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Uniformisées par les statistiques nationales, les conditions de vie des Québécoises semblent partout les mêmes, peu importe les régions. Faux, révèle une vaste étude du Conseil du statut de la femme, qui cherche à débusquer les disparités régionales. Pour mieux les corriger. Résultat de cette grande exploration encore jamais tentée : une première cartographie de l’invisible différence.

Le portrait des régions explorées jusqu’à présent (voir l’encadré « Coffre à outils ») illustre à quel point le territoire laisse son empreinte sur la vie des femmes. « Les problèmes ne sont pas radicalement différents d’une région à l’autre, mais leur acuité l’est », note Claire Minguy, coordonnatrice du projet des avis régionaux du Conseil du statut de la femme (CSF).

En y regardant ainsi de près, on a curieusement constaté que le décrochage scolaire dans l’Outaouais est presque autant l’affaire des filles que des garçons. Un fait que cachent les statistiques nationales dont les études n’en finissent plus de sonner l’alarme quant au sort des garçons. Or, l’avis du CSF révèle que, même si les jeunes femmes de 15 à 29 ans de l’Outaouais et de la Communauté urbaine de l’Outaouais sont moins nombreuses que leurs compagnons à cesser leurs études secondaires sans avoir obtenu leur diplôme (26,0 % et 24,8 % contre 38,7 % et 36,7 %), elles décrochent tout de même dans une proportion supérieure aux filles des autres régions, à l’exception de la Côte-Nord (38,4 %).

On note une démarcation plutôt nette entre les régions dont l’économie est basée sur les ressources naturelles, telles que la Gaspésie—Îles-de-la-Madeleine, la Côte-Nord et l’Abitibi-Témiscamingue, et les zones urbaines, comme l’Outaouais et la Montérégie. Aux hommes, les emplois bien rémunérés du secteur primaire (mines, pêches, forêt). En Abitibi-Témiscamingue, où à peine plus de la moitié des femmes font partie de la population active (pour un travail souvent à temps partiel), 74 % des travailleuses occupent des emplois dans des secteurs féminins, sous-entendre de moins bonnes conditions (quant au salaire, au régime d’emploi ou à l’accès à la syndicalisation, par exemple) : personnel de bureau, santé, enseignement, tourisme, vente, alimentation.

Cette profonde division du travail selon les sexes creuse l’écart de revenus entre elles et eux. Sur la Côte-Nord, les femmes gagnent moins que la moyenne des Québécoises — 17 486 $ contre 19 484 $ —, alors que les hommes ont un salaire plus élevé que la moyenne des Québécois — (33 552 $ comparativement à 29 847 $)! Résultat : alors qu’au Québec les femmes gagnent en général 65,3 % du salaire des hommes, ce rapport est de 52,1 % pour la Côte-Nord. Une situation pire encore dans la municipalité régionale de comté (MRC) de Caniapiscau : les femmes y gagnent en moyenne 41 % du salaire des hommes — soit 19 650 $ contre 48 089 $ (impressionnant pour un salaire moyen!).

Pour les femmes de ces régions, le taux de chômage plus élevé qu’ailleurs rend leur situation doublement précaire. Une des solutions pour améliorer à la fois leur autonomie et la santé économique de la région consisterait à favoriser l’entrepreneuriat. « Dans les régions en redéfinition économique, comme la Gaspésie, il serait important que les filles trouvent une place », dit Claire Minguy. Mais, outre les initiatives locales, comme le Fonds d’investissement pour l’entrepreneurship au féminin du Regroupement des femmes de la Côte-Nord, par exemple, peu d’outils sont disponibles pour celles qui veulent se lancer en affaires. Le Conseil souhaite que se multiplient les projets de ce genre et voudrait aussi voir les institutions financières traiter les femmes sur un pied d’égalité avec les hommes : présentement, on leur refuse un prêt plus souvent qu’aux hommes (31 % contre 25 %).

Le problème de l’emploi se pose différemment dans les régions urbaines. Le revenu moyen des Montérégiennes, qui vivent dans une région prospère considérée comme un pôle technologique, est équivalent à celui de la moyenne des Québécoises (19 927 $ contre 19 484 $). Le hic : les femmes pourraient retirer beaucoup plus de la situation avantageuse de leur région. Les emplois d’avenir dans le domaine de la haute technologie, en aéronautique ou en pétrochimie par exemple, sont occupés par des hommes. Et tout laisse croire que la situation ne changera pas de sitôt, puisque les sciences n’attirent que 9 % des étudiantes universitaires de la Montérégie en comparaison de 31 % des étudiants.

Pas surprenant que le Conseil insiste sur l’importance de faciliter l’entrée des filles dans les métiers non traditionnels — par une meilleure information au moment du choix de carrière et aussi par des programmes d’insertion en entreprise. Car les préjugés sont encore tenaces. Une enquête réalisée par le ministère de l’Éducation démontre que les filles sortant d’un programme non traditionnel du secondaire ou du collégial ont plus de difficultés que les garçons à trouver un emploi. Un exemple : de 1994 à 1996, 73 % des diplômés en entretien d’équipements motorisés ont trouvé un emploi dans leur domaine contre 50 % des filles.

Attention au mirage des secteurs prometteurs toutefois. Des secteurs traditionnellement féminins offrent aussi de bonnes perspectives et méritent, de ce fait, d’être valorisés. « En Montérégie, la planification régionale est axée sur la haute technologie. On se préoccupe beaucoup moins des services traditionnellement féminins et de la ruralité », s’inquiète Claire Minguy. Mais, partout dans la province, les services de garde sont déficitaires et la population vieillit. « Il s’agit aussi d’emplois d’avenir! »

L’Outaouais, pour sa part, présente une situation tout à fait paradoxale. Derrière les chiffres d’une économie florissante se cache la réalité d’une région marquée par les inégalités non seulement entre les sexes, mais aussi entre les femmes. Les travailleuses de la Communauté urbaine de l’Outaouais occupent de bons emplois (souvent dans la fonction publique) et leur taux de participation au marché du travail (63,7 %) est plus élevé qu’ailleurs au Québec (54,6 %). La situation est encore plus favorable pour celles de la MRC des-Collines-de-l’Outaouais (64,4 %). En même temps, certaines MRC de la région affichent les pires performances du Québec. C’est le cas de la MRC de Papineau, avec un taux d’activité des femmes de 19 points de moins (44,7 %)! Évidemment, le salaire moyen des femmes est à l’avenant. Il est de 24 506 $ pour la MRC des-Collines-de-l’Outaouais et de 14 978 $ — presque 10 000 $ de moins! — pour la MRC de Papineau.

Le taux de grossesse à l’adolescence, de 25,2 pour 1 000, est lui aussi important. Certes pas autant que dans d’autres régions, comme la Côte-Nord, où il se situe à 28,6 pour 1 000, mais tout de même plus que dans l’ensemble du Québec où il tourne autour de 19. Ce qui inquiète, c’est que plus d’adolescentes de l’Outaouais donnent naissance à leur enfant (31,7 % contre 27,7 % pour la moyenne au Québec), avec toutes les difficultés d’insertion scolaire, professionnelle et sociale que cela implique. La situation est pire dans la région de la Côte-Nord, où une adolescente sur deux mêne sa grosesse à terme. Pour plusieurs, la maternité est une quête de sens… qui aboutit à l’abandon des études.

Les plus discrètes de l’enquête : les femmes autochtones. Le Conseil a formulé des recommandations pour prendre davantage en considération leurs besoins. Non sans difficulté parfois. « On a constaté qu’on ne sait pratiquement rien d’elles. Peu de données sont disponibles et les organismes se lancent souvent la balle en ce qui concerne leurs responsabilités à leur égard. On ne connaît donc pas leurs besoins ni leurs contributions. » Preuve de la nécessité d’une analyse pointue du portrait réel des femmes dans leur région.

Mauricie Pauvres et seules

Situation surprenante en Mauricie chez les femmes prestataires de la sécurité du revenu âgées de plus de 45 ans et qui vivent seules. Alors que le pourcentage de femmes bénéficiaires de ce groupe d’âge diminue au Québec, les Mauriciennes sont proportionnellement plus nombreuses à maintenir leur dépendance à la sécurité du revenu (42,8 % contre 39,1 %). On remarque aussi une plus forte proportion de femmes prestataires seules (51,1 % en regard de 46,5 %). Explication possible : comme la région est en redéfinition économique, les femmes au foyer dont le couple a éclaté trouvent difficilement de l’emploi. Pour s’en sortir, certaines se remettent d’ailleurs en ménage à n’importe quel prix et aboutissent finalement dans des centres pour femmes battues. Elles arrivent avec des problèmes multiples, et les intervenantes sonnent l’alarme depuis longtemps pour que le nombre de places, surtout du côté des services externes, soit augmenté. « Étonnamment, la polytoxicomanie (mélange d’alcool et de drogues) est presque aussi élevée chez les femmes que chez les hommes dans cette région (9,4 % contre 11,4 %) », note Claire Minguy.

Côte-Nord S.O.S. garderies

Les services de garde de la Côte-Nord sont parmi les moins développés au Québec et les MRC sont très inégalement pourvues sur ce chapitre. Actuellement, on dénombre sur la Côte-Nord 353 places en garderie et 665 places en milieu familial. De quoi combler respectivement 26,7 % et 43,2 % des besoins. Il y a pire. Le territoire dénommé la Côte-Nord-du-Golfe-Saint-Laurent ne compte ni garderie ni service en milieu familial, alors que les places requises sont évaluées à 83 et 113 respectivement. Malgré l’inertie dans ce secteur, le milieu est capable d’innovation. Ouverte jour et nuit, la garderie Les lingots d’or, de Baie-Comeau, est unique au Québec!

Coffre à outils

Publiés dans la collection « Femmes et développement des régions », les avis du Conseil du statut de la femme tracent un portrait complet de la condition des femmes de chaque coin du Québec et ciblent les actions à accomplir pour l’améliorer. Six régions ont déjà leur radiographie, soit la Montérégie, l’Abitibi-Témiscamingue, la Côte-Nord, l’Outaouais, la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine et la Mauricie. Huit autres l’auront d’ici 2002.

« Jamais un organisme n’a scruté de façon aussi fine la condition des femmes sur une base territoriale, mentionne Claire Minguy, qui coordonne l’ensemble du projet. Avec le mouvement politique de décentralisation et la volonté d’autonomie des régions, il était devenu essentiel de faire un tel exercice. » Un précieux guide pour les décideurs soucieux de se conformer à la politique gouvernementale en matière de condition féminine et désireux d’adapter leurs structures à la réalité des femmes.

Les recommandations s’adressent très majoritairement aux acteurs régionaux et locaux : régies régionales de la santé et des services sociaux, conseils régionaux de développement (CRD), commissions scolaires, centres locaux de développement, directions régionales du gouvernement, que ce soit Emploi Québec ou encore le ministère de l’Éducation. Et les avis ne vont pas s’empoussiérer sur les tablettes. Le directeur général du CRD de l’Abitibi-Témiscamingue, Guy Lemire, a fait de celui qui concerne sa région un indispensable. Tous les trois mois, il convie l’agente du CSF de sa région en vue de confronter les plans d’action du CRD aux recommandations de l’avis pour s’assurer d’en respecter les principes. « Nous travaillons à trouver des solutions pour améliorer l’accès aux services de garde en Abitibi, particulièrement en milieu rural. » Ces documents trouvent aussi une place dans le coffre à outils des groupes de femmes présents en région. Johanne Nasstrom, coordonnatrice de la Table de concertation des groupes de femmes de la Montérégie, utilise régulièrement celui qui porte sur sa région : « On n’a pas toujours le temps de faire une recherche exhaustive quand il faut réagir à une question, faire une demande de subvention ou défendre une cause. Nous utilisons donc beaucoup les données et les analyses contenues dans l’avis. » Le document a servi notamment lorsque la Table a demandé au Comité régional en violence conjugale de mettre en place une base de données commune sur cette question.

Outre qu’ils contribuent à mettre à l’ordre du jour la question des femmes dans les instances régionales, les avis comportent un avantage social non négligeable : celui de faciliter le travail des agentes régionales du Conseil du statut de la femme! « C’est ma bible quotidienne », affirme Colette Marcotte, agente du CSF en Abitibi-Témiscamingue. Pour sa part, Gisèle Bernard, agente du CSF en Outaouais, a l’impression que le sérieux de l’avis l’a enveloppée d’une nouvelle aura de crédibilité. Depuis sa publication, elle a réussi, entre autres, à faire comprendre aux membres de la Table éducation Outaouais que le décrochage scolaire des filles est souvent lié à une grossesse et ne peut, par conséquent, être traité comme celui des garçons. « Je suis devenue une interlocutrice beaucoup plus importante dans les instances où je siège. On me consulte davantage et on m’écoute. Ce document a changé ma vie! », lance-t-elle en riant.

À vos risques

L’avis sur l’Outaouais démontre qu’une scolarité écourtée semble pénaliser davantage les filles puisqu’elles sont plus nombreuses à être en chômage que les garçons qui présentent un profil scolaire semblable. Une étude québécoise a établi que 50 % des hommes qui ont huit années ou moins de scolarité occupent un emploi contre 20 % des femmes. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Dans la MRC de Papineau, en 1996, les femmes de 20 à 24 ans qui n’ont pas terminé leur cinquième secondaire ont connu un taux de chômage de 60 % comparativement à… 14 % chez les hommes.

Outaouais Apparences trompeuses

À première vue, l’Outaouais est une région riche. Les salaires y sont bons — le revenu annuel des femmes oscille en moyenne autour de 23 013 $, alors que celui des Québécoises est de 19 484 $ : il s’élève à 30 770 $ pour les hommes contre 29 847 $ pour la moyenne des Québécois. Surprise : même si les indicateurs économiques de la région se révèlent positifs, la santé s’apparente à celle d’une population pauvre. « Le taux de décès causés par le cancer de l’utérus et le cancer colorectal y est anormalement élevé, souligne Claire Minguy. Quand on creuse un peu, on se rend compte qu’il existe d’importantes poches de pauvreté dans la région et que les femmes prises dans l’étau de la misère ont si peu d’estime personnelle qu’elles ne passent pas les tests de dépistage, pourtant gratuits. » Là comme ailleurs, la pauvreté existe. Elle est seulement plus occultée.

Autre constat troublant : les problèmes de santé ne sont pas l’apanage des pauvres. Chez les jeunes filles des classes les plus riches, on note un taux de mortalité causée par le cancer du poumon supérieur à la moyenne. Il semble que les mauvaises habitudes de vie, comme le tabagisme et l’alcoolisme, traversent les couches sociales. Peut-être que l’ensemble des problèmes de santé et de détresse psychologique des Outaouaises est lié aux difficultés d’enracinement de la population : souvent de passage, mutées dans la région pour quelques années, les personnes qui y travaillent parviennent difficilement à éprouver un sentiment d’appartenance.

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