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La mort : une leçon de vie

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Journaliste indépendante et auteure, elle a collaboré à de nombreux médias (et souvent à la Gazette des femmes) et a contribué à une quinzaine de documentaires québécois. Elle a remporté plusieurs prix pour son travail en journalisme ou en cinéma. Elle a été cofondatrice du magazine féministe La Vie en rose (1980-1987). Elle anime, depuis 25 ans, de nombreux débats publics, colloques, congrès sur des enjeux de société (éducation, santé, immigration, disparités sociales…). Elle est membre du conseil d’administration des Amis de Kaléidoscope, une revue publiée en partenariat avec l’INSPQ. Elle a écrit quelques ouvrages dont le dernier, Les Auberges du cœur, L’art de raccrocher les jeunes (Bayard Canada, 2012) sur les jeunes sans abri ou en difficulté (12-30 ans) à qui les Auberges du cœur tendent la main chaque année au Québec.

« La mort ferme les yeux des mourants et ouvre ceux des vivants. »

Gilbert Cesbron

D’abord Denise, il y a cinq ans et l’an dernier, Camille. L’une avait 68 ans, l’autre, 48, mais cela a peu d’importance. Elles étaient mes amies, des femmes de ma tribu. L’une me parlait parfois comme une mère, l’autre comme une sœur. Le chant de leur voix résonne toujours en moi. Deux redoutables organisatrices, des vivantes épuisantes de vitalité. L’une et l’autre, un jour, ont été forcées d’entendre que leur sablier tirait à sa fin. La mort s’est installée à la place de leur sourire, de leurs projets, de leur quête d’amour. Cancer. Entre-temps, tante Marcelle qui m’a élevée comme sa fille a aussi été emportée un matin de juillet il y a trois ans. Très vite. Elle m’avait arraché une promesse quelques jours plus tôt : « Tu y vas et maintenant tu nous écris de belles histoires… » Ça viendra tantine, ça viendra. Les vieux parents de mon amie Joanne sont morts l’hiver dernier à six semaines d’intervalle. Au début de l’été, le neveu de ma copine Estelle, âgé de 20 ans, a été foudroyé en plein parc. Son jeune cœur a refusé de reprendre sa cadence. Ma fille a déjà été secouée par la mort de trois jeunes de sa connaissance. Elle n’a que 23 ans. Ces jours-ci, ma grande amie Francine veille sur sa cousine de 30 ans qui lutte contre une maladie féroce et, encore plus près de moi, Françoise, ma professeure de littérature bien-aimée, affronte un cancer agressif. Depuis cinq ans, la mort rôde autour des miens.

Il n’y a rien d’anormal là-dedans. La mort a toujours rôdé. Autrefois je l’ignorais et croyais n’avoir rien à faire avec elle. Plus je vieillis, plus je la remarque et m’en approche, dans tous les sens du terme. Le grand avantage de vieillir, c’est de réaliser, et peu à peu de comprendre, qu’un jour on va mourir.

Mais plus personne ne veut vieillir, plus personne n’a le droit d’avoir vieilli. Pire, plus personne n’est vieux. Plus personne n’a envie de vivre comme s’il allait mourir un jour. Au contraire, nous sommes conditionnés à vivre comme si nous n’allions jamais mourir. C’est tout de même extraordinaire : tout le monde sait que la mort existe, mais personne ne le croit vraiment…

En peinant pour rester jeune, pour conserver les attributs et les aspirations de la jeunesse, on se prive de deux ou trois enseignements de l’âge. Plus on vieillit et plus on acquiert une certaine profondeur; plus on vieillit et plus on apprend à vivre avec ce qui est là et non avec ce qu’on devrait obtenir, gagner ou prouver.

Plus je vieillis, plus je découvre un sens à ma vie et moins j’ai envie de revenir en arrière alors que j’étais si désorientée. Ce qui ne veut pas dire que je souhaite mourir. Bien sûr que non. Mais j’apprivoise l’idée que je vais mourir tôt ou tard, diminuée physiquement, sans doute souffrante, seule ou entourée de ceux et celles que j’ai aimés. Parce qu’au bout du compte il n’y a que ça : la qualité d’amour qui rôde.

D’avoir fréquenté la mort m’a permis de réaliser que je ne savais pas grand-chose de la satisfaction de vivre, comme je ne savais rien de ce qui permet de mourir sereinement. Rien ni personne désormais ne nous prépare à mourir. Tout nous en éloigne. Dans notre culture, la mort reste un échec, un sale coup de la vie les trois quarts du temps. Nous allons tous et toutes mourir, mais nous vivons comme si la mort était une réalité improbable pour nous et les nôtres.

Enfin, cet apprivoisement de la mort par personnes interposées m’a aussi apporté ceci : il n’y a pas de meilleure manière d’apprendre à vivre que d’apprendre à mourir. Ça sonne bizarre, je sais. C’est quand même ça qui est ça, comme disait tante Marcelle.

Apprendre à mourir prend une sorte de courage particulier, de détachement sans rupture forcée, une lucidité sans cynisme : la force de renoncer à ce qui ne sera plus, qu’on a connu et aimé. J’en suis encore bien loin. Ce sont des attitudes du cœur que rien ni personne ne valorise vraiment aujourd’hui. Je crois deviner que cela prend cette sorte de courage mêlé d’humilité que notre époque déprécie. Le courage d’accepter que les activités et les plaisirs qui nous définissaient et nous faisaient vibrer ne feront plus partie du temps qui nous reste. Le courage d’accepter la totale dépendance aux autres, accepter de recevoir sans compter, de demander simplement et sans arrêt.

En retour, nous ne pourrons offrir que du temps et de l’amour. Tant qu’on en aura la force. Et cela prend un extraordinaire courage d’aimer la vie jusqu’au bout. Et pour risquer d’atteindre cette sérénité, il faut avoir consacré tous ses efforts à trois choses essentielles, trois principes sur lesquels repose l’art de vivre et de mourir. Vous verrez, il n’y a rien de nouveau là-dedans. Mais quel contrat!

Évidemment que je m’en doutais un peu, mais j’étais incapable de les résumer aussi bien que le vieux Morrie Schwartz, dans un petit livre tout vibrant, plein d’humour et de sagesse intitulé Tuesdays with Morrie, de Mitch Albom (traduit de l’américain chez Robert Laffont : La dernière leçon de Mith Albom : Comment un vieil homme face à la mort m’apprit le goût de vivre). Ces trois préceptes sont : consacre-toi à aimer les autres; consacre-toi à ta communauté; consacre-toi à créer quelque chose qui donne un sens et un but à ta vie.

En me faisant bercer par les mots tout simples de ce vieux professeur de sociologie qui a choisi de regarder sa mort en face (Morrie est décédé en 1997 de la maladie de Lou Gehrig, l’esprit littéralement emmuré dans son corps), j’ai aussi compris que mourir sereinement repose quelque part sur cette capacité de donner comme un adulte et de prendre comme un enfant.

N’est-ce pas, en un sens, le meilleur art de vivre qui soit? C’est le vieux Cesbron qui avait raison finalement : « La mort ferme les yeux des mourants et ouvre ceux des vivants. »

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