J’étais la victime naguère
Je n’suis plus qu’Yseult la guerrière
Oublier Monica la mitraille
Là, j’men vas bouffer tes entrailles

J’vais peut-être en tuer dix autres ce soir
Juste parce qu’y sortent quand y fait noir
J’vais peut-être en tuer dix autres pour voir
Jusqu’où va le jeu du pouvoir

[…]

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3 Réactions

  1. solanges

    anne marie ..tu es ma derniere decouverte et je ne comprends pas pourquoi je ne t ai pas connue avant. c est délicieux…intelligent touchant je cherche cependant la chanson Manna un moment de grace….ou puis-je la trouver

    merci de me procurer tant de belles heures d ecoute…

  2. Claudette st-hilaire

    Bravo à A-M Gélinas.
    Ces textes sont des bijoux pour l’éveil de la conscience sociale.J’ai travaillé longtemps comme infirmière en psychiatrie et j’aurais aimé connaitre ces textes tellement parlants à une âme souffrante.La dynamique du cycle de la violence est criante de réalisme.Je souhaiterais que toutes les maisons et associations qui travaillent avec des femmes et des hommes violentés decortiquent en groupes la chanson (demain on sera heureux)

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