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La France de l’apres-parité – Qu’est-ce qui a changé ?

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A été journaliste pendant près de 20 ans. Elle a aussi créé et développé le Groupe Femmes, Politique et Démocratie. Depuis quelques années, elle intervient comme analyste, consultante et formatrice au Québec et à l’international.

Mini-bilan de la Loi sur la parité appliquée pour la première fois en France aux élections municipales de mars 2001. La parité aux postes clés n’a pas suivi celle aux conseils municipaux… Reportage dans le Languedoc-Roussillon.

C’est pratiquement la parité au sein des conseils municipaux. La présence des femmes y a fait un bond prodigieux de 22 % à 47,5 % dans les villes de plus de 3 500 habitants. Au Québec, cette proportion ne dépasse pas 23 %. « Le pouvoir effectif acquis par les femmes? Là, c’est moins glorieux », de dire Françoise Mariotti, présidente du Mouvement Citoyennes Maintenant de Montpellier. « Pour arriver à une vie démocratique vraiment paritaire, il faut maintenant travailler à changer les mentalités. Le machisme ne s’est pas éteint en France le 17 mars, pas plus que ne disparaîtront naturellement ses effets sur l’exercice du pouvoir. »

Les militantes du Mouvement Citoyennes Maintenant se sont battues pour la Loi sur la parité. Christine Lazerges, députée de l’Hérault et vice-présidente de l’Assemblée nationale, est de celles-là. « Même si tout n’est pas gagné, nous assistons à une véritable révolution dans le monde municipal. Trente-huit mille Françaises siègent désormais aux conseils municipaux. » Montpellier, capitale du Languedoc-Roussillon, affiche ainsi une parité exemplaire avec 30 femmes et 30 hommes à son conseil municipal.

Là où le bât blesse, c’est dans la répartition des postes clés. Dans cette région du Midi de la France, à peine un tiers des postes d’adjoints ont été confiés à des femmes. Montpellier ne fait pas exception à la règle, même si une femme est l’adjointe principale du maire Georges Frêche.

Au cours de mon voyage au Languedoc-Roussillon, une autre battante me reçoit dans son bureau du magnifique quartier Antigone de Montpellier. La cinquantaine, un charme efficace, Geneviève Tapié donne l’impression d’avoir trouvé la formule des journées de 36 heures. Ce soir, la présidente de l’Assemblée des femmes du Languedoc-Roussillon rencontre des dirigeants de l’armée française pour les inciter à mieux accueillir les femmes dans leurs rangs. Hier, coiffant sa casquette de viticultrice, elle participait à un concours vinicole avec quelque 200 collègues de la région (tous des hommes), et demain on lira dans Midi Libre, le plus grand quotidien régional, son analyse des effets concrets de la Loi sur la parité. « La parité aux postes clés n’a pas suivi celle aux conseils municipaux, confirme cette socialiste influente. Pourtant, c’est dans la composition de l’exécutif — maire plus adjoints — que se mesure la volonté politique. »

« La parité n’a pas survécu aux élections municipales », titrait d’ailleurs le Midi Libre en annonçant que les postes d’adjoints sont encore aux deux tiers occupés par des hommes dans les 25 villes du Languedoc-Roussillon qui comptent plus de 10 000 habitants. Même la seule mairesse élue dans l’une de ces villes s’en est tenue à un tiers de nominations chez les femmes. Trois villes, dont Sète, se distinguent toutefois par l’équilibre des sexes au sein des équipes d’adjoints et l’on associe cette ouverture du maire François Commeinhes à sa non-affiliation à un parti.

En France, en effet, les partis politiques nationaux se retrouvent aux paliers municipaux. Les femmes, comme les hommes, connaissent le poids de cette tutelle. Dans un parti, il semble quasi obligatoire de récompenser des collaborateurs de longue date, de faire grimper un poulain ou tout simplement de renvoyer l’ascenseur. Le plus souvent au masculin, bien sûr! Les élus du Languedoc-Roussillon nient un a priori systématique. Ils invoquent d’autres arguments : les femmes manquent de disponibilité, ne peuvent consacrer un week-end sur deux à ces obligations, ou ne se sentent pas prêtes à prendre ces responsabilités.

Quelques mois après les élections, la réalité est donc moins reluisante que les chiffres. Les hommes ont gardé ce que la loi ne leur interdisait pas de conserver : la mairie et la majorité des postes clés. Le même partage « du bout des dents » a résulté d’autres exercices démocratiques non assujettis à la Loi sur la parité: les élections municipales dans les communes de moins de 3 500 âmes et les élections cantonales. Ces dernières sont importantes puisque les conseillers généraux (élus aux cantonales) participent au collège électoral qui élit ensuite les membres du Sénat. Ceux-ci, comme au Canada, ont un pouvoir déterminant dans l’adoption des lois.

« Nous avions pensé que l’esprit de la parité déteindrait sur les cantonales, rappelle Geneviève Tapié. Le Parti socialiste avait entre autres demandé que les conseillers généraux, souvent des hommes très âgés, qui renonçaient à se représenter soient remplacés par des femmes. » La consigne n’a pas été suivie. Dans la région, seulement 2 des 40 membres du conseil général sont des femmes. Madame Tapié n’hésite pas à dénoncer certains socialistes, élus ou faisant partie des structures locales, qui, malgré les mots d’ordre nationaux, ont tout fait pour entraver l’accès des femmes aux vrais postes de pouvoir.

Parité: mode d’emploi

La Loi sur la parité adoptée le 3 mai 2000 assure l’accès égal des hommes et des femmes aux mandats électoraux de tous ordres. Toutefois, contrairement à ce que l’on croit parfois au Québec, cette loi ne garantit pas l’élection d’un nombre équivalent de femmes et d’hommes. Concrètement, aux élections dans les villes avec plus de 3 500 de population, cette loi impose la présence de trois femmes et de trois hommes au sein de chaque groupe de six candidatures. Cela, sans obligation d’alternance.

Pour l’élection à l’Assemblée nationale, le mode de scrutin étant uninominal, la parité est favorisée par une sanction financière pour les partis qui ne respecteront pas la règle du 50/50. Ainsi, au parti qui ne présenterait que 42 % de candidates, l’État réduira son financement de 4 %, soit la moitié de l’écart entre les deux sexes. Une mesure punitive jugée faible par rapport aux pouvoirs en jeu.

Un peu partout en France, les Verts ont aussi beaucoup déçu les femmes : le parti qui s’était fait le chantre de la parité a souvent misé sur des candidats masculins. Des 33 maires élus chez les Verts, aucune femme. Et à Montpellier, trois des quatre adjoints nommés parmi les Verts sont des hommes.

Si une alliance de partis de gauche dirige Montpellier, le conseil municipal compte toutefois plusieurs membres du Rassemblement pour la République (RPR) et de l’Union pour la démocratie française (UDF), dans un système proportionnel où 44 % des voix exprimées sont allées à la droite. Parmi les conseillères siégeant sous la bannière UDF se trouvent Catherine Muscat et Danielle Schilling, auxquelles s’est jointe Chantal Chansonnerie, une élue (d’abord sans étiquette) venant d’un milieu associatif préoccupé par les questions d’exclusion. Vue du Québec, cette alliance laisse supposer une ouverture à la solidarité féminine, notamment sur des questions sociales. Pour l’instant, elles se battent surtout contre un maire jugé démagogue et méprisant!

Autour d’un verre de vin blanc servi par un membre masculin de l’UDF, les trois nouvelles conseillères comparent leurs premières séances du conseil à un véritable combat physique. « Les invectives personnelles et professionnelles pleuvent », dit Catherine Muscat, 32 ans, qui a le tort de travailler auprès d’un adversaire politique du maire de Montpellier. Dès le premier conseil, on l’a accusée d’être le porte-serviette de son patron. « Et bien sûr, ces propos ne sont pas rapportés au public montpelliérain puisque les micros enregistrant les débats se ferment alors par hasard. » Madame Muscat — qui ne voyait pas auparavant la nécessité de la Loi sur la parité — semble appelée à un bel avenir politique. « Il faudra toutefois qu’elle apprenne à parler plus fort », confie son amie et alliée politique Danièle Douçot.

Ces bémols à la parité étant posés, ce n’est pas un hasard si, à peine deux mois après les élections, une quarantaine de militantes de Citoyennes du Languedoc-Roussillon se rencontrent au hameau de l’Étoile, sous la symbolique muraille du Pic Saint-Loup. Alors que les effluves du maquis en fleurs les appellent au dehors, c’est dans une salle presque monacale que ces féministes de 20 à 75 ans brassent préjugés et résistances sexistes, évoquent division sexuée du savoir et contes de fée pour mieux ancrer leur combat. « L’éducation paritaire s’impose plus que jamais », affirme Françoise Mariotti avec son bel accent du Midi. « Beaucoup de travail à abattre dans les familles, à l’école et dans les médias pour casser le stéréotype homme égale pouvoir! »

Faits et gestes

  • Moins de 7 % des conseillères élues occupent le fauteuil du maire, à peine plus qu’avant mars 2001: 33 femmes étaient alors mairesses de villes de plus de 15 000 personnes, il y en a aujourd’hui 44.
  • On compte désormais quatre femmes à la tête de quatre villes avec plus de 100 000 habitants : Fabienne Keller, à Strasbourg, Martine Aubry, à Lille, Brigitte Le Brethon, à Caen, et Maryse Joissans-Masini, à Aix-en-Provence.
  • Les femmes de droite ont mieux réussi que celles de gauche, et les mairies socialistes sont en général les moins féminisées (Paris fait exception).
  • Les élues sont plus jeunes que leurs homologues masculins (qui ont autour de 50 ans).
  • les femmes ont manifesté de la réticence face aux partis. Près de 75 % des nouvelles conseillères sont indépendantes, contre 56 % des hommes.
  • La parité n’a pas entraîné de changements marqués des profils socio-professionnels des élus; les employés de l’État y sont toujours nombreux. À noter cependant : 15 % des nouvelles élues sont enseignantes de métier, contre 3 % chez les hommes.

Petites municipalités, grandes déceptions

À Montarnault, Cathy Bousquet a perdu ses élections. En se présentant à la mairie de sa commune de 2 500 habitants, elle avait misé sur l’idée que la parité enclencherait une façon de faire la politique. « Je suis partie avec la conviction que l’entrée massive des femmes en politique était la condition pour réaliser les changements attendus par la population », dit-elle.

D’idéologie socialiste mais non affiliée à un parti, Mme Bousquet s’est associé des colistiers et colistières d’horizons politiques diversifiés, « un ancien du village, quelques notables, des personnes engagées dans l’action éducative et des jeunes ». La campagne fut très dure. Cathy Bousquet n’est pas prête d’oublier les manœuvres des partis pour saboter son initiative et miner sa crédibilité. Comment explique-t-elle le travail de sape mené auprès de l’électorat par les structures locales de droite et de gauche? Elle était une femme… non chapeautée, de plus, par un grand parti.

Une femme alibi n’est pas nécessairement une potiche. C’est ce que démontre Dalila Yousfi, conseillère municipale dans un village de 600 personnes. À 24 ans, elle avait le profil idéal de la colistière rentable pour un aspirant maire. Femme, jeune, d’origine marocaine, exerçant le métier sérieux d’assistante commerciale aux Postes. De surcroît très belle.

À la veille des élections, Dalila a donc été courtisée par l’un des candidats à la mairie. Encouragée par ses parents, elle a accepté de se joindre à cette équipe. Le soir du 18 mars, chute d’enthousiasme! La voilà conseillère auprès d’un maire qui affiche soudain des idées politiques très éloignées des siennes. « J’ai pensé démissionner. Mais comme je suis la candidate du village qui a obtenu le plus de voix, je n’ai pas voulu décevoir les gens ».

Consciente qu’elle-même et ses deux collègues conseillères ont été utilisées à des fins pseudo-paritaires, Dalila a décidé de riposter et de jouer pleinement le jeu de la démocratie. « D’abord, j’ai voté blanc quand il a fallu élire officiellement le maire. Puis j’ai exprimé clairement ma désapprobation quand il a choisi en douce ses deux adjoints. Cela, sans tenir compte de la candidature d’une conseillère qui est institutrice. Maintenant, je me bats pour que la promesse électorale d’installer Internet à la bibliothèque se réalise. Comme par hasard, au dépôt du premier budget du conseil, l’enveloppe destinée à ce projet important pour les jeunes n’y était pas. »

À l’heure de préparer ses valises pour rejoindre l’Assemblée nationale, la députée Christine Lazerges convient à son tour que la Loi sur la parité n’a pas tout réglé. « Maintenant, dit-elle, il faut faire en sorte que les femmes ne se comportent pas en politique comme les hommes, qu’elles pensent davantage à leur mission plus qu’à leur carrière et qu’elles ne s’accrochent pas désespérément au pouvoir. Sinon, on s’apercevra très vite que rien ne change. Et c’est ce que les hommes attendent. »

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